Éduquer à la mémoire pour construire un avenir de paix…

Rémi Dalisson : « Le 11 Novembre tend à devenir une fête de paix ». Selon l’historien, professeur à l’université de Rouen (1), le 11 Novembre n’est plus une fête de guerre. A l’instar du 8 Mai, son discours est orienté sur l’Europe et sur l’avenir. Ce 11 Novembre clôt cette année d’ouverture des célébrations du centenaire de la Grande Guerre. Doit-on s’attendre à une plus forte mobilisation des Français que lors des éditions précédentes ?guerre-14

Rémi Dalisson : Incontestablement, oui, il y aura une plus grande mobilisation à Paris,  mais surtout en province. De nombreuses classes du primaire et du secondaire qui ont travaillé sur la Grande Guerre seront présentes. Cette mobilisation sera amplifiée par la seconde « grande collecte » des archives de la première guerre mondiale, qui se tiendra les 14 et 15 novembre. Le nombre important de manifestations organisées dans le cadre du centenaire montre que les Français se sont bien approprié la mémoire de 14-18. Le défilé du 14 Juillet, consacré cette année à la mémoire des soldats disparus de la première guerre mondiale, a également contribué à rehausser leur intérêt pour la Grande Guerre.

L’an dernier, le président de la République, François Hollande, fut hué lors de son passage sur les Champs-Elysées. Soixante-treize personnes — des membres du Printemps français et des groupes d’extrême droite — furent interpellées, et quatre d’entre elles placées en garde à vue, pour « manifestation non déclarée ». Ce n’était pas une première…

Absolument. Pendant la guerre d’Algérie, en 1960 et en 1961, Charles de Gaulle avait été à la fois hué et applaudi.

Ce type de manifestations à l’occasion des fêtes nationales en accentue-t-il le déclin ?

Paradoxalement, cela maintient un intérêt pour les fêtes nationales, parce que ça montre qu’elles sont un enjeu, une tribune pour s’exprimer. C’est vrai pour le 14 Juillet et le 11 Novembre, un peu moins pour le 8 Mai. Le 11 Novembre est un peu compassé. Il n’y a ni bal ni feu d’artifice. Le fait qu’il y ait régulièrement des contestations ne participe pas à son déclin. Au moins, on en parle.

Le 11 Novembre a toujours été un terrain politique disputé. Dès les années 1920 et 1930, des contre-célébrations communistes ou des manifestations d’extrême droite sont organisées à l’occasion de cette fête nationale. Comment expliquez-vous l’apparition de ce phénomène ?

Après un tel sacrifice, un tel traumatisme, un tel deuil, on aurait pu s’attendre à ce qu’il y ait un consensus pour commémorer cette guerre. Il faut quatre ans de débats parfois rudes pour se mettre d’accord sur les modalités de la commémoration. Le 11 Novembre devient fête nationale en 1922. Malgré la création difficile de cette fête, l’ambiguïté ne disparaît pas. Pour le pouvoir, il y aura toujours cette tentation de faire du 11 Novembre la fête de la victoire contre la barbarie allemande ou pour la paix. Alors que pour les anciens combattants, ce doit être une commémoration de la peine, du recueillement.

Tout le monde est d’accord sur la vaillance des héros mais pourquoi sont-ils morts ? Est-ce simplement pour continuer la IIIe République ? Le 11 Novembre devient l’occasion de prendre position et d’afficher sa vision du futur. Soit un monde sans guerre pour les pacifistes ; soit un monde socialiste ou communiste pour la gauche ; soit un monde totalitaire, fascisant pour les ligues.

Le 24 octobre 1922, le président Alexandre Millerand promulgue donc la loi faisant du 11 Novembre « la commémoration de la victoire et de la paix ». Pourquoi les anciens combattants ont-ils tant insisté pour que ce jour devienne férié ?

Pour les anciens combattants, le 11 Novembre, ce n’est pas de la gloriole, de la réjouissance, du militarisme, c’est un jour de recueillement. Donc, ça veut dire qu’il faut s’arrêter de travailler pendant une journée pour songer à ceux qui sont morts pour la patrie. Dans leur esprit, il est vital que la communauté se ressoude autour de leur sacrifice pour qu’il n’y ait plus jamais de guerre. Cette journée doit être aussi importante que le 14 Juillet ou la fête nationale de Jeanne d’Arc.

La fête de Jeanne d’Arc ?

Elle n’a pas été inventée par le Front national,  mais par la IIIe République, le 10 juillet 1920. Fixée au deuxième dimanche de mai, c’est la fête du patriotisme, du courage. Mise en valeur par le régime de Vichy, elle tombe en désuétude après la seconde guerre mondiale, lorsque le 8 Mai s’impose comme un jour de fête nationale. La fête de Jeanne d’Arc est d’ailleurs toujours en vigueur, ce qui est en dit long sur le rapport qu’entretient la France avec ses commémorations.

Cette fête du patriotisme laisse la place à un 11 Novembre de recueillement. Son discours officiel est celui des anciens combattants qui témoignent pour l’avenir. Il n’y a pas de discours présidentiel, parce qu’il faut penser aux copains qui sont morts. On retrouve ce modèle dans tous autres pays, y compris en Allemagne.

Le 11 novembre 1936 est marqué par les saluts fascistes des Croix-de-Feu sur les Champs-Elysées…

Ça dégénère déjà depuis un moment. Les manifestations antiparlementaires organisées le 6 février 1934 par des groupes de droite, des associations d’anciens combattants et des ligues d’extrême droite font quinze morts place de la Concorde, à Paris. Dans l’entre-deux-guerres, les ligues d’extrême droite utilisent le 11 Novembre pour donner leur vision du futur.

En 1936, le gouvernement du Front populaire a anticipé ces manifestations en votant des textes de loi interdisant les drapeaux qui ne sont pas tricolores. Pas de drapeau rouge ni à fleur de lys. Malgré tout, il y a des incidents à Paris et en province. Ce 11 Novembre se déroule dans un climat très tendu.

Pour le vingtième anniversaire de l’armistice, l’Etat fait venir à Paris des anciens combattants de toute la France. Ceux-ci portent des flambeaux, qui sont rallumés le soir sous l’Arc de triomphe. Quatre flambeaux partent rejoindre Douaumont, Notre-Dame-de-Lorette, Neuville-Saint-Vaast et Dormans. Le gouvernement, au lendemain des accords de Munich (29-30 septembre 1938), utilise le 11 Novembre pour renforcer symboliquement l’unité nationale. Ce 11 Novembre produit-il l’effet escompté ?

Ce 11 Novembre est organisé par le Front populaire, qui veut remobiliser les Français, mais dans un esprit pacifiste. Les anciens combattants des pays européens viennent à Paris. Ils prêtent le serment de Verdun qu’ils avaient signé en 1936. Il y a à la fois la volonté de se souvenir de la souffrance, celle de ne plus faire la guerre, mais également l’idée de se remobiliser face aux dangers. C’est pour ça que le gouvernement fait défiler pour la première fois des avions.

Comme tous les 11 Novembre, il y a une ambivalence. Les anciens combattants ne sont pas très chauds pour repartir faire la guerre et le gouvernement comprend qu’il va bien falloir y aller. Le gouvernement, qui compte des anciens combattants, réussit à alerter l’opinion sur les risques d’une guerre. Mais les Français ne veulent pas d’une seconde guerre mondiale. D’où l’accueil qui sera fait à Pétain quand il cessera les combats en 1940.

L’utilisation des fêtes nationales pour remonter le moral de la nation est-elle une constante dans l’histoire de la république ?

Comme pour le 14 Juillet, l’idée n’est pas tellement de remonter le moral de la nation, mais davantage de l’unir autour d’un corpus de valeurs. Les fêtes nationales ont été utilisées à des fins de propagande politique par tous les régimes : la république, mais également l’empire et la monarchie constitutionnelle au XIXe siècle. Cette tradition remonte à la monarchie. Louis XIV ne se gênait pas pour le faire. La seule différence, c’est que la population n’était pas associée.

C’est une constante qui est peut-être même démultipliée aujourd’hui avec tous les moyens électroniques que sont Internet et les réseaux sociaux. Avec cette ambiguïté pour le 11 Novembre. L’Etat veut souder la population, mais autour de quelles valeurs ? Le pacifisme ou la république triomphante ? On ne sait pas trop…

A partir de quand la mémoire de la seconde guerre mondiale et de la Résistance s’est-elle agrégée à celle de l’histoire du 11 Novembre ?

La mémoire des résistants s’agrège au 11 Novembre dès la fin de la seconde guerre mondiale. On commémore systématiquement les manifestations d’étudiants contre l’Occupation, le 11 novembre 1940, à Paris.

Les fêtes nationales ont été utilisées pendant la guerre comme symbole d’union nationale. Dès la fin de la seconde guerre mondiale, les résistants continuent de défiler en tant que résistants, y compris le 11 Novembre. La confusion est précoce.

Dès les années 1950, on a du mal à fixer une date pour célébrer la fin de la seconde guerre mondiale. Le 8 Mai ne satisfait personne. Cette date est jugée d’essence un peu trop anglo-saxonne. Sous la IVe République, la France compte encore 1 million d’anciens combattants de 14-18. Ils ont encore un poids. On continue de commémorer la spécificité de la Grande Guerre le 11 novembre.

Le déclin de cette fête nationale est véritablement enclenché dans les années 1970, sous Valéry Giscard d’Estaing, qui supprime la fête nationale de l’armistice de la seconde guerre mondiale. Le 8 Mai devient la fête de la jeunesse et de l’Europe. Giscard propose également de faire du 11 Novembre la fête de tous les « morts pour la France ».

Cette proposition provoque un tollé…

Oui, mais c’est le début d’une réflexion sur l’élargissement du 11 Novembre. Après Valéry Giscard d’Estaing, de nombreux rapports insisteront sur le fait qu’il y a trop de fêtes nationales. Finalement, le 11 Novembre deviendra en 2012 la fête nationale de tous « les morts pour la France ».

Quelle est la source d’inspiration de Valéry Giscard d’Estaing, le Remembrance Day britannique et le Memorial Day américain ?

Je pense qu’il y a chez Giscard de la fascination pour les Anglo-Saxons. C’est aussi une question générationnelle : Giscard est né en 1926, dix ans après François Mitterrand. Pour cette génération, la première guerre mondiale n’a pas la même importance. Il y a aussi cette idée d’européaniser les commémorations, d’introduire des rituels différents. Giscard veut également suivre sa théorie politique, qui est d’incarner le changement. Il célèbre le 14 Juillet à la Bastille. Il accélère La Marseillaise. Beaucoup de gens ne s’y attendaient pas, car la mémoire de guerre est quelque chose d’inflammable.

Le courage, la foi républicaine, la défense de la patrie… Ces valeurs qui font le 11 Novembre trouvent de moins en moins d’écho dans la société française d’aujourd’hui. Le 11 Novembre est-il toujours une fête de guerre ?

Les valeurs de bravoure et de sacrifice pour la patrie étaient déjà discutées au lendemain de la Grande Guerre. Pour les anciens combattants, ce qui était important, c’étaient la souffrance, le souvenir des morts, pas forcément l’héroïsme républicain.

Aujourd’hui, le mythe du poilu a changé : le poilu ne renvoie plus l’image du héros triomphant qui se bat pour des valeurs, mais à une victime. D’où l’intérêt pour la question des fusillés. Le 11 Novembre tend à devenir une fête de paix, à l’image du 8 Mai, avec un discours orienté sur l’Europe et sur l’avenir.

Cette année, le 11 Novembre sera marqué par l’inauguration du Mémorial international de Notre-Dame-de-Lorette, par François Hollande et sept ministres britannique, allemand, belge, portugais, australien, néo-zélandais et canadien…

Le 11 Novembre se renouvelle aussi à mesure que l’historiographie de la Grande Guerre se renouvelle. Le souci des autorités françaises est de ne pas s’appuyer uniquement sur la réconciliation franco-allemande, qui est très forte, mais de pleinement prendre en considération la dimension mondiale du conflit. C’est ce qui fait le renouveau du 11 Novembre : on peut parler de l’Europe, mais aussi du monde entier.

Le soixante-dixième anniversaire du Débarquement, le 6 juin 2014, a été marqué par la présence des principaux chefs de gouvernement et d’Etat, américain, britannique, allemand, russe. Par contre, aucun d’entre eux n’est venu pour les commémorations du centenaire. Pensez-vous qu’il soit difficile de commémorer la Grande Guerre au niveau politique ?

C’est lié aux problèmes géopolitiques actuels : la redécouverte du nationalisme en Hongrie, l’éclatement des frontières en Ukraine. On a beaucoup parlé du centenaire de l’attentat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche, le 28 juin 2014, où les Serbes de Bosnie ont refusé de participer aux commémorations officielles. La mémoire de la Grande Guerre ravive les plaies des minorités. Le problème des nationalités, mis sous le boisseau pendant l’ère communiste, resurgit aujourd’hui. Dans ce contexte, il est difficile d’inviter des chefs d’Etat à Paris, où furent conclus les traités de paix en 1919-1920. La seconde guerre mondiale est plus facile à commémorer : on peut mettre tout le monde à la même table pour célébrer la victoire contre le nazisme. Les nationalités parlent surtout à ceux qui se battent pour elles aujourd’hui.

Antoine Flandrin avec le monde

(1) Rémi Dalisson, 11 Novembre, Du souvenir à la mémoire, Paris, Armand Colin, 2013.

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