Déc 26 2014

Que racontent les Zones A Défendre…

Chers amis je vous envoie la version complète de l’interview de Libération de ce matin car ils ont fait quelques coupes dont une qui peut viveret1prêter à faux  sens concernant Walras. Bien à vous et très bon  passage d’année.
Amitiés. Patrick Viveret

Que raconte la multiplication des ZAD sur la narration de notre société aujourd’hui?

Elles agissent tel un miroir inversé. Elles contestent les modèles de croissance, de production, de consommation. Et de déjection: notre époque produit énormément de gaspillage et de déchets. Elles participent d’un mouvement beaucoup plus large qui pose la question du discernement entre utilité et inutilité. Aujourd’hui, l’économie dominante est en effet plus que jamais caractérisée par son découplage avec le politique et l’éthique. Découplage que le théoricien du marginalisme, Léon Walras, résumait ainsi dans son Traité d’économie politique pure : « qu’une substance soit recherchée par un médecin pour soigner ou par un assassin pour empoisonner c’est une question très importante à d’autres points de vue, mais tout a fait indifférente au nôtre. La substance est utile pour nous dans les deux cas.» Certes Walras était conscient des conséquences possibles de ce découplage et c’est pourquoi ce fut un partisan de l’économie sociale. Mais la pensée dominante a oublié l’homme de conviction pour ne s’intéresser qu’à une théorie qui lui permettait de s’affranchir de tout discernement sur la nature bénéfique ou nuisible des activités économiques et ne s’intéresser qu’aux flux monétaires qu’elle génère.

La résistance des Zad contribue à questionner le triptyque de la croyance dominante: croissance, compétitivité, emploi. Un mantra qui ne s’interroge ni sur la nature de la croissance (qui comporte nombre d’éléments destructeurs), ni sur les vaincus de la compétitivité (par exemple le Mali, la Centrafrique, voire l’Ukraine), ni sur la nature de l’emploi (le bureau international du travail parle désormais de « travail décent » pour mieux souligner l’essor des jobs indécents).

– Les Zad opposent une logique de coopération à celle de compétition, mais elles interrogent aussi le capitalisme, le rôle de l’Etat, les failles de la démocratie représentative?

Il n’a pas fallu attendre leur arrivée pour que des résistances, des actions, des expériences voient le jour. Les forums sociaux mondiaux, depuis la première édition à Porto Allègre en 2001, en passant par le FSM de Belem en 2009 qui posaient la question du Buen vivir, ou du con-vivere, du convivialisme, ou le prochain à Tunis en mars 2015, posent de façon globale les mêmes critiques. Il existe, pour reprendre la formule de Bénédicte Manier, « Un million de révolutions tranquille »; des milliers d’alternatives comme le cristallise le mouvement Alternatiba; des collectifs comme celui pour une transition citoyenne où s’expérimentent de façon créative, un monde en transition. On en parle trop peu.

– On est le glocal, l’interpénétration et le maillage de luttes globales et locales?

Oui, avec, en France, une surprésentation médiatique des Zad par rapport aux autres formes de luttes et d’alternatives. Y compris dans les manifestations qui sont parfois violentes, surexploités par les télévisions. On peut bien sûr opposer le fait que la société elle-même est violente, comme l’Etat ou les forces de l’ordre. Mais il est important de distinguer le conflit de la violence. Les formes de conflits non violents ont toujours été historiquement les plus efficaces et ont permis d’éviter de se retourner contre leurs propres auteurs, comme on a pu le voir dans les printemps arabes. La violence pose l’éradication de l’ennemi. Le conflit met en cause les rôles sociaux de l’adversaire sans s’attaquer aux personnes. La démocratie est l’art de transformer des ennemis en adversaires. La réponse à la violence économique, sociale, sociétale, ne peut être une autre forme de violence. Les postures quasi=bolchevik d’un Pierre Gattaz embarqué dans une lutte de classes des riches sont brutales et violentes et peuvent conduire à des réponses aussi dures.

– On assiste toutefois à des jonctions inédites autour des Zad, comme dans les mouvements pour la justice climatique, qui agrégent des associations légalistes constituées, des paysans écologistes, des militants radicaux autour d’actions différentes qui s’articulent autour d’intérêts communs.

C’est vrai. Mais l’occupation physique des lieux contre les grands projets inutiles, c’est du conflit positif, pas de la violence. Mais il ne faut pas donner prise au développement de ce que Wilhem Reich, dans Psychologie de masse du fascisme, évoquait en parlant de « peste émotionnelle ». Quand les logiques de peur, la tendance au repli identitaire,, l’emportent sur tout autre raisonnement. L’économiste et prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz parle ainsi de double fondamentalisme. Le premier, le fondamentalisme marchand, qui reprend ce que Karl Polany, dans « la grande transformation », appelait la société de marché, sape les liens sociaux, éprouve les solidarités et vient nourrir le second: le fondamentalisme identitaire. Qui n’est pas que religieux, comme le Front national le montre.

– Les Zad comme les autres expérimentations illustrent aussi la carence de réponses politiques à la hauteur des enjeux, non?

Il faut une autre approche de la richesse mais aussi de la démocratie et du pouvoir face au risque d’un système oligarchique. Une démocratie ne peut se définir seulement par sa part quantitative (la loi du nombre) qui oublie la part qualitative: la citoyenneté. Les lanceurs d’alertes, par exemple, peuvent être très minoritaires, et pour autant, oxygéner la mutation de la démocratie. Il n’y a de représentation légitime que s’il y a une participation forte des citoyens. Chaque groupe d’acteurs, y compris dans les Zad, devront aussi accepter qu’il puisse y avoir des procédures démocratiques plus larges, de réelles consultations citoyennes et qui peuvent se conclure par des référendums sur des territoires. La tentation du passage en force est très présente chez les dominants, mais elle peut aussi l’être par les dominés.

– En 2001, l’altermondialisme parlait d’un « autre monde possible. » Mais, malgré la crise depuis 2007, les logiques du capitalisme n’ont jamais été aussi féroces. Qu’est ce qui a changé en près de 15 ans ?

Comme dans toutes les grandes périodes de mutation historiques, on assiste à une double polarisation. La polarisation régressive: l’hypercapitalisme, qui n’a jamais été aussi inhumain, jamais aussi brutal, traduit une fin de cycle, il se raidit car il se sait menacé. C’est la caractéristique des fins de cycle historique. Ainsi Les dernières années de la colonisation française en Algérie ont ainsi été les plus violentes. Depuis 2008, le système se caricature lui-même. Tous les indicateurs d’avant-crise se sont aggravés: il n’y a jamais eu autant de produits dérivés dans le monde, de l’ordre de 800 mille milliards de dollars selon la Banque des règlements internationaux. Jamais le temps moyen de possession d’une action n’a été aussi court: 12 secondes !( chiffre donne recemment sur Arte par un ancien cadre de la Deutsche bank). L’hypercapitalisme est incapable de penser les grands enjeux du XXIe siècle: il ignore la mondialité, comme disait Edouard Glissant, pour ne se concentrer que sur « sa » mondialisation: la globalisation financière. Que raconte ce monde où 67 personnes, selon Oxfam, possèdent autant que 3 milliards autres? Si ce n’est que la fracture est béante et qu’un monde se meurt. L’humanité est confrontée au chantier de sa propre humanisation.

– Et ce que vous appeliez la polarisation créative?

Elle est précisément là, comme le nouveau monde, le nouveau mode de vivre ensemble. On est passé d’un « autre monde est possible » à un « autre monde possible est là ». On est sur le trépied du rêve. Le R de la résistance, le V de la vision transformatrice qui développe l’imaginaire, et, sans attendre le E de l’expérimentation anticipatrice le tout éclairé par le e de l’évaluation comme discernement. Nous devons nous préparer à une nouvelle crise majeure et donc à organiser la résilience dans les territoires. Le changement de regard est essentiel: une autre approche de l’économie, de la démocratie, de la civilisation, comme le préconise Edgard Morin.

Patrick Viveret

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