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« Pourquoi la laïcité ?  » par Claude Veyret…

Pourquoi la laïcité ?

La laïcité est le moyen grâce auquel la France s’est libéré des fanatismes religieux. En unissant les hommes par delà leurs différences d’origine et de croyance, elle à permis à chacun de se sentir partie prenante de ce tout, notre pays. C’était d’autant plus nécessaire que nous avons connu de nombreuses vagues d’immigration successives.
Mais l’éloignement du danger religieux a altéré la connaissance et la vision que nous avons de ce principe fondateur. Beaucoup voient même aujourd’hui la laïcité comme une menace, l’accusant de stigmatiser les croyants. Les conceptions multiculturalistes et communautaristes, familières au monde anglo-saxons, se sont répandues dans la société française, dans les milieux issus de l’immigration mais aussi parmi les élites. C’est ainsi que la laïcité a perdu de sa force, permettant, estiment ses défenseurs, le retour des fanatismes religieux. Jusqu’à ces jours dramatiques du 11 janvier où nous nous sommes réveillé avec la gueule de bois…
Journaliste, intervenant pour la Ligue des Droits de l’Homme, ancien élu de la République, Claude Veyret est un spécialiste de la question. A l’invitation de l’Observatoire de la laïcité Drôme-Ardèche et du Centre Social de Die et du Diois, il intervenait pour les 100 ans de la loi sur la laïcité à Die, le 25 novembre 2005, à 20h30, pour expliquer ce que nous avons un peu oublié : « La solution laïque est simple et juste ».
Un débat citoyen prolongeait, avec une cinquantaine de personnes, la réflexion, permettant d’aborder les questions vives de l’actualité.

A.I. pour MCD

Nous avons retrouvé cette intervention, salle Joseph Reynaud de Die à 20h30, en 2005 de Claude Veyret. A l’époque Martine Malaterre est présidente de la LDH pour le Diois.

Cette contribution a été écrite pour les 100 ans de la loi qui porte son nom « loi sur la laïcité » le 25 novembre 2005 pour l’ ESCDD. Retour sur un texte du lundi 16 mai pour un débat organisé par la Libre Pensée, la Ligue des droits de l’Homme . Cette réflexion prend tout son sens à la vue de l’actualité.

Contribution libre de Claude Veyret, Président de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) du Diois et Vice-Président de l’Espace Social et Culturel de Die et du Diois (ESCDD) en vue d’alimenter le débat engagé au sein du CA de l’ESCDD et de l’organisation d’un débat public. Le 29 novembre  2005

La laïcité, enjeu collectif et enjeu individuel.

Si la laïcité fait encore débat en cet automne 2005 (cent ans après la loi de séparation des Eglises et de l’Etat), c’est que la confusion est souvent entretenue par ceux qui visent à vider de son contenu la laïcité, réécrivent à leur façon son histoire et sa philosophie.

La société est régulièrement et concrètement interpellée par la multiplication des revendications communautaires, identitaires à caractère plus ou moins religieux qui convergent dans une remise en cause de la laïcité. La plus récente de ces revendications est celle relative à ce que certains ont appelé « l’affaire du foulard ». Elle a abouti en mars 2004 à la loi interdisant le port de tout signe religieux à l’Ecole et réaffirmant la laïcité après un débat public (par associations interposées).

Le contexte international marqué par les conflits « à dominante religieuse » (il faudrait revisiter les données socio-économiques sous-jacentes) n’est pas sans peser sur cette situation (et ces analyses).

Le conflit irakien et les déclarations de G. Bush sur « les empires du bien contre le mal (…) » augurent de la confusion Eglises-Etat et l’impérialisme Nord-Américain (du gouvernement des Etats-Unis pour être plus précis et ne pas mettre tous les américains dans le même sac) et se définit comme « un messianisme politico-religieux » enrôlant par là même les christianismes (plus ou moins fondamentalistes) « dans une nouvelle croisade où le pouvoir politique américain se met à la place de Dieu pour dire le bien et le mal ».

Les réactions à ce type de politique démontrent, s’il en était besoin, que la laïcité reste un combat de première actualité.

La France est l’un des rares pays où les hommes et les femmes vivent ensemble sans être séparés, distingués, opposés, ségrégués (et donc aussi identifiés) par leurs cultures ou religions tout en étant garante par la loi contre toutes les discriminations sans guerre civile imminente (la Turquie, le Mexique, la Belgique et nombre de pays de l’Est européens ont développé des laïcités originales et comparables même si historiquement distinctes).

La laïcité, c’est l’idée que l’on fait société à partir de ce que l’on met en commun car une société n’est pas la simple addition des différences.

L’idée de laïcité, c’est l’affirmation que ce qui nous fait égaux, la loi, la politique, la démocratie, est constitutive d’une certaine idée de la Nation (sans nationalisme aucun) et de la République, tout en étant au-dessus de ce qui nous différencie : les religions, les origines diverses, les cultures locales, sans pour autant les déconsidérer, bien au contraire.

L’égalité des droits politiques, portée au-dessus des différences, les protège toutes contre l’hégémonie de l’une d’entre elles sur les autres.

La laïcité permet ainsi aux différences de co-exister pacifiquement, confraternellement, en facilitant le mélange des populations.

C’est la laïcité qui réalise les conditions afin que le peuple puisse se penser comme une entité. En mettant l’accent sur ce qui unit les hommes et les femmes  (plus que sur ce qui les divise) elle donne son sens à la notion « d’intérêt général » à la démocratie.

C’est l’idée que les hommes sont les éléments d’une histoire commune dont la responsabilité et la conscience prévalent sur leurs différences dans le champ politique.

Par là-même, la laïcité est cette conquête de l’histoire qui consolide nos libertés collectives.

La laïcité n’est pas un « lapin blanc sorti du chapeau d’un législateur-prestidigitateur » mais bien la conséquence d’âpres luttes pour une évolution démocratique de la société.

Elle s’inscrit dans le sens des conquêtes des grandes libertés publiques qui vont avec la démocratie et rompt ainsi avec un ordre ancien où l’influence des Eglises était « redoutable ».

Seule une séparation de l’Eglise et de l’Etat garantit une indépendance politique, de l’influence de religions, d’ églises ou cultes… et donc garantit l’exercice de la liberté de pensée, la liberté de conscience, le droit de croire ou ne pas croire et in fine la  liberté de la presse ou de réunion (même si des confiscations sont toujours en embuscades : lois sécuritaires, congloméras de presse, décrets antiterroristes, etc.)

L’Etat laïc n’a pas de pensée officielle et donc les autorise toutes.

Pour s’en convaincre, un petit tour en Iran koményste, en Afganistan taliban, en Arabie Saoudite salafiste ou même en Israël sioniste nous rappellerait bien heureusement l’indispensable séparation de l’Etat et  du religieux.

Cette séparation du religieux et du politique était (est) donc incontournable pour assurer les libertés individuelles.

C’est la révolution française de 1789-92 qui a donné le cadre premier de droit à partir duquel la laïcité pouvait être imaginée. L’abolition des privilèges de la monarchie absolue et « la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen » abolissant un système de division où le roi était le « père de ses sujets tenant son pouvoir de Dieu » et « la France la fille aînée de l’Eglise », sont des cheminements vers la laïcité. Ce 21 septembre 1792 (an I de la république « liberté-égalité-fraternité »), c’est l’alliance (et les compromissions, manipulations et soumissions) entre le trône et l’autel qui est brisée.

Officiellement, « la religion laisse place à la raison » et il n’est pas question pour autant d’interdire les religions. L’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen annonce « nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses ».

De septembre 1792 à décembre 1793, une série de décrets pose les principes d’organisation générale de l’école et des corps publics. Tous les principes ici introduits viendront s’affirmer un siècle plus tard. La IIIème République (1871-1940) sort définitivement victorieuse de presque un siècle de luttes contre la monarchie, les pouvoirs religieux, plusieurs régimes autoritaires en 1875, mais hérite d’un mouvement clérical encore puissant qui, entre autoritarisme, dogmatisme ou infiltration, essaiera encore d’influer sur les décisions politiques (l’exemple américain montre d’ailleurs qu’il ne renonce jamais ).

Cette IIIème République doit se réapproprier l’héritage de 1789 et enfin poser le cadre républicain et ses valeurs de liberté et de démocratie pour réaliser la laïcité : suffrage universel, système des partis, droit de réunion, autorisation des syndicats (1854), liberté de la presse, droit du sol (1889), liberté d’association (1901).

Cet ensemble de libertés qui se complètent forme un tout cohérent qui a du sens (même si la démocratie bourgeoise les a récupérées).

Et c’est bien contre le pouvoir de l’Eglise qui faisait obstacle à l’ensemble des grandes libertés publiques, hostile au suffrage universel, adversaire de l’école publique, opposée à tout processus de dépossession de son influence politique sur la société, que la laïcité s’est réalisée et non contre la croyance.

La laïcité, c’est enfin (le plus visible et symboliquement le plus marquant) un ensemble de lois courageuses qui s’étalent sur un quart de siècle dans un contexte difficile. Les lois de Jules Ferry sur la gratuité (1881), l’obligation scolaire et la neutralité religieuse à l’école (1882), la dissolution des congrégations religieuses qui tenaient les écoles sous influence et la laïcisation du personnel enseignant (1886) aboutissent à la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat (1905).

Depuis ce jalon fondamental, divers « aménagements » sont venus renforcer ou vulnérabiliser la laïcité (telle la loi Debré de 1959 offrant la possibilité d’aide à l’école abusivement dite libre).

Aujourd’hui, moult groupes communautaires (ou identitaires), à travers l’acquisition (ou la revendication) de droits spécifiques à base religieuse, culturelle, identitaire, ethnique, sexuelle, remettent en question l’égalité devant la loi. Discrimination positive ou clientélisme sont des chemins tortueux (passagèrement utiles ?) de concurrence des droits. A l’autre bout de la Démocratie une « décentralisation déstructurée » ou une « Europe ignorante de cette laïcité »  sont autant de dangers potentiels… En général, c’est plus « la mise en concurrence d’intérêts géographiques culturels ou sociaux qui conduit à la neutralisation de l’action collective » et peut remettre en cause l’égalité de traitement de chacun devant la loi (même si cette notion doit être revue dans le contexte d’un économisme omnipotent voire totalitaire).

L’enseignement (et c’est le port d’un foulard religieux au lycée de Die qui a posé la base du futur débat public à Die) est au cœur de ces tiraillements bien que ce soit plus un problème de fond « de reconnaissance » qui l’alimente.

L’école est-elle à ce point fragile dans ses convictions, sa confiance et espérance dans l’homme, assez désenchantée pour devoir se crisper sur des apparences extérieures, des signes extérieurs ? Et ainsi se sent-elle en danger ou y a-t-il réellement une involution qui se dessine sous couvert de tradition et de religion ?

Dans les deux cas, les principes humanistes et laïcs concourent à rendre solidaires les différentes composantes (nombreuses) de notre société et à donner à chacun, quelle que soit sont origine, la possibilité de vivre dans cette société. Il ne s’agit pas de nier les différences bien réelles. Il faut au contraire les prendre en compte en imaginant les ressemblances et les différences qui enrichissent dans l’égalité des droits et des obligations.

Il faut plus que jamais veiller à la place faite aux enfants de toutes origines qui feront les citoyens et le pays de demain si l’on veut conjurer les dangers du « communautarisme » (reste à savoir ce que l’on met sous ce mot) et à veiller à l’application juste du principe républicain de laïcité : l’injustice, plus que tout, crée la révolte, nous en avons quelques démonstrations ce mois de novembre 2005.

La laïcité est donc une de nos libertés les plus fondamentales. Elle est transversale à « la façon dont nous entendons vivre ensemble ». Elle est co-constitutive de l’égalité politique et de la citoyenneté. Elle fonde la neutralité de l’Etat et la Fonction Publique « C’est une éthique de la responsabilité » (Paul Ricoeur) « qui crée les conditions des étapes de l’émancipation » (Jacqueline Costa-Lasoux). Une laïcité sereine se doit d’être expliquée (école) afin d’être partagée (société). Rien n’est jamais acquis.

Claude Veyret – 29 novembre 2005

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