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« L’Age de la régression ? » quinze intellectuels du monde entier tentent de comprendre…

Une théorie de la régression

Dans « L’Age de la régression » (éd. Premier parallèle, 316 p., 22 euros), un ouvrage qui paraît simultanément en plusieurs langues le 13 avril, quinze intellectuels du monde entier tentent de comprendre le retour en arrière idéologique et politique actuel, marqué par les récentes victoires électorales des populistes. Et donnent quelques pistes afin de raviver l’idéal progressiste.

Repli identitaire, essor des démagogues autoritaires, propagation à l’échelle planétaire d’un Mai 68 à l’envers : plus qu’une grande récession, le monde semble plongé dans une grande régression. Un gigantesque basculement idéologique qui bouscule nos représentations politiques.

Le moment que nous traversons est si critique qu’un jeune éditeur allemand a eu l’idée de mobiliser quinze intellectuels du monde entier afin d’offrir des outils intellectuels destinés à le penser et à y remédier. Et non des moindres : Arjun Appadurai, Zygmunt Bauman, Donatella della Porta, Nancy Fraser, Eva Illouz, Ivan Krastev, Bruno Latour, Paul Mason, Pankaj Mishra, Robert Misik, Oliver Nachtwey, César Rendueles, Wolfgang Streeck, David Van Reybrouck et Slavoj Zizek. Tous ont ­cherché à comprendre les raisons d’une régression afin de raviver une gauche ­désarçonnée par l’hégémonie droitière.

Editeur depuis 2006 chez Suhrkamp, célèbre maison d’édition berlinoise qui publie les plus grands penseurs allemands, Heinrich Geiselberger est à l’initiative d’un ouvrage collectif qui sortira le 13 avril simultanément dans treize langues, de l’anglais (Polity) à l’espagnol (Seix Barral), de l’italien (Feltrinelli) au chinois (Horizon), du bulgare (KX Critique & Humanism) au turc (Metis) jusqu’au français, dont la traduction a été assurée dans sa quasi-totalité par Frédéric Joly au sein de la toute récente maison d’édition Premier parallèle, créée en 2015 et dirigée par Amélie Petit et Sophie Caillat.

L’idée du livre a germé dans la tête de Heinrich Geiselberger après les attentats du 13 novembre 2015, à partir de questions simples mais abyssales, explique-t-il : « Comment en sommes-nous arrivés à pareille situation ? Quelle situation sera la nôtre dans cinq, dix ou vingt ans ? ­Comment mettre un terme à cette régression globale, et comment enclencher un mouvement inverse ? »

Processus de « décivilisation »

Encore sonnée, la gauche intellectuelle tente donc de se rassembler, de panser ses plaies et de penser à nouveaux frais. Car la période que nous vivons est non seulement celle d’une « déglobalisation », à savoir d’une remise en question, voire d’une déconstruction de la mondialisation, mais également un processus de « décivilisation », assure Oliver Nachtwey, sociologue à l’université de Darmstadt.

La sublimation des pulsions, ce contrôle des affects qui fait qu’une civilisation se construit et se distingue de la « barbarie », est en train de se dissoudre partout, dans la rue ou sur les réseaux sociaux. Car à force d’être déclassés, relégués, délaissés et surtout livrés à eux-mêmes dans un univers social dévasté, les perdants de la mondialisation sont animés d’un immense ressentiment à l’égard des réfugiés ou des minorités qu’ils estiment mieux traités. Ainsi le capitalisme est-il en train d’évoluer vers une « modernisation régressive », poursuit Oliver Nachtwey. Face à l’accroissement des inégalités et du sentiment de perte de repères et d’identité, « le ressentiment s’est transformé en une épidémie globale », écrit l’essayiste indien Pankaj Mishra.

Cette grande régression n’est pas un repli passager, ni un simple mauvais moment à passer, mais un véritable « retournement », analyse le politologue bulgare Ivan Krastev : « Nous assistons à la démolition du monde qui avait été édifié au lendemain de la chute du Mur en 1989. » La crainte d’être submergés par les vagues migratoires et de disparaître dans les poubelles de l’Histoire fait que « l’opinion publique occidentale, qui était jadis une force progressiste, voire révolutionnaire, s’est transformée en force réactionnaire ».

Comment être internationaliste quand on est employé ou ouvrier aujourd’hui alors que la mondialisation est synonyme de flux financiers et d’abandon de souveraineté ? C’est sans doute l’un des points forts du livre, dont le caractère collectif n’évite pas toujours les redites : les auteurs ont voulu comprendre avant de juger. Et le constat semble globalement partagé.

« Colère légitime »

D’Erdogan en Turquie à Modi en Inde, de Poutine en Russie jusqu’à Trump aux Etats-Unis qui a voulu « promettre aux Blancs qu’ils redeviendraient la classe dominante de la nation », c’est bien « la perte de souveraineté économique qui engendre partout une posture consistant à brandir l’idée de souveraineté culturelle », explique l’anthropologue indien Arjun Appadurai. Le néolibéralisme transfrontiériste entraîne donc un « ethno-nationalisme » qui est la marque de fabrique de tous les populismes.

C’est pour cette raison qu’il faut sortir de l’alternative entre « néolibéralisme progressiste » et « populisme réactionnaire », corrige la philosophe américaine Nancy Fraser. Car c’est cette alliance entre le multiculturalisme et la Silicon Valley, l’antiracisme et Wall Street, la défense des droits LGBT et Hollywood, si caractéristique du « progressisme » de Bill et Hillary Clinton aux Etats-Unis, que les électeurs de Donald Trump ont ­massivement rejetée, assure-t-elle. Oui, poursuit Nancy Fraser, le « néolibéralisme ­progressiste » est coupable d’avoir méprisé ce petit peuple, comparé par Hillary Clinton à un « panier de gens déplorables » et d’avoir engendré la « colère légitime » des partisans de Trump.

Gare aux conclusions hâtives, cependant. Afin d’endiguer cette régression mondiale, la gauche ne doit pas pour autant renoncer à l’accueil des étrangers ni aux droits sociaux nouveaux. Mais en finir avec un gauchisme de campus complètement décalé par rapport à la réalité. Contre la prétendue vox populi des populistes, une « multitude démocrate » (Arjun Appadurai) doit réinventer un grand récit émancipateur post-libéral. Car « l’échec narratif du néolibéralisme » – dont chaque insurrection électorale témoigne – est criant, analyse le journaliste britannique Paul Mason, sans doute l’auteur d’un des portraits les plus personnels et éclairants des raisons de la déglobalisation actuelle.

La gauche devra également en finir avec sa « rhétorique défensive » (des acquis sociaux et de l’Etat-providence), explique l’écrivain autrichien Robert Misik. Car la meilleure défense, c’est l’attaque, c’est-à-dire « l’audace de l’espoir ». Face à la « panique migratoire » qui s’empare d’une partie de la population, il faudra « garder la tête froide, avoir des nerfs d’acier et beaucoup de courage » pour faire le pari du dialogue des civilisations contre celui du choc des cultures, insiste le sociologue britannique d’origine polonaise Zygmunt Bauman (1925-2017) dans l’un de ses derniers textes. Car en cette période présidentielle française, la menace est réelle : « La démocratie libérale allemande ne pourra survivre au milieu d’un océan de populisme autoritaire européen », rappelle Arjun Appadurai.

Ainsi l’Europe peut-elle devenir un « refuge », assure le sociologue français Bruno Latour. Un refuge pour les exilés, bien sûr, mais aussi pour tous ceux qui refusent les coups de menton autoritaires, un abri pour tous ceux qui considèrent qu’il n’y a plus d’autre patrie que la terre. Ce n’est donc pas pour psychologiser la politique que les auteurs utilisent le vocable de la grande « régression », mais parce que l’économie affecte les corps, et qu’en ces temps désorientés, il est urgent de parler autant au cœur qu’à la raison.

« L’Age de la régression » (éd. Premier parallèle, 316 p., 22 euros).

 

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Médias Citoyens Diois

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