Juin 23 2017

Pennes-le-Sec : le village aux 100 % d’abstention…

Législatives : le village aux 100 % d’abstention

A Pennes-le-Sec, dans la Drôme, personne n’a voté au second tour des élections. Pas même madame la maire.

Les quatre derniers kilomètres sont à déconseiller aux automobilistes sujets au vertige : depuis le bas de la vallée, la route étroite grimpe en lacet sur le flanc de la colline. La montée est raide pour atteindre, peu avant le col, Pennes-le-Sec (Drôme) à 792 mètres d’altitude, 55 kilomètres de ­Valence et 24 de Die. Le village, plein sud, est baigné de soleil. A 11 heures du matin, les cigales ­entament déjà un concert qui trouble la quiétude de ce lieu ­habité par la sérénité… et un brin de contestation.

Le dimanche 18 juin, à 8 heures du matin, Marielle Peyroche, 36 ans, maire de la commune, a ouvert, comme partout en France, le bureau de vote pour le second tour des législatives. Mais elle n’a pas voté. Ni son premier adjoint, Fabrice Meyer, 37 ans. Ni les autres conseillers ou habitants qui sont passés en mairie. A 18 heures, le dépouillement a été rapide. Pennes-le-Sec : 15 inscrits, zéro votant. Abstention : 100 %.

27 ans de moyenne d’âge pour 28 habitants

« Il n’y a pas eu de concertation », explique Marielle Peyroche, auxiliaire de vie scolaire dans une commune voisine, qui a voté au premier tour et aux deux tours de la présidentielle. « Il n’y avait pas de candidat qui corresponde à mes idées, poursuit-elle. J’aurais pu voter blanc, mais ce vote n’est pas comptabilisé dans les exprimés. »

« Ras le bol d’être pris pour des cons ! », lâche Rémy Tardy, 33 ans, son compagnon, qui vient de prendre la gérance de l’auberge du village. Le premier adjoint, lui, confirme que le slogan « Election, piège à cons » n’est pas démodé. Au premier tour, il y avait eu trois votants : un blanc et deux exprimés pour le candidat de La France insoumise. Au premier tour de la présidentielle, huit votants, pour cinq exprimés et trois blancs. Au second tour, neuf votants : quatre bulletins blancs, un nul, et quatre voix pour Emmanuel Macron. « Le résultat aurait pu être différent », confie Marielle Peyroche, expliquant qu’une famille a quitté le village entre mai et juin.

C’est vrai qu’à Pennes-le-Sec on déménage souvent. On y vient parce que les loyers ne sont pas élevés, en moyenne moins de 300 euros. Ce sont surtout des jeunes qui s’y installent : 27 ans de moyenne d’âge pour vingt-huit habitants. Parmi eux, un autoentrepreneur, un ancien employé municipal reconverti dans le bâtiment, un chevrier… Et on s’en va quand la vie change : l’école est à une vingtaine de kilomètres, le collège ­encore plus loin. Le premier commerce est à 25 kilomètres.

Toutes les maisons ont un seul propriétaire

Ici, tous les habitants sont forcément des locataires. Toutes les maisons, hormis les bâtiments communaux, ont un seul propriétaire : Claude Giroud, notaire, conseiller départemental de Savoie et maire d’Albens (Savoie). Il est aussi propriétaire des 932 hectares de Pennes-le-Sec, hormis une forêt domaniale de l’ONF et quelques parcelles privées. Il possède, enfin, quelque 600 hectares de terre sur la commune voisine d’Aucelon, loués à une chasse privée.

M. Giroud a hérité de ce patrimoine en 1980 au décès de son père, Charles Piot, le « sauveur » de Pennes-le-Sec. En 1946, ce Grenoblois qui a réussi dans le pneu tombe sous le charme de ce village en perdition, autrefois terre de refuge pour les protestants, dont il partage la foi. La pénurie d’eau, comme l’indique le nom du village, et l’accès difficile par un modeste chemin de terre ont fait fuir les habitants. M. Piot commence à acheter maisons et parcelles de terre une à une. Puis il entreprend la restauration des habitations. En 1951, le village ­devient commune, M. Piot en est le maire, et le premier conseil ­municipal se réunit le 8 juillet en présence du sous-préfet de Die.

Une auberge, un temple protestant, une caserne

Une route bitumée remplace le chemin de terre, et l’industriel finance aussi une canalisation pour monter jusqu’au ­village l’eau de la Roanne, la ­rivière qui coule au fond de la vallée. Et c’est avec des immigrés que M. Piot va construire et repeupler sa commune. « Mon père a eu l’idée de faire venir des familles italiennes, explique M. Giroud. Pour bâtir des maisons ou cultiver la lavande, mais aussi avoir des enfants : son objectif, c’était d’ouvrir une école publique. » L’école terminée, il obtient un instituteur, puis il construit une salle des fêtes, encore aujourd’hui baptisée « Maison de la culture ». C’est la génération Malraux.

En même temps qu’il crée une auberge, il fait restaurer le temple protestant, construire une chapelle catholique, aménager une caserne pour les pompiers, et installe dans la montagne drômoise le siège social de son entreprise, Piot-Pneu. La construction de quatre chalets va permettre aux ouvriers de son usine grenobloise de partir en ­vacances à la montagne. Le « bienfaiteur » de Pennes-le-Sec, comme l’appelaient alors les ­habitants, y organise chaque été des fêtes où il reçoit ses clients et invités autour de grands ­banquets avec spectacle. « Tout était gratuit », se souvient Joëlle ­Vo-Dang, la secrétaire de mairie qui va bientôt partir à la retraite.

Cinquante lits disponibles

Quand il a hérité de cette charge, Claude Giroud a « mis les pendules à l’heure ». « Tout m’appartenait, et la plupart des habitants étaient mes salariés », explique-t-il. Une fois fermée, l’école est devenue mairie et propriété communale, ainsi que la salle des fêtes, le temple, la chapelle et la piscine. C’est la réserve d’eau aménagée pour lutter contre d’éventuels incendies qui a été transformée en piscine. L’aubergiste n’est plus salarié, il paye une gérance et s’occupe des gîtes, des chambres d’hôte et du minicamping : 50 lits disponibles.

« Tout cela a un côté un peu féodal, mais sympa. » Caroline, professeur de yoga

Peter Van Den Boom, l’éleveur de chèvres, est agriculteur. Il paye une location pour ses terres et vend ses fromages et charcuteries. Tous restent locataires. M. Giroud demeure propriétaire « par devoir familial. C’est mon père qui a construit tout ça avec son engagement, et pour moi c’est devenu une passion. » Il dit venir au village presque tous les quinze jours. Mais, même s’il vient sur « ses terres », « c’est pas la vie de château, il y a toujours des réparations à faire dans une maison ou une autre ». Pennes-le-Sec est ainsi la seule commune « privée » de France.

Dernière arrivée au village, Caroline, professeure de yoga, s’amuse : « Tout cela a un côté un peu féodal, mais sympa : on m’a octroyé un carré pour faire un potager. » « La présence d’un unique propriétaire évite sans doute d’éventuels ­conflits de propriété », observe la maire. Fabrice a aménagé au centre du village un jardin botanique que Martine entretient, et il va bientôt réveiller l’alambic communal pour fabriquer ses huiles essentielles et encens. Rémy, fier de ses tomates, s’active pour ouvrir l’auberge.

La piscine municipale ouvre le 1er juillet, avec maître-nageur et plein de cigales. C’est gratuit. « Et qu’est-ce qu’on va pouvoir faire contre la pyrale du buis ? », s’inquiète Joëlle Vo-Dang. Elles sont déjà loin, les élections.

Gérard Mejean

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(1 commentaire)

    • Etienne Maillet on 23 juin 2017 at 22 h 40 min
    • Répondre

    Les loyers ne sont pas chers à Pennes le Sec. Mouais. Dans les années 1980, je louais un appartement de 65 m2 à Châlons en Champagne – 60 000 habitants quand même pour 800 Francs, soit 120 Euros. Les loyers, à Pennes le Sec comme partout ailleurs en France, sont infiniment trop chers.

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