Juil 26 2017

Eva Illouz : « Le populisme émotionnel menace la démocratie »…

Eva Illouz : « Le populisme émotionnel menace la démocratie »

Basculement du monde.  Invitée aux « Controverses »,  la sociologue Eva Illouz montre comment le populisme autoritaire, dont Israël est le laboratoire, joue sur les affects, les angoisses et le ressentiment des populations déclassées.

 

Spécialisée dans la sociologie des émotions, Eva Illouz développe une œuvre remarquée sur la scène des idées dont témoignent Les Sentiments du capitalisme (Seuil, 2006), Pourquoi l’amour fait mal ? (Seuil, 2012) et Hard romance (Seuil, 2014), ouvrages dans lesquels elle étudie l’influence de la société de consommation sur les pratiques amoureuses. Intellectuelle engagée, elle signe également des tribunes et chroniques incisives sur la politique israélienne pour le quotidien Haaretz.

On observe, aujourd’hui, aux Etats-Unis comme dans le reste du monde, la montée d’un populisme émotionnel. Comment expliquer son succès ?

Dans son livre prémonitoire, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right (The New Press, 2016), la sociologue Américaine Arlie Russell Hochschild s’insurge contre ceux qui ne cessent de s’étonner que les citoyens votent contre leurs propres intérêts. Le vote répond aussi a des besoins émotionnels, dit-elle.

Elle décrit ces Américains, républicains, majoritairement chrétiens, qui s’identifient avec les idées du Tea Party. Quelques mois avant l’élection de Donald Trump, elle est allée en Louisiane pour comprendre pourquoi les classes sociales les plus susceptibles d’être défavorisées par des politiques de droite votaient rouge [couleur politique des républicains].

Dans son ouvrage, elle développe l’idée que les électeurs organisent leur identité politique en fonction de symboles, de valeurs et d’appartenances imaginaires à un groupe, celui des « vrais Américains », ceux qui « ne coupent pas la file », comme les femmes ou les minorités ethniques qui sont vus comme jouissant de privilèges non mérités.

Ce sont ces derniers critères, plus que les politiques économiques dont ils peuvent parfois être victimes, qui motivent leur choix. Elle appelle cela des deep stories, des histoires avec des structures symboliques profondes, qui brassent une variété d’émotions : l’anxiété, l’espoir, la déception, la fierté… Si un leader ou un parti politique arrive à articuler les sentiments diffus des citoyens et à les intégrer à une trame cohérente, alors il sera écouté.

Quelles sont les raisons qui ont précipité ce basculement ?

Je crois que nous pouvons identifier quatre facteurs qui peuvent expliquer la situation aux Etats-Unis.

Le premier, c’est la régression économique. Dans les années 1950, les classes ouvrières étaient défendues par des syndicats et pouvaient espérer voir leur salaire et celui de leurs enfants augmenter, et donc concevoir une mobilité sociale avec pour socle la sécurité de l’emploi. Or, cette trajectoire s’est interrompue.

La délocalisation a affaibli les syndicats, il n’y a plus de sécurité de l’emploi et une incertitude chronique caractérise le monde du travail ouvrier. Dans certains secteurs, la technologie remplace peu à peu le travailleur. La précarité engendre le sentiment que la société en général manque de respect aux travailleurs et à leurs valeurs.

Le deuxième facteur important réside dans les grandes avancées juridiques et symboliques des minorités (auxquelles j’ajoute les femmes) qui ont réussi à se battre contre le racisme et la discrimination, aussi bien dans les médias que dans les tribunaux.

Donc, d’un côté, perte de sécurité, de statut, et de pouvoir économique du travailleur, accompagnée d’avancées très importantes des minorités. L’imaginaire de l’homme blanc que Trump a su si bien mettre en forme, mobilise donc des travailleurs dont le statut social et économique a objectivement diminué, qui se voit mis à l’écart de la société en même temps que le statut des minorités a fortement augmenté.

Et, comme pour beaucoup de ces travailleurs, la famille et la localité sont une source d’identité, ils perçoivent les homosexuels, les femmes libres et les immigrants comme des menaces envers les valeurs qui sont pour eux source d’identité et points de repère.

L’imaginaire de l’homme blanc que Trump a su si bien mettre en forme, mobilise donc des travailleurs dont le statut social et économique a objectivement diminué

Beaucoup d’hommes issus des classes ouvrières sont au chômage et se voient remplacés par des femmes qui travaillent dans des professions « cols roses », ou bien par des immigrants qui sont prêts à travailler pour des salaires plus bas. Dans de nombreux foyers, le travail de la femme est devenu plus stable que celui de l’homme.

Tous ces éléments constituent un bouleversement sans précédent de la masculinité et des conditions sociales du capitaliste. L’humiliation subie par ces hommes est sociale, économique et familiale, puisque les hommes n’arrivent plus à remplir le rôle traditionnel de chef de famille. Cela explique le caractère extraordinairement machiste de Donald Trump et de ses électeurs.

Le troisième facteur, c’est l’augmentation objective des inégalités. Il y a eu un énorme enrichissement de certaines franges de la population avec la globalisation. Et cet enrichissement est allé de pair avec le dernier facteur, le nouveau positionnement de la gauche libérale.

Quelle est la responsabilité de la gauche libérale dans l’essor de ce populisme droitier ?

Jusque dans les années 1970 et 1980, la gauche était présente dans les quartiers, dans les syndicats et représentait directement la classe ouvrière. Or, elle s’en est progressivement détachée pour se resituer dans les universités, dans l’activisme sexuel pour obtenir l’égalité des droits des femmes et des personnes LGBT.

Depuis les années 1980, elle a mené des études sur ces sujets. C’était nécessaire et salutaire. Sans ces études, les minorités croiraient encore qu’il ne sied pas à une femme ou à un homme a la peau noire d’être astronaute ou chef d’Etat.

Mais le résultat a été que la société s’est divisée entre une gauche qui a défendu les droits des minorités, et des classes ouvrières qui ont été de plus en plus en plus prises en charge par les Eglises et les télé-évangélistes et se sont réfugiées dans les valeurs de la famille et de la patrie. C’est pour cela que le richissime Trump a pu se faire passer pour un représentant plus crédible de la classe ouvrière, parce que pour les travailleurs, la gauche libérale qui se bat d’abord pour les minorités ne les a pas représentés.

Comment expliquer que les valeurs de droite aient résisté à ce basculement ?

Depuis les années 1970, on assiste à une division entre les « stationnaires », pour reprendre l’expression du sociologue Zygmunt Bauman, et les « nomades ».

Les premiers sont attachés à un lieu, croient en une tradition, une nation et une histoire. Les seconds sont des élites cosmopolites, financières, universitaires ou artistiques, pour qui le voyage est un mode de vie.

La droite propose à ceux qui se sentent humiliés par la belle moralité cosmopolite de la gauche d’être de nouveau fiers du caractère stationnaire de leur identité. Les valeurs de droite triomphent parce que l’un des enjeux de cette crise est justement cette question de l’identité.

Pourquoi ce populisme doit-il être, selon vous, appréhendé du point de vue des affects ?

Dans la tradition politique libérale, la politique est une affaire de raison. Dans le dialogue de Platon, Gorgias, il y a une nette opposition entre le rhéteur qui ment pour éveiller les émotions et l’éducateur qui lui dit la vérité. Cette opposition entre raison, émotions et mensonges s’est formulée petit à petit dans la théorie libérale de la sphère publique.

La liberté d’expression est basée sur une hypothèse très rationnelle et rationaliste : on permet à toutes les idées, même les plus folles et les plus mensongères, de circuler parce que l’on sait que le citoyen saura distinguer les idées vraies des fausses. Cette vision du politique et du citoyen comme êtres rationnels est fondamentale dans la théorie normative de la démocratie.

Or, nous n’avons plus à faire à une sphère publique d’idées, mais a une sphère publique saturée d’histoires personnelles, d’expressions émotionnelles, de circulation d’affects à travers des réseaux sociaux. C’est comme si une sphère interpersonnelle s’était constituée en deçà de la sphère publique traditionnelle.

Quels sont les affects du populisme ?

La politique populiste se caractérise par l’utilisation de trois émotions essentielles : la peur, le ressentiment et l’intimité. La peur, outil essentiel des leaders populistes, consiste à créer des ennemis imaginaires à la fois en dehors et en dedans.

En Europe, on voit se développer une peur des réfugiés, une crainte de voir se transformer démographiquement et culturellement la texture même de nos sociétés, et une peur sécuritaire, qu’il est très facile de relier à la première par le biais de l’islam. Peur démographique et peur économique, peur identitaire et peur sécuritaire. Tout cela fait partie d’un nouvel imaginaire.

La droite propose à ceux qui se sentent humiliés par la belle moralité cosmopolite de la gauche d’être de nouveau fiers du caractère stationnaire de leur identité

La deuxième émotion essentielle dans le populisme, c’est le ressentiment. Max Scheler [philosophe et sociologue allemand] disait que le ressentiment c’est la soif de vengeance qu’on ne peut assouvir. Cela me semble être exactement la situation du ressentiment en régime démocratique.

Cela explique très bien l’extraordinaire ressentiment masculin contre les femmes qui s’est exprimé dans le vote en faveur de Donald Trump. Beaucoup d’électeurs ont eu l’impression, en votant pour Trump, que les femmes les avaient bien eus, qu’elles étaient parvenues à s’élever socialement mais qu’elles continuaient à jouer les victimes, à se plaindre d’être traitées inégalement et d’être agressées sexuellement alors qu’elles réussissaient à détruire les carrières d’hommes puissants en les accusant de harcèlement sexuel.

Pareil pour les minorités. Le raciste ne les aime pas mais ne peut pas faire grand-chose puisqu’il sait qu’elles sont protégées par la loi, par « les élites à Washington », par les élites universitaires et médiatiques. C’est ce ressentiment que Donald Trump a utilisé en long, en large et en travers. Par exemple, quand il a dit des Latinos : « Ils viennent du Mexique, ils prennent notre travail et ils violent nos femmes. »

Enfin, le troisième élément important pour comprendre la politique populiste, c’est l’intimité, la capacité de créer un lien entre un leader et une communauté et de recréer l’amour du groupe.

La société moderne tend à nous atomiser, à privilégier l’individu, à délégitimer les appartenances communautaires. Or, le populiste dit : « Nous appartenons à un groupe digne d’être aimé. » Prenez le slogan de campagne de Donald Trump, « Make America great again ». Il évoque la peur du déclin et délivre un message d’amour. Quand Trump parlait à son public, il leur donnait un sentiment de fierté.

En quel sens la politique du gouvernement israélien a-t-elle été, selon vous, une sorte de fabrique de ce nouveau monde ?

Il y a des similarités assez importantes entre ce qu’il se passe en Europe et en Israël. La citoyenneté israélienne n’a jamais été comme la citoyenneté républicaine française une citoyenneté universelle, elle a toujours eu un caractère ethno-religieux, mais la conscience identitaire juive s’est radicalisée durant les deux dernières décennies.

On peut observer la même radicalisation identitaire en Europe de l’Est où on a moins de pudeur à revendiquer l’étiquette d’Occident chrétien. [Le premier ministre israélien Benyamin] Nétanyahou et [son homologue hongrois Viktor] Orban s’entendent très bien me semble-t-il, malgré les relents antisémites du régime de Budapest. Intéressant, non ? Israël est ce dont les extrêmes droites européenne et américaine rêveraient pour elles-mêmes : un pays qui dit sans complexe que la citoyenneté est basée sur l’ethnicité et la religion.

Deuxièmement, Israël est un petit pays entouré de beaucoup de pays arabes ennemis, qui se sent donc toujours menacé de l’intérieur et de l’extérieur (il y a 2 millions d’Arabes sur une population de 8 millions).

Israël a toujours entretenu un flou artistique sur ses frontières. Or, c’est exactement ce qu’il s’est passé avec la crise des réfugiés en Europe. Tout à coup, les frontières sont devenues floues et le reste du monde, potentiellement ennemi et dangereux, était à nos portes. Tout ce raidissement identitaire a trait à des flux migratoires, eux-mêmes liés à des politiques de guerre des puissances occidentales. Un raidissement considérablement accentué par le terrorisme et les politiques sécuritaires, domaine dans lequel Israël a été le pionnier.

Israël est depuis longtemps obsédé par la question de l’équilibre démographique entre les populations internes musulmane et juive. Dès les années 1990, l’Etat a pris des mesures draconiennes pour empêcher l’immigration de travailleurs non juifs. Des mesures auxquelles s’est ajoutée une obsession des politiques sécuritaires.

Et sur ce point, les Etats-Unis semblent emprunter le même chemin. Cette peur démographique de l’équilibre entre Blancs et Latinos fait écho à une peur existentielle, nouvelle en Europe et aux Etats-Unis : est-ce que nous allons continuer à exister demain ? Cette question est celle qui hante la conscience israélienne depuis des décennies et elle s’est saisie, sur un autre mode, de l’Occident européen.

Eva Illouz

Lien Permanent pour cet article : http://mediascitoyens-diois.info/2017/07/eva-illouz-le-populisme-emotionnel-menace-la-democratie/

Laisser un commentaire