Juil 26 2017

« Le bio peut permettre de nourrir la France entière à un coût qui n’est pas beaucoup plus élevé que le conventionnel »…

« Le bio peut permettre de nourrir la France entière à un coût qui n’est pas beaucoup plus élevé que le conventionnel »

 Les spécialistes de l’agriculture Harold Levrel et Denis Couvet listent les nombreux atouts de l’agriculture biologique, tant environnementaux qu’économiques.

Au moment où débutent les Etats généraux de l’alimentation, il importe de rappeler que l’agriculture biologique offre des atouts écologiques, économiques et sociaux majeurs pour la France. La production bio est bonne pour l’environnement, car elle permet de réduire les émissions de polluants dans les sols, dans l’eau et dans l’air, de réduire des problèmes récurrents tels que celui des algues vertes, de respecter les normes de protection de l’eau, de l’air et des sols. En outre, c’est le seul système de production « alternatif » qui bénéficie d’un cahier des charges cohérent et réellement contrôlé, intégrant les problèmes de pollutions mais aussi le bien-être animal.

La production bio est bonne pour l’ensemble de la biodiversité : oiseaux, mammifères, araignées, plantes, micro-organismes du sol, avec deux notables exceptions néanmoins : les scarabées et les vers de terre, du fait d’un travail du sol plus important que dans le conventionnel.

La production bio est économiquement profitable sans subvention. En France, la production bio est en pleine croissance (plus de 10 % par an) depuis dix ans, malgré presque trois fois moins de subventions par unité de surface agricole utile (SAU) (5 % des SAU et 1,7 % des subventions). Ainsi, le marché alimentaire bio en France représentait 1 milliard d’euros en 2001, contre plus de 7 milliards en 2016, le nombre d’exploitations bio passant de 10 364 en 2001 à 32 264 en 2016. La production bio génère des bénéfices bien meilleurs que dans le conventionnel (entre 2 2 % et 35 %). Les ratios coûts/bénéfices sont eux aussi supérieurs au conventionnel (de 20 à 24 %). Il est remarquable qu’un secteur agricole peu subventionné soit aussi profitable et en pleine croissance en France, dans un contexte de crise économique récurrente du monde agricole. Il est notamment porté par une forte croissance de la demande (9 Français sur 10 ont consommé du bio en 2016 en France, 15 % en consomment tous les jours et 29 % indiquent qu’ils vont augmenter leur consommation à l’avenir).

Un secteur profitable...

En plus d’être économiquement rentable, la production bio est bonne pour l’emploi. Elle crée plus d’emplois que le conventionnel pour des surfaces équivalentes. Ce surplus de besoin en main-d’œuvre par rapport au conventionnel – situé entre 10 et 20 % – est associé à un usage moins élevé d’intrants chimiques, le surcoût en main-d’œuvre étant ainsi en partie compensé. Si de plus en plus d’agriculteurs se convertissent au bio, c’est peut-être pour bénéficier d’une meilleure image auprès de la population (83 % des Français font confiance aux labels bio comme signe de reconnaissance d’un produit respectueux de l’environnement), mais c’est surtout parce que le modèle économique associé au bio est plus viable.

Dans un marché de plus en plus mondialisé, où la volatilité des prix met de plus en plus en difficulté les modèles économiques traditionnels, la production bio offre l’opportunité de « relocaliser » les marchés avec un système de fixation du prix qui ne répond pas aux mêmes logiques que pour le conventionnel. Ceci s’explique en partie par le fait que le consommateur de produits bio est attaché à l’origine du produit (90 % des consommateurs bio s’y intéressent) ou au mode de distribution (marchés locaux, associations pour le maintien d’une agriculture paysanne – AMAP –, coopératives bio, notamment). La bonne nouvelle, pour le marché français, c’est que la croissance du bio dans la grande distribution ne se fait pas au détriment des coopératives ou des ventes directes. Aujourd’hui, le bio connaît une croissance située entre 10 % et 25 % par an quels que soient les circuits de distribution, ce qui laisse penser qu’ils touchent des consommateurs qui ne considèrent pas comme substituables les produits bio achetés via ces différents circuits. Le résultat est là : 71 % de ce qui est consommé aujourd’hui en bio est produit en France (tout en ayant une augmentation de 14 % des exportations françaises dans ce secteur en 2016).

Par ailleurs, l’acceptation d’une certaine variabilité dans l’approvisionnement (notamment par une priorité donnée aux produits de saison) et dans l’aspect des produits (la variabilité des formes et des couleurs est valorisée) est tout à fait essentielle. Elle permet aux agriculteurs d’avoir une offre non standardisée et non homogène, sans pertes financières, ce qui est essentiel dans un contexte de croissance des incertitudes environnementales.

… mais faiblement subventionné

Si le bio est économiquement rentable, c’est aussi parce que les rendements y sont plutôt bons, contrairement à ce qui est souvent affirmé. Des analyses scientifiques consolidées, à l’échelle mondiale, montrent des pertes de rendement situées autour de 25 % par rapport à du conventionnel pour les céréales et des pertes quasi inexistantes pour la production de fruits. Cette baisse des rendements dépend finalement de plusieurs facteurs. Si les rendements des exploitations converties récemment baissent assez fortement, ces derniers augmentent ensuite pour atteindre une moyenne située autour de 85 % du conventionnel (toutes cultures confondues).

Enfin, les baisses de rendement pour les cultures non irriguées sont bien plus faibles que pour les cultures irriguées. Or on peut penser que les premières prendront une place de plus en plus importante dans un contexte de raréfaction de l’eau douce. Ainsi, contrairement à ce qui est souvent affirmé, la production bio peut permettre de nourrir la France entière à un coût qui n’est pas beaucoup plus élevé que le conventionnel (une étude sur le sujet montre que le surcoût total pour les producteurs serait situé entre 5 % et 10 % en moyenne, ce qui pourrait donc être facilement couvert par les subventions disponibles), tout en générant des bénéfices sociaux et écologiques majeurs. Ajoutons qu’aujourd’hui l’agriculture mondiale produit de quoi nourrir 10 milliards d’individus et que les enjeux alimentaires relatifs à la croissance démographique ne sont plus liés à un manque de rendements agricoles dans les pays riches tels que la France, mais à une meilleure répartition de la production, à une évolution des modes de consommation et à une logique d’intensification fondée sur l’agro-écologie.

Au total, le bilan de la production bio est très positif, quel que soit le point de vue que l’on adopte. Depuis dix ans, elle a montré des atouts du point de vue tant économique, écologique que social et il est important de la faire prospérer. Pourtant, aux yeux des forces socio-politiques en place, il semble que la production bio apparaisse toujours comme un simple moyen de respecter des normes environnementales croissantes et non pas comme l’opportunité de proposer un modèle socio-économique alternatif pour l’agriculture. Ainsi ce secteur ne mobilise que 150 millions de subventions sur les 9 milliards annuels de la PAC et ne bénéficie que d’une très faible place dans les discours des acteurs présidant à l’avenir de l’agriculture en France. Est-ce que les Etats généraux de l’agriculture pourront changer cette situation ?

Harold Levrel (professeur à l’AgroParisTech et chercheur au CIRED) et Denis Couvet (professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle).

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