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On achève bien les journalistes…

«On veut assassiner le journalisme»

Le procès de 19 collaborateurs de Cumhuriyet s’ouvrira le 24 juillet prochain.Ils risquent jusqu’à 43 ans de prison.

En Turquie, depuis 2016, plus de 140 médias ont été fermés et plus de cent soixante cinq journalistes ont été arrêtés

Médias »   Sur l’esplanade qui s’étend devant le Palais de Justice de Çaglayan, à Istanbul, un calme presque interpellant règne sous le soleil. Voitures blindées, militaires et officiers de police trônent, immobiles, ça et là. Quelques avocats, observateurs ou simples citoyens tracent leur route, imperturbables, vers ce bâtiment aux allures de forteresse.

Avant d’entrer, Erol Önderoglu, représentant de Reporters sans frontières, discute avec quelques journalistes. Boucles grisonnantes, lunettes rouges sur le nez, ce quadragénaire à la sagesse d’un vieillard mais à l’allure juvénile parle de tout sauf de lui. De l’intimidation que subissent ses confrères, d’une liberté de presse bâillonnée, des droits de l’homme bafoués en Turquie, ce pays devenu la plus grande prison de journalistes au monde.

«Propagande terroriste?»

«J’ai dit du bien, j’ai dit du mal du gouvernement. J’ai signé des milliers d’articles sur les réformes faites en vue de l’adhésion à l’Union européenne, j’ai évoqué des exactions, j’ai visité des prisons, je passe deux jours par semaine dans ce Palais de Justice pour couvrir des procès de journalistes. C’est assez déplaisant de devoir s’occuper de soi-même alors que la défense de la liberté de la presse nécessite déjà tant de travail en Turquie», soupire-t-il.

Or quelques minutes plus tard, cet activiste franco-turc prenait place sur le banc des accusés devant la même cour qui, il y a un an, condamnait le journaliste du quotidien Cum­huriyet Can Dündar, exilé en Allemagne, à cinq ans et dix mois de prison ferme. A ses côtés, dans cette salle de tribunal grande comme un mouchoir de poche, Sebnem Korur Fincanci, présidente de la Fondation des droits de l’homme. L’écrivain-journaliste Ahmet Nesin, réfugié en France, manque à l’appel. Leur «crime»? Avoir soutenu le journal prokurde Özgür Gündem (Agenda libre), fermé pour ses liens présumés avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ennemi numéro un du président Recep Tayyip Erdogan. Accusés entre autres de «propagande terroriste», ces trois frondeurs risquent près de quinze ans de prison chacun.

Absurdité des charges

L’avocate de la défense se lève et dénonce, d’une voix tremblant d’indignation, l’absurdité des charges. Elle pointe l’article 214 de la Constitution, concernant «l’incitation au crime», utilisé à tout-va contre les opposants du régime islamo-conservateur et même contre les femmes victimes d’agression sexuelle qui auraient porté des vêtements «trop révélateurs». En vain. Les trois juges chuchotent quelques mots, le visage vide d’émotions. Le procès est reporté, pour la quatrième fois, au 26 décembre. Dix minutes chrono d’audience.

Erol Önderoglu sort de la salle plus agacé que surpris. Avant lui, des dizaines de journalistes ont été t

raînés dans ce Palais de Justice, accusés pour le simple fait d’avoir défié, de leur plume, le pouvoir. Et des dizaines d’autres suivront, à l’heure où la traque aux opposants bat son plein en Turquie depuis le coup d’Etat manqué du 15 juillet. «Quand on devient journaliste en Turquie, on accepte le fait que c’est une profession mise en péril par des gouvernements autoritaires», lance M. Önderoglu. Il en sait quelque chose, lui qui a endossé il y a plus de vingt ans le rôle «d’ange gardien» des journalistes turcs, qu’ils soient islamistes, républicains, nationalistes, Kurdes ou gauchistes.

La censure coule dans les veines du pouvoir turc depuis des décennies. Des restrictions majeures à la liberté de la presse ont été imposées au lendemain du coup d’Etat militaire de 1980. «Les grandes rédactions étaient intimidées au quotidien par l’état-major des armées. Même les journalistes islamistes, qui aujourd’hui siègent aux côtés du président Erdogan, étaient visés par ces mesures militaristes», se souvient 
M. Önderoglu.

La fin du monopole étatique sur l’audiovisuel a certes laissé place dans les années 90 à une prolifération des médias. Mais «les atteintes à la liberté de la presse ont été d’autant plus visibles que des médias commençaient à s’exprimer», se souvient Jean Marcou, spécialiste de la Turquie à Sciences Po Grenoble. Plusieurs journalistes laïques ou opposés au gouvernement ont été assassinés à l’époque par des islamistes.

Professeurs suspendus

Erol Önderoglu a d’ailleurs fait ses premières armes en 1996 dans le sillage du meurtre de Metin Göktepe, reporter du quotidien de gauche Evrensel (Universel) tabassé à mort par la police. «Dans les années 90, on tuait les journalistes. Aujourd’hui on veut tuer le journalisme», observe Cagri Sari, rédactrice en chef d’Evrensel. Le 6 juin, cette jeune femme a été condamnée à cinq ans de prison avec sursis pour «atteinte à l’honneur de la nation turque».

Arrestations, condamnations, pressions financières, censure… Les temps sont durs pour ce quotidien, déjà forcé à fermer ses portes trois fois en 22 ans d’existence. «Des professeurs d’université ont été suspendus de leur fonction parce qu’ils ont collaboré avec nous. La sœur d’une collègue, qui travaillait pour l’Etat, a été virée. Mais on ne va pas se plaindre alors que d’autres journaux sont dans des situations plus graves», estime Mme Sari. Depuis l’instauration de l’état d’urgence, en juillet 2016, plus de 140 médias ont été fermés, plus de 700 cartes de presse annulées et plus de cent journalistes détenus.

La psychose des correspondants étrangers, qualifiés d’espions

Les journalistes étrangers se sentent aussi comme des boucs émissaires en Turquie. Il y a déjà eu des arrestations.

«Il y a toujours pire!» Même les journalistes étrangers se le disent pour se donner la force de rester. Qualifiés «d’espions» par le ministre turc des Affaires étrangères Cavusoglu, ils sont les nouvelles cibles d’une censure qui ne cesse de s’accentuer. Le Français Olivier Bertrand, travaillant pour Les Jours, a été le premier à être arrêté pendant un reportage à Gaziantep, avant d’être expulsé trois jours plus tard. D’autres ont suivi. Et les détentions se font toujours plus longues. La Germano-Turque Mesale Tolu et son compatriote Deniz Yücel, correspondant pour Die Welt, croupissent toujours au fond d’une cellule. Et la détention, pendant un mois, du photographe français Mathias Depardon a marqué les esprits.

«Quand tu crois avoir atteint le niveau maximum de répression, il y en a toujours plus. C’est ça qui est fatigant psychologiquement. C’est sans fin», nous confie la seule correspondante qui a accepté de nous parler, sous couvert d’anonymat. «On fait un métier qui est très mal vu, d’autant plus qu’on est Européens. La moitié de la population est remontée à bloc par un leader qui passe son temps à dire que tout ce qui se passe dans ce pays, c’est soit à cause des Kurdes, soit à cause de Fetullah Gülen, soit à cause des Européens. On est des boucs émissaires.»

Se faire plus discret, limiter la durée des investigations, utiliser des plateformes sécurisées pour communiquer, ne rien laisser dans sa chambre d’hôtel en son absence… La psychose a bel et bien investi leur quotidien. «Lorsque je vais faire des reportages dans le Sud-Est, je travaille avec un journaliste kurde qui aide souvent des journalistes étrangers. Il se dit surveillé, mais pense que si les autorités le laissent tranquille, c’est parce qu’ils ont, à travers lui, un accès direct à nous.» Mais pas au point de la pousser à quitter le pays. «Je sens une responsabilité de raconter l’histoire des gens qui essaient de relever la tête. Ils n’auront jamais droit à une couverture médiatique ici puisqu’il n’y a plus de média indépendant.»

Amnesty 
aussi visée

La directrice d’Amnesty International en Turquie, Idil Eser, a été arrêtée mercredi en compagnie de onze autres personnes, lors d’une réunion de formation organisée dans un hôtel de Buyukada, une île située au sud d’Istanbul. Le mouvement de défense des droits de l’homme s’est dit «profondément troublé et indigné». La police turque n’a fait aucun commentaire sur les raisons qui ont conduit à ces arrestations.

Maria Udrescu, Istanbul

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