Juil 28 2017

Stéréotypes et discrimination : « Quand la cuisine est faite par des hommes, miraculeusement elle devient un art exécuté par des chefs »…

Stéréotypes et discrimination

En tête des stéréotypes, caracole l’idée selon laquelle les stéréotypes sont ineptes, toxiques, faux et ridicules. A la fois éteignoirs de la réflexion, et flaques de boue où patauge la pensée. Après : « demain, j’arrête la langue de bois », on entend les prescripteurs du bien parler proclamer : « demain, j’arrête les idées reçues ». Et les prescripteurs du bien faire : « demain, on arrête les stéréotypes ».

D’abord, chasser les idées reçues est une partie d’autant plus difficile que la plupart passent inaperçues ou sont insaisissables. D’ailleurs, essayez de trouver un exemple d’idées reçues, là, tout de suite. Votre cerveau ne répond pas. C’est qu’elles s’y promènent incognito, indélébiles, mais indétectables. Il n’est pas marqué : « attention, idée reçue, danger, à remettre en cause d’urgence ».

Tout le monde ne s’appelle pas Flaubert et n’a pas le talent de repérer et de présenter savamment mélangés : fausses évidences, clichés, métaphores mortes, dérapages du bon sens, affirmations invérifiables, fantasmes, brèves de comptoirs, hypothèses scientifiques en attente de vérification, etc.

D’ailleurs, des stéréotypes, il en faut. Comment commencer un article ou un discours de management sans invoquer, par exemple, la concurrence (toujours plus rude), le changement (toujours plus rapide, plus complexe et plus changeant), la mondialisation (toujours plus mondiale), le coût du travail (toujours plus cher), etc.

Il en faut, car la pensée ne pourrait pas se reposer, l’attention ne pourrait pas se relâcher, l’argumentation épuiserait le lecteur ou l’auditoire.

En fait, les idées reçues sont comme des sièges de l’intelligence : elles permettent de se reposer dans un exposé ardu, une démonstration compliquée.

Mais gare à l’encombrement ! Un salon  bourré de chaises, fauteuils, poufs, canapés, n’invite pas à la circulation et aux échanges. Des sièges entassés à l’entrée même d’un salon bloquent toute conversation, comme l’éteindrait l’absence d’un divan confortable, à mi chemin entre la porte et le buffet. De la même façon, trop d’idées reçues plombent un discours, mais il en faut, juste le nombre nécessaire, pour reposer sans encombrer, pour assurer le confort sans abrutir. Les idées reçues sont inévitables si on ne veut pas que son propos soit comme une salle des pas perdus, inhabitable. 

Et les stéréotypes ? Certains, éculés jusqu’à la corde, font pitié. Ils continuent cependant à fonctionner, ressorts inusables de certaines formes d’humour. Elles portent aux Ecossais, aux blondes, aux Juifs et aux coiffeurs des caractéristiques désopilantes censées déclencher l’hilarité, qui est parfois une forme de fureur.

En matière de genre, les stéréotypes sont désormais taxés par le gouvernement. Ils sont sommés de disparaître.

Le raisonnement est le suivant : les discriminations envers les filles (et envers les garçons qui affichent des comportements féminins) reposent sur des stéréotypes de genre (du style « les filles ne sont pas douées pour conduire un bulldozer » ou « les filles sont plus moins remuantes et plus dociles que les garçons »). Détruisons les stéréotypes et abolissons ainsi les discriminations.

L’identité fille ou garçon se « construit ». Ce n’est pas parce qu’on est une fille qu’on joue à la poupée, mais parce que les parents, les copains, l’école, les voisins induisent ce comportement à partir de la représentation qu’ils ont de la norme « fille ». Ces représentations toutes faites, ces stéréotypes, mènent la différence (biologique) des sexes à la différence (psychologique, sociale, culturelle) des identités sexuées. Un pas de plus et ce sont les stéréotypes qui mènent à l’inégalité salariale, à la non représentation des femmes dans les instances dirigeantes, voire à la brutalité des hommes envers les femmes, et en général, à la misogynie, à l’homophobie, au machisme, au sexisme, etc. Supprimons les stéréotypes de genre et nous progresserons vers un monde où il n’y aura plus de discriminations fondées sur la différence sexuée.

Ainsi le gouvernement a-t-il institué un programme actuellement en expérimentation, les ABCD de l’égalité, dont il nous assure deux contre-vérités : il ne s’agirait pas de l’introduction de la théorie du genre à l’école, première contre-vérité. La lutte contre les stéréotypes contribuerait à la lutte contre les stéréotypes, deuxième contre-vérité. Je crois qu’au contraire, la lutte contre les stéréotypes de genre ne fera qu’augmenter les discriminations.

Le déni de la théorie du genre

Il n’y a pas « une » théorie du genre, mais plusieurs, et qui sont plutôt des études que des théories. A la base de ces études, une hypothèse : les genres sont construits à partir de la différence des sexes, mais ils débordent cette distinction biologique qui différencie les humains mâles des humains femelles et en font des hommes et des femmes. Ainsi, la séparation des tâches n’est pas inscrite dans la nature biologique des humains, mais dans le construit culturel. C’est ce que des études, des expérimentations, des enquêtes montrent de façon, parfois ingénieuse, toujours passionnante.

L’ABCD de l’égalité s’adosse bien sur la théorie du genre (montrer par exemple l’ineptie de l’idée qu’une fille ne pourrait pas conduire un bulldozer aussi bien qu’un garçon). La dénégation des ministres (la théorie du genre, cela n’existe pas ! Et quand bien même elle existerait, ce qui est absurde, on ne l’enseigne pas à l’école !) est incompréhensible sur le plan intellectuel. Bien sûr que la théorie (ou les) du genre existe, et tant mieux, car il n’y a rien de plus sérieux et d’intéressant. Elles posent des questions fondamentales. Tout le monde fait de la théorie du genre sans le savoir quand on demande à la naissance d’un bébé : « garçon ou fille ? » avant de mettre en branle le processus des compliments.  

Mais la théorie du genre, ou les études sur les genres, n’apporte pas de réponses. En tout cas pas aux questions que se pose le gouvernement. Quand la théorie du genre parle de stéréotypes, ces représentations inconscientes qui participent à la fabrication des filles et des garçons, des hommes et des femmes, des vielles dames et des vieux messieurs, le gouvernement parle de discriminations. Il entend bien lutter contre les discriminations fondées sur l’identité sexuée, mais il ne se demande pas comment les stéréotypes engendrent les discriminations. Question que la théorie du genre n’a pas formalisée.  

Les stéréotypes changent, la discrimination reste

Ainsi, que les petites filles jouent plus souvent à la poupée qu’au camion pompier est peut-être un fait qui leur est assigné par leurs parents, leurs copains, l’école… Mais ce n’est pas le problème adressé par le gouvernement. Le problème, c’est que les tâches ménagères auxquelles les filles sont prétendument mieux douées que les garçons, ces tâches sont dévaluées voire méprisées, et plus tard, mal payées (y compris par les femmes qui font travailler des employées de maison au noir et au smic). Ces tâches sont considérées comme des calamités, à tel point qu’on entend les femmes déclarer : « je ne me suis quand même pas cassé le cul à faire des études pour torcher celui de moutards, même des miens ».

Le fait que le maternage et les soins maternels soient mieux ou moins bien assurés par les femmes que par les hommes n’est pas le problème. Le problème, c’est que dans notre société, les soins maternels sont sous-évalués par rapport à d’autres activités. De la même façon, le ménage est moins bien considéré que la maintenance informatique. On trouve normal de payer des soldats pour faire la guerre, pas les femmes pour faire leurs enfants. L’enseignement (et toutes les professions dans lesquelles les femmes se taillent la part du lion) est moins bien payé, moins bien considéré que les autres professions dite intellectuelles…  Est-ce que ces discriminations reposent sur des stéréotypes ? Des stéréotypes qui changent alors, parce qu’à une époque, c’étaient les hommes qui étaient censés transmettre les savoirs fondamentaux. Le stéréotype change, la discrimination reste.

Les discriminations ne reposent pas sur le fait que les femmes sont censées s’épanouir dans le tricot et les hommes dans le sport de combat, mais dans la valeur attribuée aux activités dites féminines et aux activités dites masculines. Quelles qu’elles soient. Il se peut que telle activité aujourd’hui dite féminine devienne l’apanage de la virilité. Il y a une règle universelle et invisible selon laquelle toute activité exercée en majorité par des hommes est mieux valorisée qu’une profession exercée massivement par les femmes.  C’est la valence différentielle des sexes dont parle Françoise Héritier dans « Masculin / Féminin, la pensée de la différence ».

Quand la cuisine est faite par des hommes, miraculeusement elle devient un art exécuté par des chefs. Elle n’est plus la popote produite par des cuisinières. Le tricot ? Autrefois considéré comme l’apanage des hommes dans certaines régions, il est devenu depuis un activité mineure et cucul pratiquée par des grands-mères ou des potiches. On ne verra jamais Christine Lagarde avec son tricot siégeant au conseil d’administration du FMI (au contraire de la digne paire de moustaches, apanage des dirigeants qui s’adonnent à cette activité quotidienne et méticuleuse).   

L’éducation, la justice, la médecine, le journalisme en perte de prestige ? Comme la fauconnerie à la fin du Moyen Âge et l’aquarelle aujourd’hui devenues des arts mineurs depuis que ce sont les femmes qui investissent ces activités.

Que le féminin vaille moins que le masculin, ce n’est pas un stéréotype. Ce n’est pas une représentation, c’est un jugement de valeur. Et c’est sans doute le jugement de valeur le mieux partagé du monde. L’humanité enfante invariablement ce jugement, quelle que soit l’époque, quelle que soit la culture. Avec plus ou moins de violences. Dans toutes les sociétés, selon Germaine Tillion. Certes, des sociétés sont plus inégalitaires que d’autres. Mais toutes pratiquent une différenciation négative envers les femmes.

Surtout, le jugement selon lequel une femme vaut moins qu’un homme est partagé autant par les femmes que par les hommes.

Aujourd’hui, la promotion sociale pour une femme, c’est de faire un métier d’homme, comme un homme. C’est un jugement que les femmes transmettent à leurs filles avant de les transmettre à leurs fils. Une petite fille qui voudrait être un garçon suscite partout l’attendrissement. Un petit garçon qui voudrait être une fille attire la suspicion. Et là se mêle une autre composante de l’identité par le sexe : l’orientation sexuelle. Un petit garçon qui voudrait être une fille est forcément un futur homo (curieusement, ce soupçon ne s’éveille pas, ou moins, quand il s’agit d’une fille qui veut être un garçon). Mais c’est un autre problème, à la source sans doute des rumeurs  selon lesquelles l’Education nationale voudrait faire l’éducation sexuelle de futurs petits homos.

Pas d’angoisse plus grande pour l’humanité que de devenir féminine.

Les sociétés humaines méprisent les femmes, pourquoi ?  À l’énormité de la question, l’évidence de la réponse : parce que !

À tel point qu’à mon avis, la lutte contre les stéréotypes, sans la conscience de la « valence différentielle », renforcerait les discriminations. Un peu comme ces lois qui ont des effets inverses à celui recherché. Les stéréotypes (qui d’ailleurs changent) ne perpétuent pas les discriminations, ils les rendent habitables, surtout pour les plus vulnérables, les plus faibles… Sans remise en cause de la « valence différentielle », pas d’habilitation du féminin. Grâce aux abécédaires républicains, les femmes seront peut-être moins stéréotypées, mais elles ne seront pas moins pauvres, précaires, abruties de doubles journées à la chaine (boulot et ménage) qu’aujourd’hui : en plus, elles auront raté leur carrière d’hommes comme les autres.

Thérèse Sepulchre

http://www.theresesepulchre.fr/

Thérèse Sépulchre : Éditrice pendant huit ans dans un cabinet de conseil, Thérèse Sépulchre travaille aujourd’hui en indépendante dans des entreprises où elle aide individus et équipes dans leur communication professionnelle. Lire son blog.

  • Le harem et les cousins, Germaine Tillion, Seuil, 1982
  • Masculin – féminin : La pensée de la différence, Françoise Héritier, Odile Jacob, 1V996 et 2002.

 

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