Août 01 2017

Entre « Obligation vaccinale » et « Opposition vaccinale » : « un troisième camp existe »…

Obligation vaccinale : « un troisième camp existe »

Ni pro-vaccin, ni anti, un collectif de chercheurs défendent, dans une tribune au « Monde », la transparence et l’indépendance de la recherche en la matière et la lutte contre les conflits d’intérêts.

« En l’état, deux discours irréconciliables se heurtent frontalement dans un débat rendu impossible tant il est chargé d’affects, de soupçon généralisé et de procès en illégitimité. » (Photo : Agnès Buzyn, ministre des solidarités et de la santé du gouvernement Edouard Philippe depuis le 17 mai).

Encore une fois, les Français s’écharpent autour d’une question qui, au premier abord, aurait pu sembler anodine au pays de Louis Pasteur : l’extension du nombre de vaccins obligatoires de trois à onze pour les nourrissons. La raison juridique de cette proposition est connue : une décision du Conseil d’Etat obligeant le ministère de la santé à mettre fin à l’incohérence entre une loi imposant simplement trois vaccins et un marché du médicament s’obstinant à ne proposer au public qu’un vaccin « hexavalent » contenant les trois obligatoires et trois autres, ce qui ressemble à une vente forcée.

La raison sanitaire de cette loi, telle qu’elle est invoquée : une baisse de la couverture vaccinale en France et une volonté de répondre à la défiance des Français envers les vaccins par une « pédagogie » contraignante ou punitive.

Il ne s’agit pas pour nous, ici, de statuer sur la nécessité, l’efficacité, la dangerosité ou la morbidité de ces onze vaccins. On se contentera d’interroger la posture de ceux ou celles qui prétendent clore ce débat complexe avec assurance, au nom de la science.

Jeter sur le débat un éclairage différent

Alors qu’il nous manque de nombreuses données – immunologie, pharmacocinétique, pharmacovigilance… – sur tant de questions, et dans un contexte d’effondrement de la recherche publique au profit de partenariats public-privé dictant leurs propres logiques, qu’il soit dans un premier temps permis de relativiser, ne serait-ce qu’un peu, le caractère fiable et définitif des études scientifiques brandies comme arguments d’autorité.

deux discours irréconciliables se heurtent frontalement dans un débat rendu impossible tant il est chargé d’affects

Qu’il soit dans un second temps possible de rappeler l’évidence : que cantonner cette controverse autour de l’obligation vaccinale au terrain des vérités ou des contre-vérités médicales n’explique en rien pourquoi nous en sommes arrivés là ni comment nous pourrons en sortir. Historiens des sciences, philosophes, sociologues, économistes, juristes, spécialistes de la santé, du corps et de l’environnement : d’autres analyses doivent être mobilisées pour jeter sur ce débat un éclairage différent, en prenant la distance nécessaire pour démêler cet enchevêtrement où les arguments simplificateurs dominent.

En l’état, deux discours irréconciliables se heurtent frontalement dans un débat rendu impossible tant il est chargé d’affects, de soupçon généralisé et de procès en illégitimité. Pour les pro-vaccins, les anti-vaccins (ou « antivax », terme apparu pour désigner cet Autre de la raison médicale, de nouveaux obscurantistes) sont au mieux des naïfs pétris de peurs irrationnelles auprès desquels il faudrait faire œuvre de pédagogie, à grand renfort d’études. Au pire, des complotistes ou des égoïstes irresponsables, des passagers clandestins immoraux profitant de la « couverture vaccinale » d’autres citoyens éclairés.

Racket émotionnel

Pour les anti-vaccins, les pro-vaccins sont au mieux des apprentis sorciers inconscients des limites de leur fantasme de maîtrise du vivant par la technique, des incompétents arrogants surfant sur le discours pasteurien, des citoyens peureux ou dociles. Au pire le bras armé des lobbys pharmaceutiques, des empoisonneurs dont l’expertise n’a aucune valeur tant elle est entachée de conflits d’intérêts et d’accointances avec les pouvoirs de l’argent.

Pour les premiers, l’opposition à l’extension de l’obligation vaccinale tient de la mobilisation populiste démagogue contre la rationalité scientifique, de la fabrication de « faits alternatifs » à déconstruire ou de dissidences à faire taire au nom de la santé publique. Pour les seconds, cette mobilisation tient du sursaut démocratique contre l’arbitraire du pouvoir, de la réaffirmation des droits humains fondamentaux contre une violence d’Etat jugée illégitime, du développement de contre-expertises citoyennes face à une technocratie dévoyée.

Un troisième camp existe, probablement majoritaire en France, mais n’osant même plus s’exprimer devant la violence des procès d’intention tous azimuts : des citoyens responsables, mais ne voulant pas courir de risques inutiles, réclamant la transparence, une recherche indépendante, ne se satisfaisant pas de discours d’autorité, refusant les procès en irresponsabilité parentale ou le racket émotionnel dès lors qu’ils osent émettre des doutes ou poser de légitimes questions.

Une parole publique sur la question décrédibilisée

Il regroupe un ensemble hétérogène, mais grandissant de personnes rendues méfiantes par les scandales sanitaires à répétition ou la persistance des conflits d’intérêts dans le milieu médical. Mercredi 5 juillet dernier, le Tribunal correctionnel de Paris condamnait encore le pneumologue Michel Aubier pour faux témoignage devant la commission sénatoriale sur le coût financier de la pollution de l’air : il avait déclaré n’avoir « aucun lien avec les acteurs économiques » du secteur, en omettant de préciser qu’il était salarié par le groupe Total depuis 1997  – une procédure d’appel en cours.

en l’état, la « pédagogie » ou les discours caricaturaux sur l’innocuité des vaccins ne suffiront plus à rassurer qui que ce soit

Il suffira de constater que le comité de pilotage de la « concertation nationale sur les vaccins » de 2016 lui-même, qui avait pourtant pour objet de redonner confiance dans la vaccination, n’a pas respecté la loi sur l’indépendance de l’expertise de 2013, ni reflété adéquatement les craintes exprimées par des jurys citoyens et médicaux appelés à « participer », pour comprendre une chose : en l’état, la « pédagogie » ou les discours caricaturaux sur l’innocuité des vaccins ne suffiront plus à rassurer qui que ce soit, tant la parole publique sur ces questions s’est décrédibilisée.

Le cœur du débat porte donc, à notre sens, sur une démocratie qui peine à représenter les oppositions idéologiques et une parole politique qui tend à se perdre dans le désert lorsqu’elle en appelle à « l’intérêt général » ou à la « santé publique ». L’hypothèse est ici que, tout comme la « laïcité » ou « l’intérêt général », la référence au « public » s’est très largement grippée tant elle est devenue incantatoire.

Une culture généralisée de la défiance

Une critique de l’individualisme supposé des vaccino-sceptiques, au nom de « l’intérêt général », est-elle audible lorsqu’elle émane de gouvernements successifs ayant effectué des coupes budgétaires drastiques dans les services publics de santé et exigeant toujours plus « l’autonomie des patients » ?

Quel sens y a-t-il à en appeler à la « solidarité nationale », dans un contexte où les solidarités sont attaquées de toutes parts, des retraites à l’assurance-chômage en passant par la sécurité sociale ? Quelle crédibilité accorder à l’expertise quand elle est si souvent dévoyée pour servir des intérêts économiques privés ou légitimer des choix politiques, choix qu’elle contribue précisément à dépolitiser en confondant sans cesse le règne des faits et celui des valeurs ? Comment plaider l’intérêt général face à une démocratie réduite à peau de chagrin, où la seule manière d’exprimer son mécontentement, pour beaucoup, est de ne pas aller voter ? Les gouvernants ont mis en place eux-mêmes les conditions d’une culture généralisée de la défiance et semblent s’étonner que les politiques de santé n’y échappent pas.

On assiste notamment depuis les années 1990 au développement de mouvements œuvrant pour le rééquilibrage de la relation thérapeutique et la démocratisation des savoirs

Si la santé publique a historiquement été au cœur de nombreux dispositifs de pouvoir et de contrôle des populations, elle a également été un site privilégié de résistance. On assiste notamment depuis les années 1990 au développement de mouvements œuvrant pour le rééquilibrage de la relation thérapeutique et la démocratisation des savoirs : l’émergence de la figure des patients-experts, la revendication croissante d’un pluralisme thérapeutique allant au-delà de l’allopathie, ou les avancées légales concernant les droits de « malades » devenus désormais des « usagers de la santé » (Convention d’Oviedo de 1997, loi Kouchner de 2002 en France, obligation vaccinale reconnue inconstitutionnelle en Suède de 2017, etc.) sont autant de jalons dans cette direction.

Face à cette évolution du champ de la santé et cette extension du champ des libertés individuelles, l’épidémiologie comme science et la vaccination comme pratique ont pu apparaître comme un ultime bastion à protéger pour les uns (« la vaccination, ça ne se discute pas », disait Marisol Touraine en 2015), ou un ultime verrou à faire sauter pour les autres. Au vu des mobilisations populaires croissantes sur le sujet, en France mais aussi en Italie où 45 000 personnes sont descendues dans la rue le samedi 8 juillet, il semble évident que le sujet n’échappe plus désormais à la contamination démocratique. 

Plutôt que de tenter de s’immuniser par des mesures autoritaires contre les conséquences logiques d’une démocratie sanitaire en marche, la ministre de la Santé devrait prendre acte des nouvelles attentes des citoyens en matière de santé, et de leurs nouvelles exigences en termes de gouvernance. Le développement d’une recherche pluridisciplinaire indépendante, la lutte contre les conflits d’intérêts, une vraie participation citoyenne et l’application plus étendue du principe de précaution en matière de santé seraient un bon début.

Christophe Baticle, sociologue ; Aliènor Bertrand, philosophe ; Christophe Bonneuil, historien ; Maxime Combes, économiste ; Jean-Baptiste Comby, politiste ; Fabrice Flipo, philosophe ; Mathieu Gervais, politiste ; Anahita Grisoni, sociologue ; Marion Laporte, éthologue ; Arnaud Lerch, sociologue et rédacteur en chef adjoint Alternative santé ; Jérôme Pelenc, biologiste ; Céline Pessis, doctorante en histoire ; Florence Rudolf, sociologue ; Léa Sébastien, géographe.

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