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A contre-courant : « Hippies avant l’heure »…

A contre-courant  
Apollo 10 photographie la Terre

Des écolos venus de l’espace

Les hippies de 1967 avaient beau prôner le flower power et la vie en communauté, leur environnementalisme n’était pas forcément un retour à l’âge de pierre. L’historien Andrew Kirk souligne dans Green Counterculture à quel point la technologie était importante chez certains écologistes de l’époque. Il a notamment étudié la diffusion du Whole Earth Catalog. Cette brochure prisée par quelques avant-gardistes à San Francisco à sa sortie en 1968 est vite devenue un phénomène national, partagé par les hippies, mais aussi les adeptes du « fait maison » et les curieux de  l’autosubsistance dans toute l’Amérique. Au total, elle a été vendue à plusieurs millions d’exemplaires.
Composé ni de prophéties apocalyptiques ni d’éloges passéistes, le Whole Earth Catalog était avant tout un inventaire. Dans ses pages étaient listées toutes sortes de produits utiles pour pratiquer un « environnementalisme pragmatique ». Son créateur Stewart Brand y promouvait à la fois un mode de vie durable, l’ingéniosité humaine et les prouesses technologiques. Il décrivait sa publication comme un livre « sur les outils pour sauver le monde à la seule échelle possible, une main à la fois ».
Si son catalogue a atteint une telle diffusion, c’est aussi grâce à une idée de génie de Brand pour le promouvoir. Sur la couverture de l’ouvrage, il a imprimé la première image de la Terre vue de l’espace. Celle-ci a été publiée pour la première fois en 1967 sur l’insistance de Brand lui-même. Après un trip sous acide en 1966, il était convaincu que montrer cette image changerait beaucoup de choses. Il a alors mené toute une campagne, se transformant en homme sandwich sur le campus de Berkeley, interpelant le Congrès, pour que la NASA la dévoile. Après 1972, le catalogue ne paraît plus que ponctuellement, mais son influence demeure. Pour  Steve Jobs, fondateur d’Apple, qui en parlait encore en 2005, le Whole Earth Epilog (l’édition de 1974) était comme « Google sur papier ».
   
Counterculture Green : The Whole Earth Catalog and American Environmentalism par Andrew Kirk
Éditeur: University Press of Kansas
Date de parution: 2007

Hippies avant l’heure

Ils vivent dans une cabane en forêt, rejettent la société et regrettent le temps où tout était plus naturel. Daphnis et Chloé ne sont pas pour autant les héros du « summer of love ». Ils sont nés sous la plume d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam plus de soixante-dix ans plus tôt. Dans « L’Amour du naturel », sa relecture de ce couple grecque classique, l’auteur symboliste entremêle une critique de la bourgeoisie et de la politique. Plongez-vous dans l’ironique idéalisme de ces jeunes amateurs de « lait de mouton ».

En ses excursions matinales dans la forêt de Fontainebleau, M. C** (le chef actuel de l’État), par un de ces derniers levers de soleil, en vaguant sur l’herbe et la rosée, s’était engagé en une sorte de val, du côté des gorges d’Apremont.

Toujours d’une élégance rectiligne, très simple, en chapeau rond, en petit frac boutonné, l’air positif, n’ayant, en son incognito, rien qui rappelât les allures du précédent Numa, — bref, n’excédant pas, en sa modestie distinguée, l’aspect d’un touriste officiel, il se lassait aller, par hygiène, aux charmes de la Nature.

Soudain, il s’aperçut que « la rêverie avait conduit ses pas » devant une assez spacieuse cabane, — coquette, avec ses deux fenêtres aux contrevents verts. S’étant approché, M. C** dut reconnaître que les planches de cette demeure anormale étaient pourvues de numéros d’ordre — et que c’était un genre de baraque foraine, louée, sans doute, à qui de droit. Sur la porte étaient inscrits, en blanches capitales, ces deux noms : daphnis et chloë.

Cette inscription le surprit. Par une curiosité souriante, mais discrète, — bref, sans songer le moins du monde à laïciser cet ermitage, il heurta, poliment, à la porte.

— Entrez ! crièrent, de l’intérieur, deux fraîches voix d’enfants.

Il toucha le loquet : la porte s’ouvrit, pendant qu’un intermittent rayon de soleil, à travers les feuillages, l’illuminait ainsi que l’intérieur de l’idyllique habitation.

C**, sur le seuil, se voyait en présence d’un tout jeune homme aux blonds cheveux bouclés, aux traits de médaille grecque, au teint mat, aux sceptiques yeux bleus — dont le fin regard offrait cet on ne sait quoi de railleur qui spécialise le fond des prunelles normandes, — et d’une toute jeune fille, au visage ingénu, d’un ovale pur, couronné de beaux cheveux bruns tressés. Ils étaient vêtus, l’un et l’autre, d’un complet de deuil, en étoffe de campagne, — d’une coupe que le bienpris de leurs personnes rendait passable. Tous deux étaient charmants — et leur air triste n’éveillait pas, chose étrange, l’aversion.

Revenant de maints voyages, le chef de l’État se trouvait donc, un peu malgré lui, tout heureux d’apercevoir d’autres « visages » que ceux des préfets, des sous-préfets et des maires : cela lui reposait la vue.

Daphnis était debout contre une table rustique ; l’aimable Chloë, regardant, sous ses cils abaissés, l’hôte inattendu, se trouvait assise sur une couchette de fer, nouveau système, au matelas de varech, aux draps blancs et rudes, au double oreiller. Trois chaises en sparterie, quelques objets de ménage, des plats et des tasses de faïence en imitation de vieux Limoges, et, sur la table, de brillants couverts en tout récent melchior, — complétaient l’ameublement du réduit nomade.

— Étranger, dit Daphnis, soyez le bienvenu, vous qui entrez en cet inespéré rayon de soleil !… Vous déjeunez avec nous sans façons, n’est-ce pas ? Nous avons des œufs, du lait, du fromage, du café, même ; — Chloë, vite un couvert de plus !

Les puissants de la terre aiment les choses simples et imprévues, et se prêtent volontiers aux charmes de l’incognito, chez les humbles. Devant pareil accueil, M. C** ne pouvait guère se refuser d’être aimable et, par forme de distraction, de se laisser aller à détendre, un peu (pour cette fois et par exception), le rigorisme de son caractère.

« Voici, pensa-t-il, deux jeunes excentriques, échappés de quelque coin de Paris — et qui ont adopté cette ingénieuse manière de passer les vacances !… Peut-être sont-ils plus amusants que mon entourage : voyons. »

— Mes jeunes amis, répondit-il en souriant — (de l’air d’un roi de jadis entrant chez des bergers) — j’aime le naturel !… et j’accepte votre offre champêtre.

On prit place autour de la table, où, Chloë s’étant empressée, le repas commença sur-le-champ.

— Ah ! le Naturel !… soupira Daphnis, avec un profond soupir : c’est à son intention que nous sommes ici ! Nous le cherchons, d’un cœur sans détours : mais — en vain !

C** les regarda :

— Comment, comment, mes jeunes amis ? Mais, il vous environne ! il vous enveloppe, ici, le naturel, de toutes ses joies pures, de tous ses produits agrestes !… Tenez, — l’excellent lait ! les fraîches tartines !

— Ah ! dit Chloë, cela, c’est vrai, bel étranger ; le lait, on peut le boire : car il est fait, je crois, avec d’excellente cervelle de mouton.

— Quant aux tartines, murmura Daphnis, pour ce qui est du pain, vous savez, avec les levures nouvelles, on n’est jamais sûr… mais quant au beurre, j’avoue qu’il m’a paru d’une margarine intéressante. Si vous préfériez, toutefois, le fromage, en voici un de confiance, où le suif et la craie n’entrent que pour un tiers à peine : — il est d’invention nouvelle.

À ces paroles, M. C** considéra, plus attentivement, ses deux jeunes amphitryons :

— Et… vous vous appelez Daphnis et Chloë ?… dit-il.

— Oh ! ce sont nos petits noms, seulement… répondit Daphnis. Nos familles, jadis à l’aise, habitaient à Paris, aux Champs-Élysées, lorsqu’une subite conversion les réduisit au travail. Donc, récent avocat, j’allais bâiller mon stage, comme tout le monde ; Chloë, studieuse et déjà doctoresse, étudiait pour devenir sage-femme, lorsqu’un petit héritage nous a permis de nous unir tout de suite, sans attendre la clientèle, — et d’essayer de reprendre, selon nos goûts natals, en cette vieille forêt, notre existence du temps de Longus… mais, c’est difficile, aujourd’hui. — Quoi ? vous ne mangez plus, cher étranger ?… Voulez-vous deux œufs au miroir ? Ceux-ci sont à la mode. Ils proviennent de l’exportation, vous savez ? de ces trois millions d’œufs artificiels que l’Amérique nous expédie par jour ; on les trempe dans une eau acidulée qui fait la coque : c’est instantané. Croyez-moi, goûtez-y. Nous prendrons le café après. Il est excellent ! c’est de cette fausse-chicorée premier choix dont la vente annuelle, rien qu’à Paris, s’élève, d’après les totaux officiels, à dix-huit millions de francs. Ne nous refusez pas. C’est de bon cœur, et sans cérémonie.

C**, dont la curiosité, malgré lui, s’éveillait à ces accents juvéniles, détourna diplomatiquement la conversation pour éviter avec le plus de politesse possible de répondre à l’offre cordiale de ses hôtes.

— Un petit héritage, dites-vous ?… reprit-il avec un air d’intérêt sympathique : — en effet, vous êtes vêtus de deuil, chers enfants !

— Oui : nous portons celui de notre pauvre oncle Polémon ! gémit Chloë, en essuyant une invisible larme.

— Polémon ? dit M. C** cherchant dans ses souvenirs : — ah oui ! celui qui, pareil à Silène, était bon buveur de clairet, dans le temps des légendes ?

— Lui-même !… soupira Daphnis : aussi ne s’éveillait-il, chaque aurore, qu’avec la… bouche de bois, le digne suppôt de Bacchus ! Il aimait le vin naturel : or, s’étant fait adresser, en sa chaumine, une feuillette de ce fameux « Vin de propriétaire », vous savez…

— Oui, bel étranger, appuya Chloë d’une musicale petite voix de professeur : — une feuillette de cette mixture si bien tartrée, plâtrée et dûment arseniquée que quatre ou cinq cents gens modernes en sont décédés !… de ce vin généreux que l’on boit en France, chez les artisans, en chantant, d’un cœur léger, la chanson célèbre :

Je songe, en remerciant Dieu,

Qu’ils n’en ont pas en Angleterre !

— En sorte que, reprit Daphnis, l’Être suprême l’ayant rappelé à lui le soir même de la mise en bouteilles, notre oncle Polémon s’est rendu à cet appel au milieu d’atroces coliques, l’infortuné vieillard ! — et ceci en nous léguant quelques drachmes. Mais pardon : — vous fumez ? peut-être ? cher étranger ?… Voulez-vous un de ces cigares ?… Ils sont, vraiment, passables, et de belle mine. Toujours importation d’Amérique !… c’est en feuilles de papier trempé dans une décoction de nicotine épurée, provenue des meilleurs bouts de cigares de la Havane ; on en vend de deux à trois millions par mois, vous savez, rien qu’en France : — ceux-ci sont de première marque, au dire même de la régie…

Pour le coup, M. C** croyant démêler, en ces derniers mots, une vague intention d’ironie à l’adresse du Progrès, crut devoir prendre un peu de son air officiel.

— Merci, dit-il. Mais, — s’il est vrai que quelques abus se soient, hélas, glissés dans l’Industrie moderne, — en s’adressant bien, l’on trouve du vrai, toujours ! D’ailleurs, à votre âge, qu’importent les vains plaisirs de la table ? Ici, surtout, au milieu de cette nature vivante, de ces magnifiques et vivaces arbres, par exemple, dont les ramures séculaires… l’odeur salubre…

— Plaît-il ?… cher étranger ? répondit Daphnis en ouvrant de grands yeux : — quoi… vous ignorez donc ?… Mais, ces superbes chênes, ces hauts mélèzes, qui ont abrité tant de royales amours, ayant subi, durant certaine nuit d’un récent hiver, cinq ou six degrés de froid de plus que n’en pouvaient supporter leurs racines, — ceci au rapport même des inspecteurs des Eaux-et-Forêts de l’État — sont morts, en réalité. Vous pouvez voir l’entaille officielle qui les marque pour être abattus l’année prochaine. Ils finiront dans des cheminées de ministères. Ces feuillées sont les dernières et ne proviennent plus que de la vitesse acquise : ce n’est qu’une brillante agonie. Il suffit à un connaisseur de jeter un coup d’œil sur leur écorce pour savoir que la sève ne monte plus. En sorte que, sous l’apparence vivante de leurs ombrages, nous nous trouvons, en réalité, entourés d’innombrables spectres végétaux, de fantômes d’arbres !… Les anciens arbres, voyez-vous, nous quittent ! Place aux jeunes.

Un nuage passa sur le front, cependant mathématique, de M. C** : — à travers les hauts branchages, au dehors, une petite ondée froide cliquetait.

— En effet, je crois, à présent, me souvenir… murmura-t-il : — mais n’exagérons rien ! et n’examinons rien de trop près, si nous voulons distinguer quelque chose… Il vous reste cette exubérante nature estivale…

— Comment ! se récria de nouveau Daphnis, — comment, cher étranger, vous trouvez « naturel » un été où nous passons nos après-midi, ma pauvre Chloë et moi, à grelotter l’un auprès de l’autre ?

— L’été n’est pas des plus chauds, en effet, cette année, reprit M. C** ; eh bien, levez vos regards plus haut, jeunes gens ! il vous reste la vue de ce vaste ciel intact et pur…

— Un ciel intact et pur… où se croisent, toute la journée, des essaims de ballons pleins de messieurs éclairés… ce n’est plus un ciel… naturel, cher étranger !

— Mais… la nuit, à la clarté des astres, au chant du rossignol, vous pouvez oublier…

— C’est que, murmura Daphnis, d’interminables rais électriques, partis du polygone, traversent l’ombre de leurs immenses balais de brouillard clair : cela modifie, à chaque instant, la clarté des étoiles et frelate la belle lueur lunaire sur le bois !… La nuit n’est plus… naturelle.

— Quant aux rossignols, soupira Chloë, les sifflets continuels des trains de Melun les ont épouvantés ; ils ne chantent plus, bel étranger !

— Oh ! jeunes gens ! s’écria M. C**, vous êtes, aussi bien… pointilleux ! — Si vous aimez tant le Naturel, que ne vous êtes-vous fixés au bord de la mer ?… comme jadis ?… Le bruit des hautes vagues… les jours d’orage…

— La mer, cher étranger ? dit Daphnis : c’est que nous n’ignorons pas qu’un gros câble en aniaise, d’un bout à l’autre, l’immensité bien surfaite. — Il suffit, vous le savez, d’y verser un ou deux barils d’huile pour en apaiser les plus hautes vagues à près d’une lieue de ronde. Quant aux éclairs de ses « orages », du moment où, du centre d’un cerf-volant, on peut les faire descendre dans une bouteille, — la mer, aujourd’hui, ne nous paraît plus si… naturelle.

— En tout cas, dit M. C**, les montagnes restent, pour les âmes élevées, un séjour où le calme…

— Les montagnes ? répondit Daphnis, lesquelles ? Les Alpes, par exemple ? Le mont Cenis ?… Avec son chemin de fer qui le traverse, de part en part, comme un rat, — et qui, de sa vapeur, enfume, comme un fétide encensoir ambulant, les plateaux jadis verdoyants et habitables ?… Les trains express parcourent, du haut en bas, les montagnes, avec des roues à crans d’arrêt. — Ce n’est plus… naturel, ces montagnes-là !

Il y eut un moment de silence.

— Alors, reprit bientôt M. C**, résolu à voir jusqu’où tiendraient les paradoxes de ces deux élégiaques amants de la Nature, — alors, jeune homme, que comptez-vous faire ?

— Mais… y renoncer ! s’écria Daphnis : — suivre le mouvement ! Et, pour vivre, faire, — par exemple… de… la politique, si vous voulez. Cela rapporte beaucoup.

À ce propos, M. C** tressaillit et, réprimant un éclat de rire, les regarda tous deux.

— Ah ! dit-il ; vraiment ?… Et, si je ne suis pas indiscret, que voudriez-vous être en politique, monsieur Daphnis ?

— Oh ! dit tranquillement Chloë, toujours d’une exquise voix doctorale et terre à terre, puisque Daphnis représente, en soi, le parti des ruraux mécontents, bel étranger, je lui ai conseillé de se porter, à tout hasard, en candidat exotique, dans la circonscription la plus « arriérée » de ce pays. Cela se trouve. Or, que faut-il, de nos jours, aux yeux de la majorité des électeurs, pour mériter la médaille législative ? Savoir se garder, tout d’abord, d’écrire — ou d’avoir écrit — le moindre beau livre ; savoir se priver d’être doué, en aucun art, d’un immense talent ; affecter de mépriser comme frivole tout ce qui touche aux productions de pure Intelligence ; c’est-à-dire n’en parler jamais qu’avec un sourire protecteur, distrait et placide ; savoir, habilement, donner de soi l’impression d’une saine médiocrité ; pouvoir tuer le temps, chaque jour, entre trois cents collègues, soit à voter de commande, — soit à se prouver, les uns aux autres, que l’on n’est, au fond, que de moroses hâbleurs, dénués, sauf rares exceptions, de tout désintéressement ; — et, le soir, en mâchonnant un cure-dents, regarder la foule, d’un œil atone, en murmurant : « Bah ! Tout s’arrange ! tout s’arrange ! » Voilà, n’est-il pas vrai, les préalables conditions requises pour être jugé possible. — Une fois élu, l’on éprouve neuf mille francs d’appointements (et le reste), car on ne se paye pas de mots, à la Chambre ! — l’on s’appelle l’ « État »… et l’on décerne, entre-temps, un ou deux brillants bureaux de tabac à sa chère petite Chloë !… Tout cela n’est pas inepte, je trouve : et c’est un métier facile. Pourquoi n’essaierais-tu pas, Daphnis ?

— Eh ! dit Daphnis, je ne dis pas non. C’est une question de frais d’affiches et de démarches dont l’on pourrait, à la rigueur, surmonter l’écœurement. — Après tout, s’il ne s’agissait que d’avoir une « opinion » pour enlever la chose, — tenez, cher étranger, mettons-les toutes en votre chapeau rond — et tirez au hasard ! — Vous devez avoir la main heureuse ; je sens cela ; vous amenez la meilleure d’entre elles, je parie, — celle qui sera, comme on dit, l’épingle du jeu. — D’ailleurs, m’est avis que si, plus tard, une autre me devenait plus plaisante, me souriait davantage, — peuh ! au taux où elles sont, en cette époque, pour ce qu’elles pèsent et produisent, je ne me donnerais même pas la peine d’en changer. — Les « opinions », en ce siècle, ne sont plus… naturelles, voyez-vous.

C**, en homme affable, en esprit éclairé, condescendit à sourire de ces innocents paradoxes qu’excusait, à ses yeux, l’âge de ces précoces originaux.

— Au fait, monsieur Daphnis, dit-il, vous pourriez représenter le parti du Cynisme-loyal, et, à ce titre, réunir bien des suffrages.

— Sans compter, reprit Chloë, que — si je dois en croire, bel étranger, le bout de journal qui enveloppait le fromage, ce matin, — plusieurs localités chercheraient à faire équilibre (en inventant quelqu’un jusqu’à présent introuvable), à la gênante influence de certain « général » devenu l’engouement public, le député à la mode, et dont la politique…

— Un général, dites-vous, Chloë ?… interrompit Daphnis avec étonnement ; — un général… qui fait de la politique… et qui est député… Ce n’est donc pas un général… naturel ?

— Non ! dit M. C**, plus grave malgré lui, cette fois. — Mais, concluons, mes jeunes amis. Votre franchise d’adolescents un peu bizarres, mais aimables, a gagné ma sympathie, et je dois, à mon tour, me faire connaître. Je suis l’actuel chef de l’État français, dont vous me semblez de trop ironiques citoyens ; — et je prends bonne note, monsieur Daphnis, de votre prochaine candidature.

Entr’ouvrant son frac, M. C** laissa voir, entre son gilet et sa belle chemise blanche, empesée et rectangulaire, cette aune de large ruban de moire rouge qui va si bien à ses portraits et qui ne laisse aucun doute sur les augustes fonctions de qui le porte : cela remplace la couronne, sans choquer.

— Tiens ! le roi ! s’écrièrent, à la fois, Daphnis et Chloë, se levant, pleins de stupeur et de vague respect.

— Jeunes gens, il n’y a plus de roi ! dit, avec froideur, M. C** ; cependant, j’ai les pouvoirs d’un roi… quoique…

— J’entends ! murmura Daphnis avec une sorte de condoléance : vous n’êtes pas, non plus, un roi… naturel ?

— J’ai, du moins, l’honneur de présider une république naturelle ! répondit (plus sec) M. C**, en se levant.

Daphnis toussa légèrement, à ces mots, mais sans interrompre, par déférence, n’étant pas encore « député ».

— Comme tel, ajouta M. C**, je vous octroie, — en retour de votre hospitalité gracieuse, et par exception, — licence pleine et entière d’occuper, — sans être inquiétés par nos gardes, et ceci durant les vacances de l’exercice 1888, — ce val désert, sis en l’une des principales forêts de l’État. — Puissé-je, l’heure venue, vous devenir plus utile, jeunes attardés d’une légende qu’hélas le Progrès, je le vois, surannise !…

— Que béni soit le jour… commença Daphnis.

Et le « roi » salua les deux « bergers » et se retira, d’un pas égal, entre les grands arbres défunts, vers le vieux palais lointain, — laissant le pseudo-couple de Longus quelque peu saisi de l’aventure.

Rentré en la royale demeure où, provisoirement M. C** occupe, je crois, les appartements de saint Louis (les moins inhabitables, d’ailleurs, de cette bâtisse ancienne qui n’a plus de raison d’être que comme rendez-vous de chasse ou villégiature pittoresque), l’honorable président du régime actuel, en fumant un vrai cigare dans l’oratoire du vainqueur d’Al-Mansourah, de Taillebourg et de Saintes, ne pouvait s’empêcher de reconnaître, en soi-même, qu’au fond, l’amour des choses trop naturelles n’est plus qu’une sorte de rêve des moins réalisables, bon à défrayer, tout au plus, le verbiage des gens en retard, — et que Daphnis et Chloé, pour mener, aujourd’hui, leur train du passé, leur simple existence champêtre, pour se nourrir, enfin, de vrai lait, de vrai pain, de vrai beurre, de vrai fromage, de vrai vin, dans de vrais bois, sous un vrai ciel, en une vraie chaumière, et liés d’un amour sans arrière-pensée, auraient dû commencer par mettre leur dite chaumière sur un pied d’environ vingt-cinq mille livres de rente, — attendu que le premier des bienfaits dont nous soyons, positivement, redevables à la Science, est d’avoir placé les choses simples essentielles et « naturelles » de la vie hors de la portée des pauvres.

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par La rédaction de Books

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En 1967, l’apogée des hippies était déjà passée.
Dans In Search of the Lost Chord, Danny Goldberg précise que leur contre-culture avait été largement popularisée dans la presse bien avant ce fameux été. Ainsi The Haight, quartier de San Francisco connu comme leur point de ralliement, a vite été envahi par des adolescents en fuite, des mendiants, des dealers et des charlatans. Dès octobre 1967, la communauté des « anciens » organisa même l’enterrement du hippie.

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