Hautes-Alpes : Le Briançonnais solidaire avec les migrants…

Le Briançonnais solidaire avec les migrants…

Paris organise aujourd’hui à l’Élysée un mini-sommet entre dirigeants européens et africains pour faire le point sur la gestion des flux de migrants.

Loin de Calais et des campements parisiens, le Briançonnais, dans les Hautes-Alpes, voit lui aussi arriver – par la montagne – de nombreux migrants.

À ce drame humain, le petit village de Névache répond par la générosité de son accueil, alors que les forces de l’ordre multiplient les interventions.

Un migrant orginaire de Guinée Conakry étend le linge sur la terrasse du centre d’accueil d’urgence de Briançon, situé dans l’ancienne caserne des CRS. / Julien Benard I hanslucas.com/Julien Benard I hanslucas.com

Névache, Briançon (Hautes-Alpes)

Sur la route du col de l’Échelle, un après-midi d’août, un homme grimpe à pied le flanc de la montagne. Depuis la fin de l’année passée, et plus encore depuis que leur passage dans la vallée de la Roya (Alpes-Maritimes) est freiné, de plus en plus de migrants empruntent cet itinéraire. La route sinueuse qui traverse Névache, commune de 350 habitants, déverse ainsi chaque jour des dizaines de migrants venus d’Italie par la ville frontalière de Bardonnèche.

En Italie, un « couloir » œcuménique pour venir en aide aux réfugiés syriens

« Le nombre de franchissements a nettement augmenté, surtout depuis trois ou quatre semaines », confirme Philippe Court, préfet des Hautes-Alpes. « On prévoit de recenser 800 mineurs en 2017 », soit douze fois plus que l’an passé, précise Jérôme Scholly, directeur des services du conseil départemental.

Les habitants de Névache organisent l’entraide

Devant cette situation inédite, la solidarité s’est organisée dans le Briançonnais. Les associations estiment qu’une centaine de familles accueillent bénévolement des migrants. « J’ai commencé à en accueillir un, puis deux, puis trois. Et j’ai fini par me dire : pourquoi pas les autres ?, raconte un habitant de Névache, qui tient à l’anonymat. On les trouve dehors, le soir. On les héberge, on les nourrit, puis ils poursuivent leur route. »

Distribution quotidienne de déjeuners à la maison paroissiale de Briançon, assurée par des bénévoles. / Julien Benard/Hans Lucas pour La Croix

Distribution quotidienne de déjeuners à la maison paroissiale de Briançon, assurée par des bénévoles. / Julien Benard/Hans Lucas pour La Croix

« Le curé, très impliqué, a lancé un appel pour venir en aide aux migrants », ajoute Dominique Nioche. Sollicitée pour organiser la distribution de déjeuners tous les jours à la paroisse de Briançon, cette animatrice d’aumônerie a accepté. « Chrétienne, j’ai le sentiment que l’on doit aider son prochain », insiste-t-elle. Chaque midi, la paroisse sert jusqu’à 120 repas aux migrants accueillis dans le centre voisin.

« Il y a toujours eu une culture de l’accueil ici », commente Michel Rousseau, trésorier de l’association Tous migrants. « Cette solidarité est juste normale. Pourtant, on nous donne l’impression d’être des voyous », déplore-t-il.

Une solidarité controversée

Plusieurs habitants ont été interpellés pour avoir aidé des migrants. Parmi eux, un Névachais qui transportait dans sa camionnette une femme enceinte et plusieurs autres migrants depuis la frontière. Les traits tirés, il répond amèrement à ceux qui prennent de ses nouvelles : « Ça va comme un délinquant. »

Dominique Nioche reconnaît qu’elle a essuyé quelques refus au moment de l’organisation des repas, « de gens qui n’ont pas voulu entendre parler des migrants ». Mais elle a été interpellée par une solidarité inattendue : celle des vacanciers.

Madeleine, une retraitée qui vient chaque année à Névache, a par exemple fait plusieurs trajets pour accompagner les migrants croisés sur le bord de la route jusqu’aux associations. « Je suis fier du Briançonnais, où des gens se mouillent », réagit aussitôt Olivier Chrétien, propriétaire d’une auberge à Névache, en élevant soudainement la voix pour masquer son émotion.

Selon le maire du village, Jean-Louis Chevalier, « la population fait pour l’instant preuve de bonne volonté ». Mais « s’il y avait un incident, on ne peut pas exclure que les habitants basculent dans le rejet », met-il en garde, inquiet de la tournure que pourrait prendre la situation si elle perdurait.

Un centre d’accueil rapidement saturé

Il faut dire que les dispositifs sont sous-dimensionnés. Le préfet assure que « dans le département, toute personne majeure obtient aujourd’hui une réponse de la part de l’État ».

Devant l’ampleur du flux migratoire, un centre d’accueil a été ouvert à Briançon, avec le soutien de la mairie, pour héberger 16 personnes. « Ils étaient 90 le week-end dernier », note Anne Chavanne, une bénévole. « Trois semaines après son ouverture, le centre était déjà saturé », remarque d’ailleurs Luc Marchello, directeur de la MJC-Centre social de Briançon.

Wilson, 31 ans, originaire du Nigéria, à la fenêtre d'une chambre du centre d'accueil d'urgence de Briançon, situé dans l'ancienne caserne des CRS. / Julien Benard/Hans Lucas

Wilson, 31 ans, originaire du Nigéria, à la fenêtre d’une chambre du centre d’accueil d’urgence de Briançon, situé dans l’ancienne caserne des CRS. / Julien Benard/Hans Lucas

Des migrants ont donc dû s’installer au sous-sol. C’est là, en bas, dans une petite pièce d’une quinzaine de mètres carrés sans fenêtres, que Modibo a posé ses affaires. Il est arrivé il y a six jours, en passant par le col de l’Échelle, Névache, puis Briançon. « On est parti de la gare de Bardonnèche à 18 heures et on a marché la nuit. En arrivant, on a dormi dehors, on a eu très froid », raconte-t-il.

Peut-on opposer migrants économiques et demandeurs d’asile ?

À 24 ans, ce grand gaillard évoque pudiquement son trajet depuis la Côte d’Ivoire, qui a duré six mois. Lorsqu’il parle de son passage en Libye, son regard se fait fuyant, et un rire gêné interrompt ses paroles. « On était 37, empilés à l’horizontale comme des cadavres, recouverts par une bâche qui nous empêchait de respirer », finit-il par lâcher.

Ici, Modibo partage sa chambre avec d’autres jeunes, tous venus d’Afrique francophone. La majorité d’entre eux est composée de mineurs, théoriquement pris en charge par le conseil départemental. Mais d’après Jérôme Scholly,les équipes sont débordées. « Et même mises bout à bout, toutes les solutions trouvées pour héberger les mineurs restent clairement insuffisantes. »

Multiplication des contrôles aux frontières

Pour faire face à ces flux migratoires, les opérations des forces de l’ordre se sont multipliées. « L’intensification des vérifications d’identité à la frontière prend en compte le fait que les cols enneigés deviennent praticables l’été », justifie le préfet. De nombreux migrants ont été reconduits à la frontière, en application des accords de Dublin. En effet, l’immense majorité d’entre eux ont déjà été enregistrés en Italie, et y sont donc renvoyés pour y faire leur demande d’asile.

Mais la multiplication des contrôles aux frontières « exaspère les gens, et la température entre les habitants et les forces de l’ordre commence à monter », prévient Bernard Liger, un habitant de Névache.

L’Europe ferme ses portes aux migrants

Dans les rues étroites du village, tous racontent la même histoire à ce propos, celle d’un homme qui a mis plus d’une heure pour aller chercher son pain de l’autre côté de la frontière, à cause des embouteillages créés par les contrôles. L’aubergiste Olivier Chrétien s’agace aussi des conséquences que cette situation pourrait avoir sur le tourisme, l’activité principale de la commune.

Enfin, les contrôles à la frontière poussent les migrants à passer de plus en plus haut dans les montagnes. Deux hommes se sont d’ailleurs blessés il y a une dizaine de jours alors qu’ils tentaient de passer la frontière. « A priori, les deux individus ont chuté en tentant de s’enfuir à la vue des gendarmes, en pleine nuit, explique Raphaël Balland, procureur de Gap. L’un a été grièvement blessé. Une enquête est en cours. »

« Certains viennent maintenant par le col du Vallon, ils sont poussés à la prise de risque maximale », déplore Bernard Liger. Cet ancien militaire de 82 ans s’inquiète de « voir tourner autour des migrants des personnes qui, moyennant finance, proposent de les emmener à Marseille, à Lyon, à Gap. Une dérive dramatique ».

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La demande d’asile en France

En 2016, le nombre de demandes d’asile, en France, s’était élevé à un peu plus de 85 000, ce qui représentait une augmentation de 7,1 % par rapport aux chiffres de l’année précédente.

La France a, l’an dernier, attribué l’asile à environ 26 500 personnes, un total en progression de 35,9 % par rapport à 2015.

En 2016, les demandeurs d’asile venaient principalement, par ordre décroissant, du Soudan, d’Afghanistan, d’Haïti, d’Albanie et de Syrie.

Le nombre des mesures d’éloignement exécutées était en 2015 de près de 20 000, contre 21 500 environ en 2014 et 22 700 en 2013.

En revanche, le nombre d’éloignements forcés des ressortissants de pays tiers vers un pays tiers, hors Union européenne, a augmenté sur la même période, passant de 4 650 en 2013 à 5 675 en 2014 et à 6 300 en 2015. Source : ministère de l’intérieur.

Mégane De Amorim avec la Croix

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