«

»

Ces Allemands qui ont rebâti la France… histoire d’une reconstruction de la fraternité !

Après la guerre, un prisonnier allemand a travaillé à la ferme de mes grands parents,  à Saint Julien en Vercors de 1945 à 1948.  Ce temps fut d’ abord très difficile tant les Allemands avaient  laissé dans les esprits et dans le Vercors un sentiment  de violence, de barbarie voire de haine des « Boches ». Au bout de trois ans ils étaient devenu amis. Retour sur un passage méconnu de notre histoire locale … Claude Veyret pour MCD

Ces Allemands qui ont rebâti la France..

Prisonniers allemands conduits au travail à Saint-Brieuc (Côtes du Nord) après la Libération, en août 1944.

Histoire vivante • Entre 1944 et 1948, près d’un million de prisonniers allemands ont participé à la reconstruction de la France, parfois très durement et au mépris des conventions internationales. Environ 40 000 y ont laissé la vie.

Propos recueillis par Pascal Fleury

– L’article en format PDF peut être téléchargé au bas du texte –

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la France avait un grand besoin de forces vives pour sa reconstruction. Elle a alors réquisitionné près d’un million de soldats allemands arrêtés par les Alliés lors de la débâcle nazie. Détenus dans des conditions parfois déplorables, ces prisonniers de guerre ont été astreints aux plus durs travaux, comme le déminage ou l’extraction du charbon.

L’historien Fabien Théofilakis, auteur d’une thèse de doctorat sur le sujet, s’est plongé dans les archives françaises, allemandes, suisses, américaines, britanniques et vaticanes de l’époque, et a récolté les témoignages d’une soixantaine de survivants, pour mettre en lumière cet épisode encore méconnu de l’histoire. Son travail, qui fait désormais référence en la matière, a débouché sur la publication d’un livre* accessible au grand public et d’un documentaire** (dont il est coauteur), à voir dimanche sur RTS 2. Actuellement professeur invité à l’Université de Montréal, il décrypte pour nous cette «captivité de guerre en temps de paix». Entretien.

On parle de près d’un million de prisonniers de guerre engagés dans la reconstruction de la France. C’est énorme…

Fabien Théofilakis: En fait, à la Libération, environ 225 000 prisonniers de guerre étaient détenus par les Français, en particulier par la Résistance intérieure. Ces détenus pouvaient servir à la reconstruction du pays, mais c’était insuffisant. En tant que vainqueur, la France se sentait une légitimité de demander des captifs supplémentaires aux Alliés. Elle en a alors exigé jusqu’à 1,3 million! L’armée française, contrôlée par le général de Gaulle, a finalement obtenu 525 000 détenus, fournis surtout par les Américains, un peu par les Britanniques. Cela pouvait être des soldats qui avaient combattu sur le front de l’Est ou bien qui étaient parqués dans des camps provisoires le long du Rhin. Au total, la France s’est alors retrouvée avec 750 000 prisonniers à l’automne 1945. Il faut y ajouter les propres prisonniers des Alliés, installés dans une vingtaine de camps sur territoire français. Au final, on dépasse le million en métropole.

Au début, les prisonniers allemands ont souvent été détenus dans des conditions d’alimentation et d’hygiène déplorables. S’agissait-il de mesures punitives?

Les conditions de captivité ont beaucoup évolué entre 1944 et 1948. Les problèmes variaient d’un site à l’autre. Dans les casernes en dur, par exemple, le logement était correct. Mais l’alimentation, qui ne passait pas par le marché local ni le marché noir, pouvait être désastreuse. Ce qu’il faut dire, c’est que les mauvaises conditions de captivité ne sont pas dues à une politique française de revanche, même si à l’échelle locale des commandants ou des gardiens ont pu infliger de mauvais traitements. A l’échelle nationale, je n’ai trouvé aucune directive ni règlement allant dans ce sens.

La situation a pourtant été grave, avec de nombreux cas de malnutrition, des casernes surpeuplées, des épidémies…

Il est vrai que jusqu’au début 1946, en raison de l’impréparation des autorités militaires, d’un nombre de captifs bien supérieur aux prévisions, et de la situation exsangue du pays, les conditions de captivité ont été extrêmement mauvaises. Des camps ont dû être créés à la va-vite, l’alimentation manquait, les équipements des prisonniers étaient désastreux. Des détenus allemands vont porter le même uniforme jusqu’en 1948! La France attendait des vêtements et des colis alimentaires des familles des prisonniers vivant dans la zone d’occupation française en Allemagne, mais elles étaient elles-mêmes complètement démunies. Face à pareille incurie, des rapports d’enquête vont jusqu’à comparer les dépôts français aux camps nazis de Buchenwald ou de Dachau. Ces rapports produits par le CICR visaient bien sûr à faire réagir le pouvoir en place dans une France très germanophobe au sortir de la guerre.

C’est le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui a fait pression?

Le CICR a averti le général en chef Eisenhower à Francfort que si l’on ne faisait rien, il y aurait bientôt 200 000 morts par sous-alimentation dans les camps de l’Hexagone. Résultat: en septembre 1945, les Américains ont arrêté de céder des contingents de prisonniers. Une mesure qui a fait plier la France. Le général de Gaulle a lancé une grande campagne d’aide aux prisonniers par l’achat de colis internationaux et de vêtements. Et il est intervenu publiquement en faveur des prisonniers, soulignant qu’il y avait trois bonnes raisons de les traiter correctement: faire preuve d’humanité, défendre l’image de la France et encourager l’effort pour la reconstruction. Pour la nouvelle France républicaine, il fallait surtout réussir à remplacer la vengeance par la justice. Le résistant Robert Antelme l’a souligné dans son très émouvant «Vengeance?», à son retour de déportation à Dachau: un résistant qui frappe un prisonnier de guerre, même allemand, trahit les valeurs de la Résistance.

Les prisonniers allemands ont été astreints à des tâches très dures. Comme le déminage…

Le déminage était l’une des priorités de la France à la fin de la guerre. Environ 1% du territoire national devait être nettoyé. Selon la Convention de Genève, il était interdit de faire appel aux prisonniers pour accomplir ce dangereux travail. Pourtant, une moyenne de 34 000 Allemands ont été affectés au déminage jusqu’en 1948. «Ce n’était pas légal, mais légitime», m’a confié le résistant Raymond Aubrac, qui était à la tête de la Direction centrale du déminage. Selon lui, trop d’enfants, trop de Français, étaient morts sur des mines. Les démineurs allemands étaient à peine formés, équipés d’une simple tige de sondage, puis envoyés au casse-pipe. Nombreux sont morts en 1945. Moins ensuite, grâce aux détecteurs de métaux et à la récupération des plans de minage, retrouvés par les Soviétiques à Berlin. Les démineurs allemands blessés ou tués n’ont eu droit à aucun honneur ni à aucune pension de famille, contrairement aux Français volontaires. Selon le Ministère de la reconstruction et de l’urbanisme, il y aurait eu 4930 accidents de déminage, dont 1780 mortels. Mais vraisemblablement, on est au-delà des 2000 morts.

Autre secteur pénible: les mines de charbon…

C’est la seconde priorité de la France. Pour remporter la «bataille de la reconstruction», il faut du charbon. Entre 1944 et 1948, 50 000 Allemands en moyenne sont descendus dans les puits. Les Houillères du bassin du Nord-Pas-de-Calais, se sachant indispensables aux yeux de l’Etat, ont agi sans respecter toutes les directives, envoyant les prisonniers dans les mines les moins rentables, où les Français ne voulaient pas descendre. Les ouvriers français ne voulant, au départ, pas travailler avec des «Boches», ce sont des mineurs polonais, émigrés dans les années 1920 et parlant souvent l’allemand qui les ont encadrés. L’animosité du départ a peu à peu changé. Mais le travail est resté très dur, les Charbonnages instituant des quotas de production. Les plus lents devaient rester au fond avec l’équipe suivante. Les meilleurs étaient récompensés par des rations alimentaires prises sur les plus faibles. On comprend dès lors que les anciens prisonniers aient pu parler de «travaux forcés».

En avril 1947, la France s’est vu imposer la libération progressive de tous les prisonniers allemands. Elle ne s’est pas pressée…

La France avait encore cruellement besoin de main-d’œuvre. Elle a alors créé un statut de «travailleurs civils libres» pour éviter une perte sèche et conserver un maximum de forces vives. Dans un premier temps, le projet a été bloqué par le CICR, qui craignait une diminution de la protection des travailleurs. Les délégués français ont finalement obtenu son feu vert, à la condition de respecter certaines modalités, par exemple que les prisonniers soient libres de choisir. Leur statut coulait sur un an, avec des congés offerts et la possibilité de regroupement familial en France. Le gouvernement rêvait même d’une immigration massive d’Allemands vers la France. En fait, 137 000 hommes ont opté pour le statut de travailleurs civils libres en 1947. Au-delà d’un an, 40 000 Allemands sont encore restés. Certains y ont fait leur vie.

* «Les prisonniers de guerre allemands – France, 1944-1949, Fabien Théofilakis, Ed. Fayard, 2014.

** «Quand les Allemands reconstruisaient la France», Philippe Tourancheau et Fabien Théofilakis.

«Rééduquer les âmes!»

La France n’avait pas de plan de rééducation culturelle pour les prisonniers allemands. Mais dès 1944, elle a mis en place des aumôneries à leur intention, estimant que la religion pouvait être un moyen de «rééduquer les âmes». «Avec la chute du Reich, de nombreux Allemands s’étaient retrouvés totalement déboussolés», rappelle l’historien Fabien Théofilakis. Un «séminaire des barbelés» a été créé à Orléans puis à Chartres. Porté par l’abbé Franz Stock, il a formé 950 catholiques dont les deux tiers sont devenus prêtres. Une Ecole de théologie protestante s’est aussi ouverte à Montpellier. De ces structures naîtra une collaboration durable avec les Eglises allemandes. 

Prélude à l’amitié franco-allemande

La violence du conflit, l’occupation, les déportations, les camps de la mort… Les Français avaient bien des raisons de haïr leurs voisins allemands, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, étonnamment, c’est une amitié durable qui est née de la présence imposée, durant quatre ans, de près d’un million de prisonniers allemands dans les villes et les campagnes françaises. «Contrairement à la fin de la Première Guerre mondiale, il y a eu en 1945 une rencontre à très grande échelle entre deux peuples», observe l’historien Fabien Théofilakis.

Ce rapprochement forcé, prolongé des années, très dur pour les prisonniers allemands qui ont perdu 40 000 des leurs dans les camps français, serait-il à l’origine de la fameuse amitié franco-allemande qui perdure au sein de l’Union européenne?

Dans sa réponse, Fabien Théofilakis nuance: A l’échelle individuelle, Français et Allemands ont effectivement appris à se connaître vraiment, au-delà de la propagande. Des amitiés sont nées, des mariages ont été célébrés. Mais leur rapprochement n’a pas pu être, à lui seul, la force porteuse qui a changé le cadre politique. En revanche, quand ce cadre a existé, dès 1963, avec la signature du Traité de l’Elysée par le président de Gaulle et le chancelier Adenauer, ces amitiés d’après-guerre se sont révélées. C’est alors que de nombreux jumelages entre localités françaises et allemandes sont nés. 

Fabien Théofilakis

Au sujet de l'auteur

Médias Citoyens Diois

Lien Permanent pour cet article : http://mediascitoyens-diois.info/2017/09/ces-allemands-qui-ont-rebati-la-france-histoire-dune-reconstruction-de-la-fraternite/

Laisser un commentaire