Sep 11 2017

Europe : notre histoire commune…aux richesses humaines multiples !

Jay Winter : « Une histoire globale pour une génération transnationale aux

identités multiples »


Jay Winter est un historien américain, spécialiste de la première guerre mondiale. Il a contribué à « Europa. Notre histoire ».

Imaginons une jeune Britannique ou un jeune Polonais qui demande : « Qui sommes-nous, Européens ? » A présent que vous avez les textes d’« Europa » en tête, que lui répondriez-vous ?

Le mot « nous » a ici un sens spécifique : il concerne la génération née dans les années 1980-1990, et formée après la chute du mur de Berlin. Cet événement majeur a deux grands effets : il a éliminé le risque d’un conflit nucléaire en Europe centrale ; et il a rendu possible l’expansion de l’Union européenne. Europa est l’histoire que ces jeunes ont en commun. Les jeunes Britanniques ont voté contre le Brexit ; c’est une affirmation du « nous ».

Comme tous les autres Européens, les Britanniques sont ambivalents quant à la compatibilité de leur identité nationale avec leur identité européenne. Mais cette ambivalence n’est guère surprenante. Les jeunes Polonais ont un problème d’un autre ordre. La géographie européenne a laissé les Polonais d’aujourd’hui entre les Allemands et les Etats de l’ancienne URSS. Ils sont obligés de vivre avec les uns et les autres.

Pour le reste, les jeunes Britanniques et les jeunes Polonais partagent une culture transnationale qui touche à leurs vêtements, à leur musique, à leur alimentation. Bien sûr, les sources de cette culture sont en partie américaines, mais il y a une porosité entre la culture de la jeunesse européenne et celle des jeunes du monde entier. Europa est une histoire globale pour une génération transnationale aux identités multiples.

Dans votre article sur la Grande Guerre, vous montrez bien que, cent ans après, la mémoire européenne du conflit est « balkanisée ». Quelle identité européenne peut-on dessiner à partir de ce non-lieu de mémoire, qui ne cesse de raviver les nationalismes ?

C’est vrai que la commémoration de la Grande Guerre a démontré l’absence d’une mémoire européenne du conflit. Mais les horreurs de 14-18 ont laissé des traces dans tous les coins de l’Europe, et le choc de 39-45 a précipité lentement une délégitimation de la guerre. Le mouvement européen est un mouvement contre la répétition des violences meurtrières. La génération perdue de 14-18 représente 10 millions de personnes ; pour 39-45, entre 40 et 50 millions.

Cette double catastrophe a transformé la guerre, qui d’un fait normal est devenue un acte suicidaire. Les nationalismes persistent, oui, mais, dans tous les pays qui ont connu les deux conflits mondiaux, le recours à la guerre n’est plus pensable aujourd’hui. La guerre de masse et la mort de masse sont les cauchemars dont les Européens ont réchappé après 1945. Malgré toutes les divisions, le sens de la Grande Guerre est là. L’identité européenne doit se comprendre à ce miroir.

En tant qu’historien américain, comment voyez-vous la place qui est celle des Etats-Unis, à la fois avatar et repoussoir, dans l’élaboration d’un « nous » européen ?

Je vois surtout une forme de variation autour d’une question fondamentale, celle des droits de l’homme. La souveraineté américaine reste fondée sur la Constitution de 1787 et sur l’autorité de la Cour suprême. Aux Etats-Unis il est impossible d’envisager qu’une cour soit supérieure à la Cour suprême.

Ainsi, après la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, les sociétés américain et européen ont divergé. Pour les Américains, il y a des droits civils, pour les Européens il y a les droits de l’homme, avec une Cour européenne qui est supérieure aux cours nationales.

Quand le général Pinochet, cet ami de Mme Thatcher, a été arrêté à Londres en vertu d’une décision judiciaire espagnole, on a vu la différence avec le système américain. Ainsi, bien qu’il y ait entre les Etats-Unis et l’Europe un lien de solidarité et tout un jeu d’imitations, d’influences mutuelles, il demeure cette grande divergence sur une question fondamentale. Face aux Etats-Unis, les Européens se découvrent comme les gardiens des droits de l’homme.

Jean Birnbaum

Etienne François et Thomas Serrier : « Les mémoires européennes sont partagées, dans tous les sens du terme »

Les historiens Etienne François et Thomas Serrier sont les maîtres d’œuvre d’« Europa. Notre histoire ».

 

Les historiens Thomas Serrier et Etienne François.

Les historiens Thomas Serrier et Etienne François.

« Europa » est riche en résonances et en complicités. Pouvez-vous nous dire comment a travaillé votre collectif d’auteurs ?

Etienne François Ce gros livre peut en effet surprendre : d’un côté une thématique immense, et de l’autre un projet réalisé en trois ans seulement. D’un côté 150 entrées, écrites dans plusieurs langues différentes par plus d’une centaine d’auteurs originaires du monde entier, et de l’autre un ouvrage dont l’unité repose sur une réflexion commune et des interrogations partagées. Comment y sommes-nous arrivés ? En tirant parti d’abord des acquis de plusieurs décennies de recherches sur les mémoires collectives.

En commençant ensuite à élaborer, dès le début des années 2000, ce que pourrait devenir une enquête authentiquement transnationale sur les mémoires européennes. Ce qui explique que, après l’accord conclu en mars 2015 avec les éditions Les Arènes, nous ayons pu aussi rapidement trouver les cinq amis qui codirigeraient avec nous les trois grandes parties du livre, puis gagner à notre entreprise les autres auteurs en activant nos réseaux de collègues et d’amis, d’anciens étudiants et doctorants. D’où la chance incomparable que nous avons eue de pouvoir travailler en interaction permanente avec une équipe qui mêle les générations et les horizons, soudée par de multiples liens de connivence et de confiance.

« L’Europe n’a pas de frontières mais elle a un visage et personne ne s’y trompera », écrivait l’historien Bernard Voyenne en 1954. A présent que votre livre est achevé, comment voyez-vous ce visage ?

Thomas Serrier Cette formule est révélatrice d’un certain type d’ouvrages. C’est l’occasion de souligner ce qui distingue notre enquête d’une analyse comparée des sociétés européennes ou encore d’une histoire de la civilisation européenne, qui repose toujours sur l’idée d’unité préétablie : une conscience, une idée, un visage… Avec Europa, l’objectif était autre. En nous mettant à l’écoute des mémoires dans leur pluralité intrinsèque, c’est une Europe vivante, en dialogue et en débat, qui se fait jour. Des clivages nombreux s’y dévoilent et la notion de frontière est donc très présente. Les mémoires européennes sont partagées, dans tous les sens du terme.

On pourrait aujourd’hui renverser la proposition de Voyenne et dire que l’Europe n’a d’autre visage que celui de ses frontières, toutes ces images, réelles ou construites, imprimées dans nos rétines et que ravive l’actualité : le mur de Berlin, sa chute, et ses avatars contemporains ; le corps inanimé du petit Aylan sur une plage turque ; l’énigmatique sculpture La Borne-frontière, de Constantin Brancusi, qui, datant significativement de 1945, ouvrait judicieusement l’exposition « Frontières » du Musée national d’histoire de l’immigration, en 2015.

Vous vous réclamez explicitement de la tradition des « lieux de mémoire » lancée par Pierre Nora. Dans un article récent, votre collègue Emmanuel Droit affirme que ce type d’approche est en passe de s’épuiser, annonçant même la « fin du moment “lieu de mémoire” »…

Etienne François Le succès de la notion de « lieu de mémoire » a été effectivement tel qu’il a pu provoquer ici ou là un sentiment de saturation. Mais cela n’enlève rien à la fécondité d’une approche qui, lorsqu’on la pratique de manière créatrice et pluraliste, permet de réinterpréter le passé dans une perspective différente – celle d’une « histoire au second degré ».

En aidant à mieux comprendre la présence des passés lointains et proches dans notre présent, en s’intéressant aussi bien au « poids du passé » qu’au « choix du passé », comme dit Marie-Claire Lavabre, en mettant l’accent sur les circulations et les appropriations qui, tout autant que les conflits et les divisions, sont constitutives des mémoires collectives, cette approche répond aux interrogations de tous ceux qui se demandent ce qu’est l’Europe, sur quels héritages elle repose, quelles sont ses potentialités et comment elle se situe face aux nations qui la constituent et au monde qui l’englobe.

Interconnectées les unes aux autres, les mémoires des Européens d’aujourd’hui sont traversées par d’innombrables fractures. Notre ambition a été non seulement de mettre en évidence cette complexité vivante, mais plus encore de faire en sorte que nos mémoires deviennent, pour reprendre la belle expression de l’historienne italienne Luisa Passerini, des mémoires partageables et partagées.

 

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