Sep 29 2017

Nicolas Hulot à l’épreuve du marché…

Nicolas Hulot à l’épreuve du marché

Militant, il appelait à réguler la finance et à démazouter les investissements ; ministre, pourra-t-il rester fidèle à ses convictions ?

Mars 2017. A un mois de l’élection présidentielle, Nicolas Hulot lance un « appel des solidarités » avec près de 80 associations et ONG. Mot d’ordre : « Présents ! » Priorité : « la lutte contre les inégalités, la fraude, l’évasion fiscale, l’impunité des banques, des politiques ou des multinationales ». Et bien sûr « la solidarité avec nos enfants, avec ceux qui sont victimes du changement climatique ».

Objectifs ambitieux

Deux mois plus tard, l’ex-envoyé spécial de François Hollande pour le climat crée la surprise en acceptant d’entrer par la grande porte dans le gouvernement d’Emmanuel Macron. Le voici numéro trois d’un gouvernement « de droite et de gauche », ministre de la transition écologique et solidaire. Et tout le monde de s’interroger : le fustigeur des dérives du capitalisme peut-il réussir son pari ? Parviendra-t-il à imposer les mesures qu’il affirme indispensables, augmentant normes et taxes environnementales, au sein d’une équipe fortement teintée de libéralisme économique ?

L’été est passé, l’interrogation demeure. Nicolas Hulot a certes fourni des éléments de réponse. Le 6 juillet, il a présenté un plan climat aux objectifs ambitieux : fin de la vente des voitures à essence et diesel d’ici à 2040, neutralité carbone à l’horizon 2050, renforcement de la contribution énergie-climat pour encourager le basculement vers les énergies renouvelables. Le 25 septembre, il a obtenu la promesse, dans le cadre du plan d’investissement du gouvernement, de disposer de 20 milliards d’euros pour accélérer la transition écologique.

Mais le ministre n’a pas précisé grand-chose sur ce qu’il entend faire en 2017-2018. Et il a dû avaler ses premières couleuvres. La France ne s’est pas opposée à l’entrée en vigueur, le 21 septembre, de l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne (CETA), malgré ses défaillances sur le volet environnemental et climatique. Et Emmanuel Macron a annoncé le 11 septembre, au nom du « pragmatisme », une ­ « réduction des exigences des normes environnementales et sociales » pour relancer la construction des logements.

« Nicolas Hulot ne peut pas être une feuille de vigne. Bruno Le Maire [ministre de l’économie] ne pourra pas lui passer dessus comme un rouleau compresseur », affirmait l’ancien député européen EELV, Daniel Cohn-Bendit, lors de sa nomination. « Il est l’une des personnalités publiques les plus légitimes en France pour incarner la transition écologique, et l’on peut espérer qu’il va imprimer dans la politique française les grandes orientations rendues nécessaires à la fois par l’accord de Paris sur le climat, que nous avons signé, et par l’urgence de traiter la question de la biodiversité », renchérit aujourd’hui Gaël Giraud, économiste en chef de l’Agence française de développement (AFD).

L’impératif de croissance

Mais quelle sera sa réelle capacité d’action ? Plus globalement : la transition écologique, indispensable pour limiter la destruction effrénée de notre planète et de notre biosphère, est-elle compatible avec l’économie de marché et l’impératif de croissance ? Dans quelles limites, et à quelles conditions ?

Seule certitude, réaffirmée chaque jour par une multitude d’études : au rythme où elle va actuellement, l’expansion continue de l’économie humaine pourrait entraîner une déstabilisation catastrophique des fonctions vitales de la planète. Si elle ne réagit pas très vite pour limiter les dégâts, l’humanité court à la catastrophe. « La transition écologique, résume Gaël Giraud, cela signifie d’une part cesser la destruction systématique de la nature dans laquelle nous sommes embarqués depuis au moins deux siècles, d’autre part nous adapter aux perturbations que nous avons d’ores et déjà provoquées. Notamment à une augmentation de température qui sera très vraisemblablement supérieure à 2 °C d’ici la fin du siècle. »

Face à ce constat, un puissant mouvement de pensée s’est développé ces dernières décennies : l’économie écologique. Plusieurs pistes vers la transition écologique y sont défrichées, dans la perspective d’une société moins dépendante du marché, plus équitable et plus respectueuse de la nature. Des modèles de radicalités diverses, qui ont tous en commun de questionner notre système économique actuel et son commandement premier : la croissance.

Géraldine Thiry, professeure à l’Institut catholique des hautes études commerciales de Bruxelles (ICHEC Brussels Management School), distingue trois courants principaux en matière d’économie écologique. Le premier est centré sur le « capital naturel » et l’évaluation des services rendus par les écosystèmes (telle la pollinisation par les abeilles, indispensable à la fructification de nombreuses espèces cultivées).

« Il s’agit du courant de l’économie écologique qui se différencie le moins de l’économie standard, précise cette chercheuse, auteure d’un chapitre de l’ouvrage collectif Vers une société post-croissance. Intégrer les défis écologiques, économiques et sociaux (L’Aube, 256 p., 22 euros). Il conçoit les problèmes environnementaux comme des externalités négatives [c’est-à-dire des effets extérieurs au marché, tels la pollution, le bruit, l’épuisement des sols et des ressources naturelles] et applique les méthodes généralement prônées pour traiter les “défaillances de marché”. » Il n’en relève pas moins de l’économie écologique, de par sa volonté politique explicite de faire entrer les biens et les services rendus par les écosystèmes dans la comptabilité.

Le deuxième courant, centré sur une économie dite « stationnaire », souligne lui aussi l’importance d’une comptabilité élargie au capital naturel. Mais, à la différence du premier, il questionne directement la croissance économique, et il met les enjeux d’échelle au cœur de ses préoccupations. « Les tenants de ce courant promeuvent l’idée qu’une économie qui se développe, mais sans accroître sa taille matérielle, est la meilleure solution aux problèmes actuels », poursuit Géraldine Thiry. L’idée a notamment été popularisée par l’économiste britannique Tim Jackson, dont l’ouvrage Prospérité sans croissance (De Boeck, 2010) fait référence.

« La nature n’a pas d’avocat »

Plus alarmiste que les précédents, le troisième courant, dit social ecological economics, prend en compte les conflits que peut créer la divergence entre politiques sociales et environnementales, ainsi que les enjeux de pauvreté et de distribution des ressources. C’est lui qui se différencie le plus radicalement des fondements théoriques de l’économie néoclassique, notamment par son refus d’analyser les enjeux environnementaux en termes d’externalité. Autant dire qu’on en est loin ! Dans notre système actuel, les externalités négatives sont en effet un concept-clé dans l’analyse économique de l’environnement. Un concept dont le libéralisme pur et dur tel que le concevait Milton Friedman (1912-2006), pour qui l’intervention de l’Etat dans l’économie doit se limiter à autoriser la concurrence, ne veut pas entendre parler.

« Même si les émissions de gaz à effet de serre sont la source d’un changement climatique qui conduit à un désastre économique, les entreprises privées n’ont a priori pas intérêt à se préoccuper des externalités négatives produites sur l’environnement par leur activité. La nature n’a pas d’avocats, elle ne se fait pas payer pour les préjudices qu’on lui fait subir », rappelle l’économiste Alain Grandjean, fondateur du cabinet de conseil en stratégie climat Carbone 4. Pour limiter les effets de l’économie de marché sur l’environnement, c’est donc aux Etats qu’il revient d’organiser la prise en compte de ces externalités. Quels leviers faut-il alors activer pour aligner les intérêts des acteurs privés sur l’intérêt général, qui consiste à protéger notre environnement présent et futur ?

Ces leviers, détaille Alain Grandjean, sont principalement de trois ordres. « Premièrement : des normes et des règlements que les entreprises privées doivent respecter – c’est le cas dans l’industrie automobile, à laquelle on impose de produire des véhicules moins polluants. La deuxième solution consiste à instaurer un marché de quotas, tel le système européen d’échange de quotas d’émission (ou marché carbone), qui constitue depuis 2005 le plus grand marché du monde : on accorde aux entreprises un droit, décroissant dans le temps, d’émettre chaque année un certain nombre de tonnes de CO2, plafond qui ne peut être dépassé qu’en contrepartie de l’achat de quotas. » Le troisième levier est celui de l’écofiscalité – la taxe carbone, par exemple. Un outil économique fondé sur le principe pollueur-payeur (inscrit en France dans le code de l’environnement) qu’illustrent également les taxes sur l’assainissement de l’eau ou la taxe des ordures ménagères.

Passer à la vitesse supérieure

Ce dernier mécanisme, qui revient à faire payer les externalités négatives à ceux qui les produisent – autrement dit à « internaliser » les externalités –, est considéré par beaucoup comme le plus efficace. Il est en œuvre en France pour la consommation de carburants et de combustibles et pourrait être appliqué également à l’électricité.

C’est dans cette perspective que s’inscrit la note du think tank Terra nova, publiée fin août par six économistes (dont Alain Grandjean), intitulée : « Accélérer la décarbonation : vers un prix minimum du CO2 pour l’électricité en Europe de l’Ouest ». Ses auteurs, spécialistes de l’énergie, proposent que soit fixé, pour le secteur électrique des pays volontaires – France et Allemagne en premier lieu –, un coût plancher de 20 à 30 euros la tonne de carbone émise, contre 6 euros aujourd’hui. L’objectif : inciter les producteurs d’électricité à délaisser l’usage du charbon au profit de sources moins polluantes (gaz, énergies renouvelables), et adopter ainsi un comportement vertueux vis-à-vis de l’environnement.

Guillaume Sainteny, ancien directeur des affaires économiques au ministère de l’environnement, rappelle que la notion d’écofiscalité, dont il est spécialiste, ne date pas d’hier. « Les premiers prélèvements environnementaux avant la lettre furent instaurés en France dès l’avant-guerre, détaille-t-il : taxes sur les fournitures d’électricité sous faible et moyenne puissance en 1926, taxe d’enlèvement des ordures ménagères la même année ; taxe sur les installations nucléaires de base en 1962 ; redevances pour prélèvement, consommation, détérioration de la qualité de l’eau en 1964, etc. » Pour l’auteur de Plaidoyer pour l’écofiscalité (Buchet-Chastel, 2012), il est largement temps, toutefois, de passer à la vitesse supérieure. En appliquant notamment les principes d’une taxation non seulement budgétaire, mais suffisamment incitative pour pousser les entreprises à changer de comportement.

« La question est la suivante, poursuit l’économiste : cherche-t-on à accroître les ressources publiques, ou à diminuer les atteintes à l’environnement ? Dans le premier cas, des taux bas et des assiettes larges (pour qu’un maximum de redevables contribuent et pour que le coût ne soit pas dissuasif) sont plus adaptés. Dans le second cas, des assiettes étroites, très précisément définies, et des taux élevés (pour que le coût soit dissuasif) s’avèrent préférables. »

Or, les pouvoirs publics sont souvent tentés d’atteindre les deux objectifs en même temps. « Politiquement, le choix en faveur d’une taxation à but incitatif est régulièrement affirmé par les responsables politiques, souligne Guillaume Sainteny. Mais, dans les faits, l’écofiscalité française est toujours principalement à visée budgétaire. Et les mesures annoncées par Nicolas Hulot, pour le moment, ne changent pas fondamentalement la donne. »

Le constat est tout autre dans les pays scandinaves, qui ont appliqué sans barguigner les principes de l’écofiscalité incitative. Avec des résultats probants. A titre d’exemple, les taxes suédoises sur le dioxyde de soufre et les oxydes d’azote (NOx), infiniment plus élevées que les nôtres depuis 1991, ont permis une baisse de 50 % au-delà des normes légales de la teneur en soufre des combustibles à base de pétrole et une division par deux des émissions de NOx par unité d’énergie produite entre 1991 et 2004.

Homme de convictions

Normes, taxes, labels et certifications : tel est le parcours obligé d’une économie libérale mais régulée. Sans la contrainte de ce cadre réglementaire et fiscal, aucune transition écologique n’est envisageable. Nicolas Hulot l’a compris mieux que quiconque, lui dont le manifeste Osons ! (LLL), publié à l’automne 2015, deux mois avant la conférence des ­Nations unies sur les changements climatiques (COP21, Paris), énonçait, parmi ses propositions politiques, « réguler enfin la finance », « mettre fin aux abus des multinationales », « intégrer la pollution au prix de vente » et ­ ­ « démazouter les investissements ». L’homme de convictions est désormais ministre, et la marge de manœuvre que lui laissera le gouvernement d’Edouard Philippe aura valeur de test sur son réel pouvoir.

Mais, pour nombre de théoriciens, il faudrait aller beaucoup plus loin pour instaurer à l’échelle planétaire une économie véritablement écologique. Il faudrait créer une réelle rupture avec la logique de marché actuelle. Remettre à sa place le produit intérieur brut (PIB), outil de mesure de la croissance devenu l’alpha et l’oméga de notre économie, et l’accompagner d’indicateurs tenant compte de l’environnement, du bien-être et du lien social. Et il faudrait, avant tout, changer de philosophie sur les relations que l’homme nourrit avec la nature.

« Ecologie et économie ont la même racine grecque : oikos, qui signifie le “foyer”. L’économie, c’est l’administration de la maison, devenue par extension administration de l’Etat. L’écologie, c’est le foyer des Terriens », remarque la philosophe Corine Pelluchon. Pour celle qui s’applique, dans Les Nourritures. Philosophie du corps politique (Seuil, 2015), à fonder un nouveau « contrat social » tenant compte de la nature, l’écologie – terme auquel elle préfère « la sagesse de l’habitation de la Terre » – devrait être mise au cœur du politique. « Cela n’empêche pas de rester dans une forme de libéralisme, mais un libéralisme où le profit ne serait pas roi, ou l’aspiration des êtres ne serait pas la quantité mais la qualité », précise-t-elle.

Près de trente ans après la chute du mur de Berlin, qui a laissé le champ libre au capitalisme dans le monde entier, Corine Pelluchon considère qu’émerge un nouveau mouvement qui ouvre « un autre humanisme, une autre manière de penser la place de l’homme par rapport à autrui et par rapport au reste du vivant ».

 

« Opposer les problèmes environnementaux aux problèmes économiques et sociaux devient chaque jour plus intenable », souligne le philosophe Serge Audier

Le philosophe Serge Audier, auteur d’un remarquable ouvrage sur La Société écologique et ses ennemis (La Découverte, 500 p., 27 euros), souligne quant à lui qu’« opposer les problèmes environnementaux aux problèmes économiques et sociaux, comme on continue encore souvent à les faire, devient chaque jour plus intenable ». A ses yeux, une société véritablement écologique ne serait pas une société « se développant dans une relation massivement destructrice et court-termiste », mais une société « qui intègre le plus possible, dans l’ensemble de son fonctionnement, l’impératif d’un respect de la “nature” et de la biodiversité sur le très long terme au nombre de ses objectifs et de ses valeurs cardinales, en plus de la liberté, de l’égalité et de la solidarité sociale ». Tout un programme.

Catherine Vincent

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