Oct 02 2017

Autorité européenne de sécurité : l’expertise publique est aveugle, crédule, connivente… avec les firmes chimiques !

Environnement : « Les industriels auraient intérêt à avoir face à eux un contre-pouvoir scientifique plus fort »

Mi-septembre, on a appris que des pans entiers d’un rapport sur le glyphosate étaient en fait des copier-coller de textes rédigés par des sociétés favorables à l’herbicide. Dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », analyse les conséquences de cette pratique.

 C’est le dernier incendie en date dans un paysage de ruines déjà fumantes. Le 15 septembre, plusieurs titres de la presse européenne révélaient que le rapport préliminaire européen d’évaluation du glyphosate était farci de copier-coller de documents industriels. Cet épais rapport finalisé au printemps 2015 par l’institut fédéral allemand d’évaluation des risques (BfR, pour Bundesinstitut für Risikobewertung) avait servi de base à l’opinion de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), favorable à la remise en selle du pesticide. Des dizaines de pages provenaient directement des sociétés demandant la réautorisation de l’herbicide controversé.

L’affaire ne porte pas seulement un coup supplémentaire à un dispositif institutionnel déjà très décrié, enfargé dans des conflits d’intérêt structurels et une série de polémiques récurrentes. Elle participe à renforcer la défiance vis-à-vis du projet européen ; elle renforce les populismes ; elle dévalue la parole d’institutions publiques censées incarner la défense de l’intérêt général et supposées opérer de la manière la plus impartiale et la plus rationnelle possible.

Voilà qui va bien au-delà de l’expertise controversée d’un pesticide emblématique – par ailleurs très loin d’être la substance la plus problématique aujourd’hui en circulation. Dans un premier temps, le BfR s’est défendu en ajoutant la tromperie au plagiat. Le 15 septembre, l’institut allemand a diffusé un communiqué de presse volontairement confus laissant planer l’idée que ces copier-coller n’en étaient pas vraiment, que tout était indiqué de manière transparente dans le rapport, etc. Ce qui, hélas, était faux.

Le copier-coller, une norme…

Car, circonstance aggravante, les plagiats étaient essentiellement une série de critiques de la littérature scientifique indépendante sur le glyphosate. Sans surprise, les industriels estiment que les études conduites par des universitaires ou des chercheurs d’organismes publics, et portant sur la sûreté de leur produit, ne sont pas fiables. Par exemple, dans le chapitre « génotoxicité » (faculté d’une substance à endommager l’ADN), une quinzaine de telles études indépendantes sont passées en revue. Plusieurs documentent des effets génotoxiques du glyphosate, mais elles sont toutes, à l’exception d’une seule, considérées comme « non fiables ». Ces commentaires étaient explicitement décrits, dans le texte, comme ceux du BfR. C’étaient ceux des industriels.

Cinq jours plus tard, sans doute pris de remords, le BfR a publié un second communiqué expliquant cette fois que les passages en question avaient bien été copiés. Logique : le BfR était en accord avec eux. Il les avait fait siens. « Par le passé, ajoutait l’institut de manière troublante, les autorités européennes n’ont eu aucune raison de réécrire les exposés [de l’industrie] dans de nombreuses procédures d’évaluation de pesticides, de produits chimiques ou de médicaments. » Vous avez bien compris : le copier-coller n’est pas un accident, c’est une norme.

Sans doute conscient des limites de cet argumentaire, le BfR vient d’annuler sa venue au Parlement européen, où il devait participer, le 11 octobre, à des auditions organisées par les parlementaires sur le glyphosate…

Un modèle d’expertise intenable

C’est pourtant l’un des grands piliers de l’expertise communautaire : l’industriel en est considéré comme coproducteur. Il conduit, ou commandite et finance lui-même, les études qui viendront à l’appui de son dossier d’homologation, il en fournit l’analyse, il les conserve secrètes et les offre aux seuls regards des agences de sécurité sanitaire. Et – on l’apprend grâce au BfR – il est même fondé à critiquer lui-même les études indépendantes troublant l’harmonie du message de sûreté qu’il souhaite transmettre aux autorités.

Dans un monde idéal, où nul ne saurait céder à la duplicité, au mensonge, voire au seul biais de financement, un tel système est probablement le meilleur possible. Mais dans le monde réel, où les grandes sociétés mettent tout en œuvre pour dissimuler les risques inhérents à leurs produits, un tel modèle d’expertise est devenu intenable. Il produit accident sur accident, abîme l’environnement et la santé ; il ruine la confiance des consommateurs et des citoyens.

Moteurs diesel truqués, pesticides « tueurs d’abeilles », perturbateurs endocriniens, amiante, Mediator, pilules contraceptives de troisième et quatrième générations, scandale du chlordécone aux Antilles, etc. A des degrés divers et avec des conséquences variables, les exemples ne manquent pas. Ils signalent tous des situations où l’expertise publique a été aveugle, crédule, connivente ou simplement empêchée par ses marges d’action réglementaire ou par le pouvoir politique. C’est tout le drame de l’expertise : elle n’est visible que lorsqu’elle échoue.

Les industriels eux-mêmes auraient intérêt à avoir face à eux un contre-pouvoir scientifique et technique plus indépendant et plus fort. Car les scandales qu’ils alimentent finissent souvent par se retourner contre eux. Depuis les moteurs truqués, les automobilistes ne veulent plus du diesel ; après celui des pilules de troisième et quatrième générations, les femmes se détournent de ce moyen de contraception ; l’effondrement des abeilles a rendu les Français allergiques à tout produit de protection des plantes ; le fiasco du vaccin contre la grippe H1N1 a participé à une dangereuse méfiance à l’égard de la vaccination.

Ce dernier dossier est emblématique. En France, pour « redonner la confiance », la volonté du gouvernement est d’étendre l’obligation vaccinale de trois à onze vaccins. C’est certes plus simple que tenter une refondation de l’expertise, mais il n’est pas certain que cela fonctionne. Vouloir reconstruire la confiance par la coercition… Quelle drôle d’idée.

 Stéphane Foucart

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