Oct 10 2017

Drôme : La forêt française à l’épreuve de la pyrale du buis…

La forêt française à l’épreuve de la pyrale du buis

La progression de l’insatiable chenille venue d’Asie inquiète les gestionnaires du patrimoine sylvestre, impuissants face au ravageur.

 
Les chenilles décapent d’abord la surface des feuilles de buis, avant de ronger la totalité du feuillage, puis l’écorce des rameaux.

De mémoire de forestier, jamais attaque n’avait été aussi foudroyante. « Des ravageurs, j’en ai vu passer, comme le cynips [petite guêpe] du châtaignier ou la chalarose [champignon] du frêne. Mais une invasion aussi massive et aussi violente, c’est la première fois ! » Chef du pôle santé des forêts à la direction régionale Auvergne-Rhône-Alpes de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt, Olivier Baubet en est encore sidéré.

Les sous-bois de la vallée de la Drôme, où il nous conduit par une matinée ensoleillée, en portent les stigmates. Dans une combe plantée de chênes, au niveau de la commune de Grane, la végétation semble avoir été grillée au chalumeau, sur plusieurs mètres de hauteur. La pyrale du buis (Cydalima perspectalis) a fait étape ici en 2016, dévorant jusqu’à la dernière feuille. La buxaie ne s’est pas encore remise de ce raid éclair. Un an plus tard, elle n’est qu’un écheveau de rameaux desséchés.

Plus haut, en remontant vers Saillans puis le Diois, on suit à la trace l’avancée de l’assaillant ces derniers mois. A la trace ou plutôt aux taches vertes résiduelles, elles montrent qu’ici, la défoliation est en cours, mais pas encore totale. « La pyrale progresse comme un feu, sur un front que rien n’arrête », décrit Olivier Baubet. Une fois toutes les feuilles et les pousses d’un massif consommées, elle se déplace, en cohortes ailées portées par les vents – sur plusieurs dizaines de kilomètres par an –, vers de nouveaux « garde-manger ».

Jusqu’à 1 200 œufs par femelle

A première vue, la pyrale du buis, que l’on voit s’envoler par grappes des buissons infestés, est un ravissant petit papillon nocturne, le plus souvent blanc lustré, aux ailes cernées de brun. Mais sa chenille, à la tête noire luisante et au corps vert clair strié de bandes sombres, long d’environ 4 centimètres au dernier stade de son développement, est insatiable.

Chaque femelle peut pondre 1 200 oeufs, avec, en France, deux à trois générations par an.
Chaque femelle peut pondre 1 200 oeufs, avec, en France, deux à trois générations par an

La pyrale commence par décaper la partie superficielle des feuilles, avant de manger tous les rameaux, puis de s’en prendre aux ramifications fines et à l’écorce. Or, sous nos latitudes, ce prolifique lépidoptère se reproduit deux à trois fois par an, chaque femelle pouvant pondre 1 200 œufs à chaque génération. Et les jeunes chenilles résistent à la chute des températures hivernales, en s’abritant dans des cocons nichés entre les tiges. 

L’origine du mal est connue : Cydalima perspectalis a été importée d’Asie – on la trouve en Chine, au Japon et en Corée –, avec des buis ornementaux. En France, elle a été repérée pour la première fois en Alsace, en 2008. Aujourd’hui, elle est présente dans la quasi-totalité des départements.

Près de 2 millions de plants de buis et autres végétaux décoratifs se vendant chaque année en France, le plus probable est qu’elle a essaimé non pas depuis une seule tête de pont, mais à partir de foyers multiples. Après s’être déployée dans les parcs et jardins, elle a ensuite gagné le milieu forestier, où des centaines de milliers d’hectares ont déjà subi des défoliations complètes. Le reste de l’Europe n’est pas épargné : l’Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie, la Suisse, la Grande-Bretagne sont eux aussi colonisés, à des degrés divers.

C’est en 2016 qu’a eu lieu, en Auvergne-Rhône-Alpes, ce qu’Olivier Baubet appelle « la grande invasion ». Depuis, la pyrale a progressé vers le sud. « Même si le buis est une essence à faible valeur économique, son rôle écologique est important, souligne Stéphane Olagnon, de la Direction départementale des territoires de la Drôme. Il contribue à “l’ambiance” forestière, en maintenant de l’humidité en sous-étage. Il abrite aussi une grande biodiversité, insectes ou lichens, et il sert de refuge aux sangliers comme à la bécasse des bois. »

Le dépérissement de cet écosystème séculaire, qui participe à la stabilité des sols, augmente en outre le risque de chutes de blocs rocheux sur les terrains pentus, de même que celui de départs de feux, comme l’ont observé, à la fin de l’été 2016, les pompiers de l’Ain et de la Savoie.

En 2016, les forêts d’Auvergne-Rhône-Alpes ont connu une véritable invasion, provoquant une défoliation complète de  nombreuses buxaies.

Pour l’économie locale, c’est aussi une plaie. Dans certains villages drômois, rapporte Pierre Tabouret, du Centre régional de la propriété forestière, les restaurateurs ont dû protéger par des moustiquaires, leurs terrasses envahies par des nuées de papillons, attirés par les lampadaires et fondant sur les tablées. Et les randonneurs cheminant en sous-bois se transforment eux-mêmes en cocon, pris dans les fils auxquels se suspendent les larves. Par chance, l’insecte est monophage et ses poils ne sont pas urticants, à la différence de la processionnaire du pin.

Surveiller et attendre

Que faire face à ces légions d’envahisseurs qui n’ont pas encore trouvé, sous nos climats, de prédateurs ou de parasites capables de réguler leurs populations ? Surveiller et attendre, répondent, impuissants, les gestionnaires du domaine sylvestre.

Dans les jardins privés, des traitements sont possibles, comme l’aspersion par une solution de bacille de Thuringe – une bactérie qui élimine sans distinction toutes les chenilles –, sachant que les insecticides chimiques sont interdits dans les parcs publics depuis le 1er janvier. Des pièges à phéromones – qui capturent les papillons mâles leurrés par des molécules imitant les substances odorantes secrétées par les femelles – peuvent également être utilisés. Mais ces solutions ne sont pas envisageables à grande échelle.

« Face à un tel ravageur, nous ne pouvons que suivre la réaction de l’écosystème forestier, dit Olivier Baubet. Une fois qu’elle aura consommé toute la ressource alimentaire disponible, la pyrale du buis va voir sa population décliner. Elle trouvera peut-être alors sur son chemin des prédateurs ou des parasites locaux, jusqu’ici totalement débordés. » Il ajoute : « Pour l’instant, la forêt subit la crise. Elle souffre et courbe le dos. Mais elle est résiliente et elle va réagir. Même s’il y aura de la casse et que, dans certains endroits, les buis pourraient ne pas s’en remettre. »

Quelques signaux lui redonnent espoir. Les mésanges, d’abord rebutées par des chenilles gorgées de l’amertume des alcaloïdes du buis, semblent commencer à s’en accommoder, ce qui pourrait freiner l’invasion. Surtout, dans la vallée de la Drôme, des buis laminés en 2016 par la pyrale ont fait quelques rejets. De jeunes pousses vert tendre annonciatrices d’un possible renouveau.

Pierre Le Hir (Valence, Drôme – envoyé spécial)

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