Oct 07 2017

« J’aime la capacité de la France à contredire les fatalistes » par Michaela Wiegel…

« J’aime la capacité de la France à contredire les fatalistes »

 Des correspondants de la presse étrangère à Paris racontent leur pays d’adoption. L’Allemande Michaela Wiegel, journaliste au « Frankfurter Allgemeine Zeitung » admire son aptitude à rebondir.

 

Chaque début recèle une magie cachée, affirme l’écrivain Hermann Hesse. Pourtant, ça a commencé plutôt mal pour moi. Je suis arrivée à Paris quand le ministre des finances allemand s’appelait Theo Waigel, un Souabe bavarois avec des sourcils et des convictions broussailleux. « Waigel, Wiegel » : un jeu de mot facile dont abusait allègrement mon maître de conférences à Sciences Po. « Maître » : c’est ainsi qu’il fallait appeler nos professeurs, et ça sonnait un peu désuet, comme tout l’Institut respirait encore le respect et l’autorité.

Pas un cours pendant lequel il ne taquinait la représentante involontaire de cette Allemagne fraîchement réunifiée et soudain mal-aimée. Le ministre Waigel incarnait tout ce que la France devait craindre de l’Allemagne : une monnaie robuste, une confiance dans les règles et une rigueur à toute épreuve. « Mademoiselle Waigel, que pensez-vous de la désastreuse politique du franc fort ? » Mademoiselle n’en pensait rien ou presque, mais sentait qu’il fallait choisir son camp. Va pour la Bundesbank ! Quand le président François Mitterrand vint, au grand amphithéâtre de Sciences Po, convaincre du bien-fondé du traité de Maastricht, ce fut un soulagement. Et si la France était européenne, malgré tout ?

Cette question, elle n’a cessé depuis de traverser mes écrits, pendant de longues années et depuis quelques mois face au risque Le Pen avec une intensité accrue. Oui, elle est toujours européenne, cette France qui s’est mise en marche et a choisi Emmanuel Macron. Tous ces drapeaux européens agités pendant les meetings l’ont comme libérée des non-dits, du leurre d’une Europe uniquement conçue comme le prolongement d’une France devenue trop petite pour elle-même et ses desseins de pouvoir.

Optimisme contagieux

Mais je vais trop vite. Sciences Po, ce n’était pas seulement une formidable préparation pour faire face aux griefs qu’une certaine France adresse et adressera à l’Allemagne. Non, ce sont surtout des amitiés, des fêtes (un anniversaire surprise inoubliable sur un toit, place de la Madeleine), la découverte d’un art de vivre, de manger, de s’amuser et de partir dans des maisons de campagne (institution peu connue des Allemands). Des maîtres lumineux, des inspirations pour la vie.

Comment ne pas être impressionnée par la faculté de faire d’un passé terrible le moteur d’une amitié franco-allemande au service de L’Europe ?

Alors, la magie fut au rendez-vous quand, à la fin de l’ère Kohl (l’Allemagne était devenue « l’homme malade de l’Europe »), j’étais nommée, après une longue lignée d’impressionnants hommes, correspondante politique du Frankfurter Allgemeine Zeitung pour la France. Je m’installais dans le pays du baby-boom, de la croissance et de la cagnotte. L’optimisme fut contagieux. A peine après avoir défait mes valises, je me mettais au sport national – j’enfantais. Et la France gagna la Coupe du monde de foot !

Le président me convia à une très française garden party dans les jardins de l’Elysée. C’était l’aboutissement naturel du défilé militaire, qui reste un moment fort admirable dans cette France qui n’a pas connu l’heure zéro (« die Stunde Null »). C’est vraiment une communion entre l’armée et le peuple, ces badauds qui se massent le long des Champs-Elysées. Il serait impensable de faire marcher nos militaires allemands le jour de la fête nationale. L’uniforme, de l’autre côté du Rhin, n’a pas le même éclat et même une ministre de la défense a du mal à changer ça. Et que dire des attentions avec lesquelles la France considère les familles.

Un beau jour, ce fut mon tour. Monsieur le maire de Saint-Germain-en-Laye m’invita, moi, l’Allemande du bord de la mer du Nord, pour me décorer de la médaille de la famille, dans la salle des fêtes de l’hôtel de ville, avec petits fours et champagne, discours et cadeau. Mes amis allemands qui étaient de passage (« Vous amenez qui vous voulez, c’est votre fête », avait précisé la secrétaire) furent impressionnés et un peu gênés. Ça ne fait pas un peu nataliste ? Elle est généreuse, ma France, et elle aime les enfants. On ne dit jamais assez que la France a tenu toutes ses promesses au plan de la « réconciliation de la vie professionnelle et familiale », terme utilisé en Allemagne pour ce qui ne marche toujours pas parfaitement… même s’il y a du mieux.

Le cendrier volant de Philippe Séguin

Un de mes premiers rendez-vous comme correspondante m’amenait rue de Lille, où résidait à l’époque le parti présidentiel RPR, dont le chef était Philippe Séguin, partisan ô combien éloquent du non au traité de Maastricht. Je n’avais pas compris, avant d’entrer dans son immense bureau nimbé d’un épais nuage de fumée, qu’il me considérait comme une sorte de « croisée » du chancelier Kohl. L’artisan infatigable de l’unité européenne s’était mis dans la tête de faire du RPR un parti frère du sien, la CDU, et de l’intégrer dans le groupe PPE au Parlement européen.

Ça paraît être une évidence aujourd’hui. Mais à l’époque… Séguin n’entendait pas « se coucher devant l’Allemagne », comme il me le disait, au début fort poliment puis plus tard avec des accès de colère. A la fin de l’entretien, exaspéré par cette Allemagne à ses yeux forcément dominatrice, il lança son cendrier plein de mégots vers le fond de la salle. Effet assuré !

Dans Le Monde d’hier, Stefan Zweig parle des jours à retenir (« Merktage »). Tout était en germes, ce jour-là, rue de Lille : la longue dernière nuit du sommet de Nice, la cassure du 21 avril 2002, le non de mai 2005, la crainte de l’Europe allemande, dont Marine Le Pen et, de façon plus érudite, l’auteur du Hareng de Bismarck [Jean-Luc Mélenchon] se feront les pourfendeurs. Mais je ne me doutais pas que j’allais désormais tenir la chronique d’un long et passible déclin, qui allait de pair avec un doute grandissant sur la construction européenne.

Mes collègues à Francfort, les mêmes qui disaient naguère « Tu pars en France, quelle chance ! », étaient devenus soucieux, plus encore après les terribles attentats. Et sans le vouloir, la petite mélodie sur la France de Friedrich Sieburg, le fameux auteur de Gott in Frankreich ? (Vivre comme Dieu en France ?, réédité chez Grasset) s’imposait à nouveau. Sieburg, un lointain prédécesseur au Frankfurter, qui résidait comme un ambassadeur bis, place du Panthéon, décrivait la France comme un adorable paradis démodé et désordonné. Il dessinait un pays charmant, mais déclinant et désarmé devant le dynamisme allemand. Ça sonne, somme toute, très familier aujourd’hui. Pourtant, la première version du livre date de 1929.

Un pays en mouvement

Alors oui, après cette longue léthargie, qu’est-ce que j’ai aimé, depuis peu, voir la France se ressaisir et gagner ce pari fou : faire bouger les lignes, renouveler, sans révolution sanglante et sans guerre, une classe politique « vieille et usée ». La France s’est enfin remise en mouvement. Ce que j’aime de « ma France », c’est précisément cela : cette capacité incroyable de surprendre, de contredire (au moins pour l’instant) les fatalistes et autres déclinologues patentés.

Je n’ai qu’à me promener à côté de chez moi, sur cette interminable terrasse de Saint-Germain-en-Laye, avec vue imprenable sur Paris, que le grand André Le Nôtre a conçue pour Louis XIV (qui, vous l’avez deviné, est né dans ma belle ville d’adoption). Quelques pas seulement, et l’imaginaire se remplit de tous ses tournants et coups politiques dont la longue histoire française est riche – ce qui ne fait que renforcer mon admiration.

Le coup de Jarnac, cette formule chère aux politiques de tous bords, que j’ai dû chercher dans le dictionnaire à mes débuts de correspondante politique : mais c’était ici, sur le pré devant le château qui, depuis ce fameux duel du 10 juillet 1547, est devenu une pelouse bien entretenue sur laquelle mes enfants ont fêté maints anniversaires, joué à la balle aux prisonniers et à tant d’autres jeux.

Quelques événements ont plus retenu mon attention que d’autres, comme ce traité de 1919 qui porte le nom de Saint-Germain-en-Laye et qu’un cher ami autrichien, lors d’une promenade devant le château, commenta ainsi : « C’est alors ici que la fin de l’empire habsbourgeois fut actée. » Je dois relire La Marche de Radetzky (son auteur, l’inoubliable Joseph Roth, fut aussi correspondant du Frankfurter à Paris). Et il y a la période noire de l’Occupation, laquelle a laissé comme trace la plus visible cet immense bunker, juste à côté du château.

Capacité à rebondir

Il paraît que le maréchal Gerd von Rundstedt, l’homme qui commanda pour Hitler toute la défense du front ouest de l’Europe, des Pays-Bas jusqu’à Biarritz, arpentait tous les jours les 1 000 toises (2 400 mètres) de la terrasse du Roi-Soleil avec son chien. Environ 5 000 officiers et sous-officiers allemands et entre 10 000 et 15 000 soldats habitaient ma commune pendant cette période. En sortant du cinéma, je peux encore déchiffrer « Durchgang verboten » (« passage interdit ») sur un mur. Et pourtant, jamais je n’ai été confrontée à des ressentiments antiallemands ou antieuropéens dans cette ville qui a vu se créer pas moins de cinq comités de soutien à Emmanuel Macron.

Comment ne pas être impressionnée par cette capacité à rebondir, à faire d’un passé terrible le moteur d’une amitié franco-allemande au service de l’Europe ? L’histoire toujours, entre Jean-Marie Le Pen, qui a passé son baccalauréat au lycée ici, et sa petite-fille Marion Maréchal-Le Pen, qui débuta sa tendre enfance dans la ville royale. L’ombre de ce clan familial sur la politique française n’a pas disparu, mais elle est devenue moins oppressante. Et je commence – ce sont encore des voix très douces et faibles – à sentir un nouvel attrait pour la France. Chaque début recèle une magie cachée, a murmuré Angela Merkel à l’oreille d’Emmanuel Macron lors de sa première visite à Berlin. C’était du Hermann Hesse, et c’était sans doute vrai.

Michaela Wiegel 

Michaela Wiegel couvre depuis 1998 l’actualité en France pour le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, fondé en 1949, journal de référence des milieux d’affaires. Originaire de Bremerhaven, au bord de la mer du Nord, elle découvre la France grâce à l’Office franco-allemand de la jeunesse. Elle est diplômée de Sciences Po et a obtenu un master à Harvard (Etats-Unis). Participant régulièrement à l’émission « L’Esprit public », sur France Culture, elle ne se lasse pas de raconter la France à ses lecteurs allemands.

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