Oct 04 2017

Le pastoralisme est-il bon pour la montagne ?

Le pastoralisme est-il bon pour la montagne ?

 Pierre Rigaux

« Les moutons entretiennent les montagnes ». L’image est ancrée aussi solidement que le Mont Bego dans le Mercantour. Mais le pastoralisme est-il vraiment aux petits soins des reliefs ? Quels sont les impacts de l’élevage ovin sur les écosystèmes alpins ?

Ce que vous allez apprendre

  • Pourquoi la pelouse naturelle est rare
  • Comment la viande a remplacé la laine
  • Que doit la flore alpine aux moutons
  • Quel est le rapport entre les brebis et l’eau du robinet
  • Comment les loups font baisser le chômage d’altitude

Proverbe chinois
Il faut imiter la source qui ne se tarit pas et non pas l’averse qui inonde la montagne.


Le pastoralisme, de quoi parle-t-on ?

Le pastoralisme est un mode de production de viande, de lait ou autres « produits animaux », grâce à l’élevage d’un bétail envoyé paître dans la nature. Étymologiquement, ces bêtes sont gardées par un pasteur, un berger. Leur alimentation est en partie offerte par le fourrage spontané des espaces dits naturels ou pastoraux. Le code rural précise que l’utilisation de ces espaces est « extensive et saisonnière ». A d’autres périodes de l’année, le bétail peut être engraissé dans des prairies cultivées ou dans des bâtiments.

Le saviez-vous ?

En France, les éleveurs revendiquent l’usage pastoral d’un million et demi d’hectares en montagne. Dans les Alpes, 700 000 hectares « d’alpages » sont exploités. Les camions y déposent chaque année un million d’animaux, principalement des moutons et moins de vaches : c’est la transhumance.

Alpes, alpin, alpages

 Hautes Alpes dans le Briançonnais Pierre Rigaux

En agronomie, les alpages désignent des pelouses de montagne utilisées pour la pâture. En écologie, les pelouses qui poussent à partir de 2 000 à 2 400 mètres d’altitudes s’appellent des pelouses alpines. Celles-ci poussent de façon naturelle, car à cette altitude, le froid empêche les arbres et les buissons de pousser. Jusqu’à environ 3 000 mètres, c’est l’étage « alpin ». Le royaume de l’herbe. Mais pas seulement. La richesse botanique y est toute particulière : la potentille blanc de neige, l’adénostyle à feuilles blanches, la gentiane alpine et autres merveilles ne vivent pas plus bas, si ce n’est dans l’arctique.

Cette richesse et le caractère herbacé de ces milieux sont souvent assimilés au « rôle d’entretien » par le pâturage. Mais il s’agit d’une idée reçue. Contrairement aux prairies de plaine ou de basse montagne, les pelouses alpines n’ont pas besoin d’être pâturées ou fauchées pour exister. Plurimillénaires, ces pelouses sont adaptées aux conditions extrêmes de la haute montagne. Certes, des déboisements anciens ont pu abaisser la limite supérieure de la forêt, faisant parfois s’étendre les pelouses jusqu’à 200 ou 300 mètres plus bas que leur minimum naturel. Mais bien souvent, même à ces altitudes intermédiaires, l’abandon du pâturage ne suffit pas pour que la forêt se réinstalle. Par contre, à de plus faibles altitudes, le maintien de l’herbe par la fauche ou le pâturage peuvent générer des paysages alternant ligneux et prairies, forts d’une biodiversité parfois riche.

Un peu d’Histoire

Issu du mouflon du Moyen-Orient, le mouton a été importé très anciennement en Europe. Le pastoralisme est lui-même ancien et a beaucoup évolué. Il a été plus petit, plus local, plus viable économiquement. Les moutons sont aujourd’hui le principal bétail transhumant dans les Alpes du sud. Longtemps, une part essentielle de la production ovine fut la laine et le fumier, utilisé comme engrais. Or, à la fin du XIXe siècle, l’ouverture économique des frontières fit s’effondrer la production de laine française et de nouveaux engrais remplacèrent le fumier. Pour survivre, l’élevage ovin se convertit en production de viande d’agneau. Cette activité a été économiquement viable pendant quelques décennies.

Dans les années 1980, une nouvelle ouverture des frontières signe le début de la fin pour une production nationale peu concurrentielle. D’autant que la consommation d’agneau baisse continuellement. À nouveau moribonde, la filière est alors placée sous perfusion d’aides publiques.

L’élevage ovin a été sauvé, temporairement. Mais il continue encore aujourd’hui de décliner… Moins dans les Alpes du sud qu’ailleurs. Dans certains massifs alpins, les effectifs ovins ont même explosé en quelques décennies, essentiellement par adaptation des éleveurs au modèle productiviste et au système de subventionnement. Le pastoralisme contemporain « à viande et à subventions » ne relève pas tant d’une tradition que d’une orientation économique assez récente. Combien de temps cela tiendra-t-il ?

Une exploitation intensive des montagnes

Pelouse alpine dégradée dans le Queyras Pierre Rigaux

Le pastoralisme ne ménage pas la montagne. La pelouse naturelle supporte très mal les milliers de moutons. Les fleurs des hauteurs ne sont tout simplement pas faites pour être pâturées ainsi. Consommation, piétinement et déjections entraînent un effondrement du nombre d’espèces végétales. Nombreux sont les botanistes ayant décrit le phénomène. La flore est dévastée, parfois jusqu’à l’érosion des sols. Ravinement et même coulées boueuses : les dégâts au sol n’ont rien à envier à ceux de la culture intensive de plaine. A vrai dire, les grands troupeaux d’ovins raclant les sols de montagne ne relèvent pas tant d’un élevage extensif que d’un élevage intensif… dans la nature.

Une autre conséquence est celle des traitements antiparasitaires des ovins. Les produits biocides se retrouvent dans leurs crottes et empoisonnent les insectes coprophages, eux-mêmes consommés par d’autres animaux. Les troupeaux transmettent aussi leurs maladies aux herbivores sauvages : pestivirose aux isards des Pyrénées, brucellose aux bouquetins des Alpes… C’est bien dans ce sens qu’a lieu la contamination.

Le loup, bouc-émissaire du pastoralisme

S’il est une espèce animale qui pâtit du pastoralisme à la française, c’est bien le loup ! Les abattages de Canis lupus sont ordonnés par l’État sous la pression des lobbies agricoles qui refusent en bloc la présence du prédateur naturel… dans la nature.

Loup et pastoralisme en Italie

Témoignage d’agriculteur sur le sujet.

Pourtant, les éleveurs sont financés spécifiquement pour protéger leur bétail, en plus des subventions ordinaires qui permettent leur activité. Le salaire des bergers employés est subventionné à 85% dans les zones de présence de loups. C’est ainsi que, tout en exigeant l’élimination du carnivore, les éleveurs se payent sur son dos en menant les moutons dans les alpages. Les moutons mal protégés sont boulottés, des loups sont abattus en retour et l’élevage pastoral continue dans sa conception ouvertement hostile et conflictuelle avec la nature qu’il exploite.

Pas d’exception dans les parcs naturels

Nymphalidae Satyrinae - Chamoisé alpin Pierre Rigaux

Les parcs nationaux français sont dotés d’une réglementation parmi les plus strictes en France pour la protection des espaces naturels. Mais cela n’empêche pas les parcs nationaux d’accueillir plus d’animaux d’élevage que d’herbivores sauvages. Incroyable ? Et pourtant…

Dans les Écrins et le Mercantour, les pelouses alpines des cœurs de parcs sont mises à disposition de plusieurs centaines de milliers de moutons chaque été. Cette biomasse animale est environ 5 à 10 fois supérieure à celle des chamois, bouquetins, cerfs, chevreuils et autres grands herbivores recensés dans ces espaces dits protégés. Et la nature dans tout ça ? La réalité est que les mammifères sauvages ne pèsent plus grand-chose face au poids du bétail, en cœur de parc national comme au niveau mondial.

Pastoralisme contre eau potable

L’effet le plus pernicieux du pastoralisme en montagne est certainement la dégradation de l’eau du robinet. Peu d’habitants des campagnes alpines savent que la mauvaise qualité bactériologique de leur eau potable peut être due aux déjections de moutons sur les massifs des sources captées. Il faut dire que les documents sanitaires officiels n’évoquent le problème que très discrètement, malgré l’évidence des mesures effectuées (seulement deux phrases en pages 1 et 8). Les eaux chargées de germes issus des matières fécales sont peu filtrées par les sols calcaires des Alpes du sud. Et dans ces communes rurales, les petites installations de traitement des eaux ne sont pas en capacité d’épurer suffisamment cette pollution agricole venue d’en haut.

Jason Goodwin
La montagne est déconcertante. Son paysage est secret. Les mots et les habitudes butent sur le passage des cols.


Le pastoralisme proche de la nature ?

L’image estivale des troupeaux sur les crêtes est charmante mais incomplète. Un bilan agronomique plus global doit prendre en compte l’ensemble du cycle des exploitations. En consommant beaucoup d’herbe naturelle et moins de cultures coûteuses en eau, en engrais et en pesticides, le pastoralisme paraît moins néfaste, moins polluant, plus durable que d’autres modes d’élevage. Certains éleveurs transhumants parviennent même à produire leurs agneaux de boucherie sans avoir à les nourrir de compléments azotés.

La plupart le font toutefois, par nécessité de productivité. Achetée ou produite sur la ferme, la nourriture complémentaire des animaux plombe le bilan écologique de la production pastorale. Comme toute production animale, l’élevage pastoral reste moins rentable énergétiquement qu’une production plus vertueuse de protéines végétales. Les tenants du végétalisme le savent évidemment. Ils rappellent que les plantes sont plus aptes que les côtelettes d’agneau à nourrir l’humanité.

Détail symptomatique, la plupart de ces élevages de montagne qui se veulent proches de la nature ne pratiquent même pas l’agriculture biologique. Enfin, sur la liste des impacts de cet élevage, on peut ajouter la pollution générée par les allers-retours routiers des animaux au cours de leur vie transhumante. Le bilan global du pastoralisme n’est finalement pas glorieux. On est bien loin d’Elzéard Bouffier !

La montagne assez grande pour le bétail ?

Troupeau de mouton sur le Devoluy Pierre Rigaux

Le bétail laissé libre ou conduit par le pâtre en montagne bénéficie par définition de très vastes pâturages. De l’herbe à perte de vue. Pas de barrière. Même si ça n’est que de façon saisonnière avant de retrouver les bâtiments, ces conditions sont évidemment parmi les meilleures que l’on puisse offrir à des animaux de rente.

Est-ce généralisable dans le modèle mondial actuel de consommation carnée ou laitière ? Assurément non, car les surfaces disponibles sont beaucoup trop faibles pour y faire paître les quantités pharaoniques d’animaux nécessaires à cette consommation. A moins que l’alimentation carnée devienne marginale, le pastoralisme lui-même restera marginal dans la production. C’est pourquoi le modèle pastoral n’est viable qu’en tant que petit annexe de l’élevage industriel, sauf à réduire drastiquement la consommation de viande jusqu’à son quasi-abandon… ce que ne prônent pas les éleveurs !

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En résumé

Que deviendrait la montagne sans pastoralisme ? Aux faibles altitudes, landes et forêts remplaceraient spontanément les prairies. Avantage ou désavantage écologique, selon les affinités des espèces. A moins que d’autres formes agricoles apparaissent, qui pourraient maintenir des mosaïques profitant aux différents cortèges floristiques et faunistiques. Quoi qu’il en soit, plus haut, les pelouses alpines délaissées par les moutons seraient en meilleure santé. Plus riches, plus belles. A perte de vue, ces paysages herbacés resteraient herbacés. Ils n’ont pas besoin de brebis pour ça. Sans elles, ils offriraient une plus grande diversité de couleurs, de fleurs, de papillons. Quelques abattoirs fermeraient et la vie sauvage serait mieux préservée. Le pastoralisme est aussi utile à la montagne que l’exploitation forestière à la forêt ou les marins-pêcheurs aux océans.

Alors, comment aller vers un modèle de production agricole qui préserve les derniers espaces naturels que nous offre la montagne tout en générant ailleurs des espaces ruraux qui soient écologiquement riches ?

Pierre Rigaux

Quel pourrait être le terrain d’entente entre éleveur et nature ?

par · 02-09-2016

Pierre Rigaux

Naturaliste chez SFPEM
Naturaliste spécialisé dans les mammifères et les oiseaux, biologiste de formation, Pierre Rigaux étudie particulièrement les mammifères semi-aquatiques, les micromammifères et les carnivores européens. Il est l’auteur avec l’illustratrice Charlène Dupasquier d’une « Clé d’identification des micromammifères de France » éditée par la SFEPM.
Il a coordonné la rédaction de l’ouvrage collectif « Les mammifères de Provence-Alpes-Côte d’Azur ».

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