Oct 30 2017

Nancy Huston : « Le marché a démocratisé le droit de cuissage »…

Nancy Huston : « Le marché a démocratisé le droit de cuissage »

Dans une tribune, l’écrivaine soutient que le laisser-faire diffusé par la publicité, à savoir l’image de la femme comme objet, a réveillé chez les hommes des instincts autrefois inhibés par la religion.

Oui, partons du « je », car on ne peut qu’être bouleversé de voir, par la grâce des médias nouveaux, déferler et converger soudain des millions de voix de femmes de tous milieux, continents, âges, disant #moiaussi, partons donc du « je » et disons oui certes #moiaussi j’ai été tripotée par divers profs, psys et patrons au long des années, sifflée et insultée dans la jungle de toutes les métropoles où j’ai vécu, me rappellerai toute ma vie ce jour d’été où, lestée de mes deux enfants et de plusieurs sacs de courses, je gravissais les marches du métro Sully-Morland à Paris quand un jeune homme, glissant une main sous ma robe, m’a palpé tranquillement le sexe avant de me dépasser et de s’éclipser – donc, d’abord, dénonciation de l’insupportable, oui, c’est positif, nécessaire.

Si, ensuite, surmontant notre blessure personnelle, on s’élève un peu, on peut contempler notre pauvre espèce cheminant à travers les âges, inventant, imposant et rafistolant d’innombrables solutions au problème que pose le fait que la bandaison de papa ça ne se commande pas. A la vue d’une partenaire sexuelle potentielle, les jeunes mâles de notre espèce comme de toutes les espèces mammifères ont une érection involontaire.

Mais voici le hic : étant une espèce fabulatrice programmée pour tout interpréter, nous percevons chaque événement comme l’effet d’une volonté. Un garçon qui bande en voyant une jolie fille estime que c’est la faute de celle-ci ; qu’« elle l’a bien cherché » en se donnant cette apparence-là. De son côté, la fille – qui, elle, n’a jamais fait l’expérience d’une érection – pense que si le garçon donne libre cours à son désir, il en est à cent pour cent responsable, donc blâmable. Le malentendu serait comique s’il ne causait tant de souffrances.

L’érection est le principal problème de l’humanité depuis la nuit des temps. Toutes les religions ont su qu’il était indispensable de la gérer. Chez les monothéistes, la plupart des commandements ne concernent au fond que les garçons : attention, les avertissent-ils, ne suivez pas votre queue. Les sociétés laïques, soucieuses de liberté, d’égalité et de fraternité, ont négligé de réfléchir là-dessus. Tout en se félicitant des progrès des sciences, elles ont préféré ne pas tenir compte de leurs résultats.

 

« Chez les monothéistes, la plupart des commandements ne concernent au fond que les garçons : attention, les avertissent-ils, ne suivez pas votre queue »

En France aujourd’hui, à force d’ignorer l’animalité (tout en accablant le porc innocent de nos… travers à nous) et de réfléchir exclusivement en termes de pouvoir, de domination, de construction et de mythe, ceux qui analysent le harcèlement sexuel finissent par le rendre incompréhensible. Obnubilé par notre étoile polaire le libre arbitre, certains de pouvoir tout choisir et décider de façon individuelle, on oublie que la sexualité est liée à la survie. Imagine-t-on analyser les pratiques humaines en matière de nourriture sans tenir compte du fait qu’on a besoin de manger pour rester en vie ?

Repenser l’éducation des enfants

Le harcèlement soulève en somme le dilemme central de l’humanité : concilier l’état animal et l’aspiration aux droits et aux libertés individuels. Beaucoup l’ont dit : il est essentiel de repenser l’éducation des enfants – dès tout-petits, oui, dès avant la cour de récré – mais surtout à l’approche de la puberté. Et on peut déplorer le fait qu’après avoir inspiré à toutes les sociétés traditionnelles des rites de passage de la plus grande importance, l’âge nubile soit passé sous silence par nos sociétés laïques. C’est que, soucieux de promouvoir l’égalité entre les sexes, nous rechignons à reconnaître ce qui les distingue. Or, que cela nous arrange ou non, à la puberté affleurent des différences palpables ; le problème est là. Si on préfère se pincer le nez et regarder ailleurs, on le laisse entier.

Dans un troisième temps, on peut s’interroger sur les raisons de ce qui semble être une vraie épidémie de harcèlement sexuel sévissant en ce moment (surtout ?) dans nos sociétés avancées civilisées libertaires. J’avoue avoir été déroutée par la candeur – ou la dissociation ? – d’une jeune femme qui a trouvé normal de s’asseoir sur un canapé avec un producteur de cinéma riche et puissant pour lui montrer des photos de ses seins nus. Mais, même si le harcèlement sexuel sous une forme ou une autre est sans doute universel, il se peut que ce soit justement cette dissociation qui nous caractérise.

En effet, tout en parlant liberté, nous avons instauré le double bind comme norme souriante. D’une main, on encourage les femmes à être sujets ; de l’autre, on les pousse de mille manières à se transformer en objets (et elles obtempèrent, hélas, dans les deux sens). D’un côté, on incite les hommes à bander en affichant partout de sublimes jeunes femmes super sexy en petite tenue ; de l’autre, on leur intime l’ordre de ne pas donner suite à leur émoi.

Notre société est « allumeuse »

Oui, notre société est « allumeuse » à un point sans précédent dans l’Histoire… et le plus drôle, c’est qu’on ne s’en aperçoit même pas ! Les industries du cinéma, de la publicité, des jeux vidéo, des armes à feu, de la beauté, de la pornographie, du régime, etc., manipulent nos désirs et besoins innés (celui des filles d’être belles et celui des garçons d’être forts) et les transforment en addictions. Elles renforcent et reconduisent des clichés qui nous touchent aux tripes pour la bonne raison qu’ils viennent du fond des âges, du fond de la jungle, et que deux petits siècles de « concepts » généreux ne suffisent pas pour défaire des dizaines de millénaires d’évolution.

Elles déclarent aux habitants de toutes les villes du monde : « Regardez, hein ? Ça fait envie, n’est-ce pas ? Pourquoi ce ne se serait pas pour vous aussi ? » Et ça marche, excitant un désir diffus : indéfiniment frustré, donc renouvelable : Ah ! on peut être un mec comme ça ! Une fille comme ça ! Il suffit de… Et quand les hommes ont un geste déplacé (que n’auraient pas eu leur père ou leur grand-père, « inhibés » par les commandements religieux et le regard des proches), on leur tombe dessus : « Mais enfin ! de quel droit… ? »

 

« Il n’est probablement pas très utile de repenser l’éducation sans repenser en même temps la société de consommation »

En clair, en ôtant les freins posés au désir masculin par les structures religieuses « surannées » pour les remplacer par le laisser-faire économique, on n’a pas fait grand-chose d’autre que de démocratiser le droit de cuissage.

Ainsi, même si nous aimons nous pavaner devant le reste du monde en nous vantant de notre liberté et en leur reprochant leurs mœurs répressives, nous ne sommes pas libres : ni les filles ni les garçons ; il faut le savoir. La seule chose libre là-dedans, c’est le marché. Il n’est probablement pas très utile de repenser l’éducation sans repenser en même temps la société de consommation, sans critiquer l’instrumentalisation du corps (masculin ou féminin) dans le but de vendre des produits, sans mettre des limites sévères à la tendance qu’ont les mâles alpha à s’arroger éhontément, non seulement les fesses des femelles, mais les ressources de la planète.

Nancy Huston, romancière et essayiste canadienne, est notamment l’auteure de « Sois belle, sois fort » (Parole, 2016).

Romans

  • 1981 : Les Variations Goldberg, Seuil ; rééd. Actes Sud
    Inspiré du roman, publication en 2000 de Pérégrinations Goldberg, avec l’auteure, Freddy Eichelberger (clavecin) et Michel Godard (serpent), Livre et CD, Naïve Records
  • 1985 : Histoire d’Omaya, Seuil ; rééd. Actes Sud
  • 1989 : Trois fois septembre, Seuil ; rééd. Actes Sud
  • 1993 : Cantique des plaines, Actes Sud
  • 1994 : La Virevolte, Actes Sud ; rééd. J’ai lu
  • 1996 : Instruments des ténèbres, Actes Sud ; rééd. poche J’ai lu
  • 1998 : L’Empreinte de l’ange, Actes Sud
  • 1999 : Prodige, Actes Sud
  • 2001 : Dolce agonia, Actes Sud
  • 2003 : Une adoration, Actes Sud
  • 2006 : Lignes de faille, Actes Sud ; rééd. poche J’ai lu
  • 2010 : Infrarouge, Actes Sud
  • 2013 : Danse noire, Actes Sud
  • 2016 : Le Club des miracles relatifs, Actes Sud

Récits

  • 2011 : Démons quotidiens, avec Ralph Petty, L’Iconoclaste10
  • 2014 : Bad Girl. Classes de littérature, Actes Sud

Recueil de nouvelles

  • 2017 : Sensations fortes, Actes Sud

Théâtre

  • 2002 : Angela et Marina : tragicomédie musicale, en collaboration avec Valérie Grail, Actes Sud-Papiers
  • 2008 : Mascarade, avec Sacha Huston, Actes Sud junior – théâtre jeunesse
  • 2009 : Jocaste reine, Actes Sud
  • 2011 : Klatch avant le ciel, Actes Sud

Essais

  • 1979 : Jouer au papa et à l’amant, Ramsay
  • 1980 : Dire et interdire : éléments de jurologie, Payot & Rivages
  • 1982 : Mosaïque de la pornographie : Marie-Thérèse et les autres, Denoël-Gonthier ; rééd. Payot
  • 1990 : Journal de la création, Seuil
  • 1995 : Tombeau de Romain Gary, Actes Sud – autour de Romain Gary
  • 1995 : Pour un patriotisme de l’ambiguïté : notes autour d’un voyage aux sources, Éd. Fides
  • 1996 : Désirs et Réalités : textes choisis (1978-1994), Léméac
  • 1999 : Nord perdu, suivi de Douze France, Actes Sud
  • 2000 : Limbes / Limbo – Un hommage à Samuel Beckett, Léméac, Actes Sud – autour de Samuel Beckett
  • 2004 : Professeurs de désespoir, Actes Sud
  • 2004 : Âmes et Corps : textes choisis (1981-2003), Actes Sud
  • 2007 : Passions d’Annie Leclerc, Actes Sud – autour de « son amie »11 et féministe Annie Leclerc, décédée l’année précédente (1940-2006)
  • 2008 : L’Espèce fabulatrice, Actes Sud
  • 2012 : Reflets dans un œil d’homme, Actes Sud
  • 2013 : Françoise Pétrovitch, avec François Michaud, Bruxelles, Paris, Gallery Laurentin – Beau livre, sur l’artiste Françoise Pétrovitch
  • 2016 : Carnets de l’incarnation : textes choisis (2002-2015), Actes Sud
  • 2016 : Sois belle, sois fort, Parole
  • 2017 : Anima laïque, Actes Sud (à paraître en novembre)

Correspondance

  • 1984 : À l’amour comme à la guerre, avec Sam Kinser, Seuil
  • 1985 : Lettres parisiennes : autopsie de l’exil avec Leïla Sebbar, Barrault ; rééd. poche J’ai lu

Ouvrages illustrés

  • 1996 : Le quatrième jour, texte de Nancy Huston, illustrations de Michèle Tajan, Aréa
  • 2001 :
    • Tu es mon amour depuis tant d’années, texte et haïkus12 de Nancy Huston, dessins de Rachid Koraïchi, éditions Thierry Magnier (ISBN 978-2-84420-138-6)
    • Visages de l’aube, texte de Nancy Huston, photographies de Valérie Winckler, Actes Sud
  • 2003 : La coupe, texte de Nancy Huston, gravures de Rachid Koraïchi, calligraphies de Abdallah Akar, traduit de l’arabe par Moussa Boukris, Paris, Actes Sud – fait partie du coffret de 7 livres intitulé Les sept dormants, en hommage aux 7 moines assassinés de Tibhirine13 en 1996
  • 2004 : Les braconniers d’histoires, texte de Nancy Huston, illustrations de Chloé Poiza, éditions Thierry Magnier
  • 2005 : Le chant du bocage, texte de Nancy Huston et Tzvetan Todorov, photographies de Jean-Jacques Cournut, Actes Sud
  • 2008 : Lisières, texte de Nancy Huston, photographies de Mahiai Mangiuela, Biro éditeur, coll. KB
  • 2011 : Poser nue, texte de Nancy Huston, sanguines de Guy Oberson, Biro&Cohen éditeurs, coll. KB
  • 2014 : Terrestres, poèmes de Nancy Huston, œuvres et journal d’atelier de Guy Oberson, Actes Sud (ISBN 978-2-330-03667-6)

Littérature jeunesse

  • 1992: Véra veut la vérité, avec sa fille Léa Huston, illustrations de Willi Glasauer, L’École des loisirs
  • 1993: Dora demande des détails, avec sa fille Léa Huston, L’École des loisirs
  • 1998: Les Souliers d’or, collection Page Blanche, Gallimard Jeunesse
  • 2008: Mascarade, avec Sacha Huston, Actes Sud junior – théâtre jeunesse
  • 2011: Ultraviolet, éditions Thierry Magnier
    • 2013: Publié en livre-CD « Nancy Huston raconte et chante Ultraviolet », avec Claude Barthélemy à la guitare (mêmes éditions) (ISBN 978-2-36474-306-9)
  • 2014: Plus de saisons!, éditions Thierry Magnier

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