Déc 31 2017

« En 2018, vous arrêterez de croire n’importe quoi », par le philosophe Maurizio Ferraris…

En 2018, vous arrêterez de croire n’importe quoi, avec le philosophe Maurizio Ferraris

A l’ère d’Internet et des « fake news », il devient complexe de séparer le bon grain de l’ivraie. Maurizio Ferraris explique comment faire face à la postvérité qu’il décrit comme une atomisation de la vérité. Selon lui, nous pouvons la contrer par le développement des « humanités numériques ».

Nous sommes persuadés d’être plus crédules aujourd’hui qu’hier. Est-il permis d’en douter ?

En effet, il n’y a rien de nouveau sous le soleil : les humains, dès qu’ils ont su parler, ont menti et cru les menteurs. Que des politiciens racontent n’importe quoi pour convaincre, il serait naïf de s’en étonner. Nous ne sommes pas plus crédules ni plus bêtes. Nous avons peut-être davantage d’occasions de nous en rendre compte ! Il faut reconnaître que la situation de la vérité et, avec elle, du réel, de l’opinion, de la croyance, a profondément changé depuis une bonne dizaine d’années à cause de la révolution numérique, que j’appelle plus précisément révolution « documédiale ».

C’est-à-dire ?

Ce néologisme, un peu technique je vous le concède, me permet de relier les deux transformations majeures que provoque l’univers numérique. La première est l’explosion de la production de documents. Toute société est fondée sur des documents : les choses, les croyances partagées, les identités sociales, l’argent, les mariages, les guerres, les échanges, tous les objets sociaux existent par l’inscription et l’enregistrement. Mais le document était généralement rare et déterminé : un livre n’est pas un contrat, un contrat n’est pas une carte d’identité ; on garde le premier dans une bibliothèque, le deuxième dans des archives, la troisième dans son portefeuille.

A présent, chacune de nos navigations sur le Web et de nos communications quotidiennes, chacun de nos mouvements, produit une trace enregistrée, et ce de façon presque inconsciente, inavertie, incontrôlable. Ces documents n’ayant plus ni temporalité, ni source, ni statut identifiables facilement, ils se prêtent à toutes les interprétations. La notion de texte original, par exemple, vole en éclats lorsque publier est un acte quasiment automatique. Nous sommes dans la bibliothèque de ­Babel, où l’on trouvait toutes les vérités et tous les mensonges du monde, ainsi que toute la gamme intermédiaire de ce qui n’est ni vrai ni faux.

La deuxième transformation tient à la singularité de cet objet que nous avons tous dans nos poches. Le smartphone est non seulement un récepteur, comme l’étaient nos postes de radio et de télévision, mais un émetteur d’informations, et souvent les deux à la fois dans le même geste sur les réseaux sociaux. Avec la radio, Hitler parlait, et les autres écoutaient. Tandis que Donald Trump parle avec le même moyen d’expression que n’importe quel habitant du monde.

Qu’est-ce que cela produit ? Auparavant, nous étions capables d’adhérer aux discours les plus fous, mais il s’agissait de vérités partagées, même si nous étions enfermés dans les préjugés de nos communautés (religieuse, nationale, régionale ou de classes sociales…). La Pravda disait que le New York Times mentait, et inversement.

« La postvérité, ce n’est pas la disparition de la vérité, le triomphe du mensonge et de la pseudo-culture que dénonçait Nietzsche, c’est plutôt la cacophonie de millions de personnes, chacune étant convaincue d’avoir raison. »

A présent, chaque habitant, qu’il soit russe, américain ou de n’importe où, qu’il soit président des Etats-Unis ou un quidam, peut dire n’importe quoi sans être vraiment détrompé. Les catégories du vrai et du faux sont neutralisées par le nombre. La vérité est atomisée. C’est cela, la postvérité : ce n’est pas la disparition de la vérité, le triomphe du mensonge et de la pseudo-culture que dénonçait Nietzsche, c’est plutôt la cacophonie de millions de personnes, chacune étant convaincue d’avoir raison. Jamais nous n’avons eu des opinions et croyances aussi discordantes.

On pourrait aussi s’en féliciter en disant : mieux vaut la multiplicité des libertés d’expression et de pensée que l’unicité du dogmatisme…

D’accord, admettons qu’il s’agisse de l’application du premier principe des Lumières selon Kant : apprends à penser par toi-même. Sans doute pensons-nous davantage aujourd’hui avec notre propre tête, sans doute sommes-nous beaucoup plus informés et savants, mais… il n’est hélas écrit nulle part que nous sommes plus intelligents ! L’imbécillité et l’ignorance, qui sont au cœur de la condition humaine, font peu de dégâts lorsque chacun les garde pour soi ; elles en font beaucoup quand tout un chacun se sent autorisé à les affirmer urbi et orbi.

Si l’on veut reconnaître un avantage philosophique collatéral à cette situation, c’est que la notion de « monade » chez Leibniz, calvaire des classes de philo, est enfin évidente ! Qu’est-ce qu’une monade ? C’est, dit Leibniz, une force qui représente l’univers de sa propre perspective, étanche, sans porte ni fenêtre. En clair : la monade est chacun d’entre nous qui se représente l’univers World Wide Web de sa propre perspective, l’étanchéité étant garantie par le fait qu’il se trouvera toujours dix personnes pour le confirmer dans ses certitudes. Et si je traite de menteur celui qui annonce que la Lune est faite de fromage, il m’accusera à son tour de « fake news » ou de complotisme.

L’atomisation de la vérité vient du fait que nous sommes des monades plutôt que des communautés. Il serait temps de travailler à la réalisation du deuxième principe des Lumières selon Kant : apprendre à penser en se mettant dans la tête des autres. Sinon, nous aurons à la fois la discordance et le dogmatisme dans une multiplicité de dogmatismes individuels agressifs.

Vous, philosophe, ami de la raison, pensez-vous que les outils de la raison peuvent être assez puissants pour nous permettre de vivre avec cette postvérité ?

La raison et la vérité n’ont pas disparu, mais on les utilise très peu et très mal. Et ceci depuis toujours. Si la définition de la postvérité est la prévalence de l’émotivité sur le raisonnement rationnel, alors la post­vérité n’est pas d’aujourd’hui ! J’ajoute que vouloir imposer la raison comme norme peut nous conduire à pire, car nous arrivons vite au règne de la raison instrumentale. Je préfère chercher des solutions du côté de la culture commune, qui me semble un moyen terme entre la sécheresse de la rationalité et le réenchantement des mythologies, ou, comme disait l’humaniste Giambattista Vico [1668-1744], entre la « barbarie de la réflexion » et la « barbarie de la sensation ».

« Je crois que la grande tâche des humanités est de reprendre avec le numérique le programme humaniste de la Renaissance. Au lieu de s’opposer au Web, il faut apprendre à négocier avec lui, pour l’utiliser de manière non agressive et responsable. » 

Cette culture commune, est-ce le retour aux communautés d’appartenance traditionnelle ?

Je ne suis pas nostalgique des communautés ! Se tromper en masse, nous savons depuis le début du XXe siècle à quelles catastrophes cela mène. La culture commune consiste à partager au moins une chose, un usage, un goût, un savoir, qui puisse servir de référence. Je crois que la grande tâche des humanités, que Derrida appelait « les humanités à venir », est de reprendre avec le numérique le programme humaniste de la Renaissance. Au lieu de s’opposer au Web, il faut apprendre à négocier avec lui, pour l’utiliser de manière non agressive et responsable.

Je suis en train de créer à l’université de Turin un institut d’études avancées, que nous avons baptisé « Scienza Nuova » (en hommage à Vico, justement), qui vise à élaborer ces humanités en y intégrant la compétence technique. La culture commune est au fond ce qu’avait défendu le philosophe Richard Rorty [1931-2007] dans son livre L’Amérique, un projet inachevé. La pensée de gauche aux Etats-Unis (Puppa, 2001). Dès 1998, il prévoyait de façon très lucide que, si on ne parvenait pas à recréer une culture commune, alors le pouvoir serait pris un jour par un autoritarisme irrationnel… qui ressemblait beaucoup à celui de Donald Trump.

Par quel livre pourrions-nous commencer nos devoirs pour la culture commune ?

Par Les Confessions, d’Augustin. Outre que c’est un très beau livre, je pense surtout à un passage, au livre X, que Derrida aimait citer. Augustin se pose cette question : à quoi sert-il que je me confesse à Dieu puisqu’il sait déjà tout de moi, et mieux que moi-même ? Il répond : « Je veux faire la vérité, dans mon cœur, devant toi, par la confession, mais aussi dans mon livre, devant de nombreux témoins. » S’imposer d’avoir des témoins, c’est cela l’exigence de la vérité. C’est s’exposer à la critique, à la discussion, à la vérification. On croit avoir beaucoup de témoins dans l’exposition générale sur les réseaux sociaux. En réalité, on en a très peu, juste quelques passants devant la vitrine qui vont « liker ». Peut-être est-ce ainsi qu’on arrêtera de croire ou de laisser croire n’importe quoi : en exigeant d’être et d’avoir de véritables témoins.

Maurizio Ferraris
Né en 1956, Maurizio Ferraris, fondateur du laboratoire d’ontologie et vice-recteur de l’université de Turin, a consacré sa thèse aux poststructuralistes français (Foucault, Deleuze, Derrida). Une longue amitié intellectuelle s’est ensuivie avec Jacques Derrida. A partir des années 1990, il prend ses distances avec le relativisme postmoderne et publie un Manifeste du nouveau réalisme (Hermann, 2014) qui marque une nouvelle génération de philosophes. Il avait déjà montré la voie de ce « retour à la chose même » en faisant du téléphone portable le socle de sa réflexion. Dès 2006, dans T’es où ? Ontologie du téléphone mobile (Albin Michel), il a su voir dans cet outil une immense « machine à écrire » quand tous prédisaient une explosion de l’oralité. Selon lui, le numérique constitue une révolution qui transforme le monde social aussi radicalement que l’a fait le capitalisme. Il l’appelle « la révolution documédiale » et dirige à Paris, sur ce sujet, un imposant séminaire, du 9 janvier au 20 février 2018, au Collège d’études mondiales (à la Fondation de la maison des sciences de l’homme). Il vient de publier, en Italie, Postverità e altri enigmi (« Post-vérité et autres énigmes »), à paraître en France en 2018, ainsi que ses entretiens avec Jacques Derrida, Le Goût du secret. Entretiens 1993-1995 (Hermann, 132 p., 16 €), et L’imbécillité est une chose sérieuse (PUF, 148 p., 12 €).

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