Jan 04 2018

« Et si le temps n’était qu’une fiction ? » d’Anne Dufourmantelle…

Figures libres. Et si le temps n’était qu’une fiction ?

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « Souviens-toi de ton avenir », d’Anne Dufourmantelle.

Souviens-toi de ton avenir, d’Anne Dufourmantelle, Albin Michel, 492 p., 22,50 €.

Elle mourut l’été dernier. Un jour de vent, sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle, dans le Var, Anne Dufourmantelle, en voulant sauver un enfant qui se noyait, a nagé trop loin, trop vite, au-delà de ses forces. A 53 ans, la philosophe – mais aussi psychanalyste, romancière, éditrice, chroniqueuse à Libération… – a succombé à un arrêt cardiaque. C’était le 21 juillet 2017, maints hommages depuis se sont succédé. Elle venait d’achever son nouveau roman, envoyé à son éditrice quelques heures plus tôt ce jour-là. Il y est question des pouvoirs du vent, de l’illusion du temps, de ce qui survit des héros s’abîmant en mer. Et ce fort volume, intitulé Souviens-toi de ton avenir, paraît aujourd’hui.

« Souviens-toi de ton avenir », d’Anne Dufourmantelle, Albin Michel, 492 p., 22,50 €.

On s’attachera d’abord aux chatoiements de surface, deux intrigues alternant de chapitre en chapitre. Ces histoires se juxtaposent, se tressent, peu à peu se répondent, en dépit des époques différentes où elles se déroulent. A sept siècles de distance, deux brochettes de personnages hauts en couleur parcourent la planète en jouant des parties parallèles.

L’une se déroule au XIVe siècle. Elle conduit ses protagonistes des montagnes de l’Altaï, proches de la Mongolie, jusqu’aux rivages de l’Equateur et à la découverte du Nouveau Monde. Akhan, empereur entraîné par sa démesure, refuse d’écouter ce que lui dit le vieux chamane qui l’a élevé : attention au Vent rouge, qui peut révéler combien le temps est un mirage. Le chef mongol veut découvrir de nouvelles terres, de nouveaux peuples, de nouveaux dieux. Il se soumet un Vénitien, géomètre-cartographe, le charge des calculs nécessaires à l’expédition, et surtout du récit qui transmettra son existence à la postérité.

L’autre histoire restitue la découverte, au XXIe siècle, des fragments dispersés de ce manuscrit inconnu. Une bande d’érudits bohèmes, normaliens déjantés, aventuriers bibliophiles tentent donc d’établir – textes en mains, preuves à l’appui – comment des Mongols atteignirent le Nouveau Monde avant Christophe Colomb… Voilà qui vaut de prendre pas mal de risques, de Paris à Quito, en passant par Londres, Budapest, New York…

Lecture trompeuse

On peut certes en rester là, sous le charme baroque des télescopages, séduit par l’étrangeté de cette double construction, par la profusion des rebondissements. Impressionné par le mélange des genres – épopée, chronique, roman historique, thriller, polar… –, regrettant parfois l’absence de vrai choix, l’excès de tentatives superposées. Malgré tout, ce n’est encore qu’une lecture trompeuse. Car une autre manière d’aborder ce roman ne cesse d’affleurer, et finit par s’imposer.

Avant de mourir, le savant moderne, qui déchiffre le vieux manuscrit de l’expédition, l’exprime à sa manière : « Il faut aller plus loin que le narrateur… Entrer dans sa pensée, lire entre les lignes tout ce qu’il n’a pu écrire, et là : trouver une porte. Qui existe par le texte mais hors le langage. Alors subitement un fil conducteur apparaîtra. Ce qui demeure caché au narrateur lui-même. Une coexistence des temps (…), une fracture verticale, un hors-temps. Là où la notion même d’histoire se défait. »

En fait, le texte – celui du manuscrit, et peut-être tout autre… – n’est pas une machine à explorer le temps, mais un processus pour en sortir. Avant d’être un récit, c’est un processus initiatique. Moralité : il faudrait s’immerger dans le temps de la fiction pour voir s’évanouir la fiction du temps.

Mourut-elle l’été dernier, vraiment ?

Roger-Pol Droit

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