Agriculture biologique : le pari enthousiaste des femmes…

Agriculture biologique : le pari enthousiaste des femmes

Hôtesse de l’air, assistante mise en scène, peintre en bâtiment… Rien ne prédestinait ces femmes à devenir chef d’une exploitation agricole. En dépit des difficultés, elles sont de plus en plus nombreuses à relever le défi.

Plus bas, la Mayenne est en crue. La maison éclusière de La Roussière, cernée par les eaux limoneuses, ressemble à un de ces châteaux écossais figés en bord de loch. Le fond de l’air est plutôt frais. L’hiver tient bon. Seul le ruban gris de la route parvient à percer la brume.

Les lacets conduisent à une parcelle bien verte, comme un ­balcon au-dessus des eaux larges : La Haute-Roussière à La Membrolle-sur-Longuenée (Maine-et-Loire). Quatre ­bâtiments anciens en bois, brique et pierre d’ardoise, cinq tunnels agricoles auxquels les bâches de polyéthylène blanc donnent des airs d’igloos tubulaires, un bassin d’irrigation où nage une poule d’eau. Un hectare. Du silence. Angers n’est même pas à 17 kilomètres.

C’est ici que Séverine Clory s’est posée après avoir quitté l’uniforme rouge et bleu des hôtesses de l’air de la compagnie AOM. Elle a 41 ans, un mari, deux ­enfants, un solide caractère et une vie différente : elle est maraîchère bio. « Nous nous sommes installés fin 2009. Je suis ­devenue chef d’exploitation agricole en ­février 2010. Premières livraisons en juillet suivant », dit-elle, satisfaite. Ce parcours, qui n’a pas d’antécédent familial, elle l’a voulu. Elle l’a préparé. En a accepté, par avance, les contraintes.

« Je voulais agir sur le monde à ma hauteur, faire quelque chose de positif, qui n’abîme pas la terre. Le maraîchage bio, c’était une évidence. » Séverine Clory, maraîchère en Maine-et-Loire

Tout a été étudié, calculé, planifié. Le hasard n’a pas sa place dans cette histoire. « A la longue, la vie de voyages, un peu mécanique, m’a semblé vaine, explique-t-elle. Alors, en 2000, j’ai démissionné. Je voulais agir sur le monde à ma hauteur, faire quelque chose de positif, qui n’abîme pas la terre. Le maraîchage bio, c’était une évidence. » Elle a passé un bac pro, puis un BTS technologie végétale, en alternance. « Une fois ­diplômée, j’ai poursuivi les stages et je suis devenue employée agricole. Mais le but n’a jamais changé : installer ma ferme. »

Séverine Clory, maraîchère bio à La Membrolle-sur-Longuenée.
Séverine Clory, maraîchère bio à La Membrolle-sur-Longuenée. 

Son projet a été validé par la chambre d’agriculture du département, ce qui lui a permis d’obtenir le statut « Jeune agriculteur » et de prétendre ainsi à des aides financières et à des prêts tout en sollicitant la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) pour trouver des terres. Un dernier coup de main des parents et voilà comment La Haute-Roussière a accueilli la première agricultrice bio de son histoire. Sale temps pour les tabous. Dans ce terroir où arboriculteurs, éleveurs et céréaliers conventionnels cultivent également le phallocentrisme, Séverine Clory fait entendre sa différence. Comptez sur elle.

Le bio est leur credo

Dans les années 1970, les femmes exploitantes (ou coexploitantes) agricoles en France n’étaient que 8 %. En 2013, selon le Centre d’études et de prospective, elles étaient 27 %. Entre-temps, leur formation s’est musclée. Elles collent aux évolutions du marché, n’hésitant pas à diversifier les productions. Elles sont plus qu’attentives à leurs conditions de travail et à leur vie de famille. Le bio est leur credo. Elles ont tout compris.

En 2000, la surface agricole utile certifiée bio ou en conversion représentait en France 400 000 hectares (ha) sur 28 millions. Dix-sept ans plus tard, ce sont plus de 1,77 million d’ha (sur moins de 27 millions de surface agricole totale) qui se sont mis à l’agriculture biologique. Avec plus de 20 000 ha, la filière légumes bio avance à grands pas. En 2016, elle oc­cupait la quatrième place du classement européen, derrière l’Allemagne (21 000 ha), l’Italie (45 000 ha) et la ­Pologne (56 000 ha), étonnant leader. Le regain français doit beaucoup à la reconversion, ce mythe ­urbain qui pousse à la campagne.

Longtemps, Sandra Vallon a voulu devenir « PDG d’une grande surface alimentaire ». Elle a tenté sa chance pendant quelques années, après un BTS action commerciale : chef de rayon, chef de secteur. Et puis non. Bilan de compétences. Agent immobilier ou maraîchère bio, lui suggère-t-on. Vous avez deviné. Elle, elle a réalisé : « Je devais vivre simplement. ­ Donner du sens à mon passage sur Terre. Eprouver un sentiment de liberté, de ­sérénité. Je n’ai eu aucun doute au moment de choisir. » Elle a obtenu un stage d’observation avec le concours de Pôle emploi et suivi des formations auprès de maraîchers d’élite.

Sandra Vallon, maraîchère bio à Ruillé-sur-Loir.
Sandra Vallon, maraîchère bio à Ruillé-sur-Loir. 

Elle y a croisé beaucoup de jeunes femmes au trajet identique. Elle y a retrouvé les gestes de ses grands-parents, commis de ferme en Normandie. Et, puisque la vie est aussi cruelle que généreuse, elle s’installe grâce à un héritage. C’était en 2017. Désormais, au lieu-dit La Savarière, à Ruillé-sur-Loir (Sarthe) – proche des usines Rustines de La Chartre-sur-le-Loir et du vignoble de Jasnières, qui, trois fois par siècle, donne « le plus grand vin blanc du monde », dixit le critique culinaire français Curnonsky (1872-1956) –, Sandra Vallon cultive 1,5 ha d’une terre alluvionnaire. « A 35 ans, je suis fière », reconnaît-elle.

« L’envie de chasser la mort »

« C’est une belle manière d’être au monde », résume Eloïse de Beaucourt. Avant, il n’y a pas si longtemps, cette maman de 37 ans était assistante mise en scène pour le cinéma. Diplômée de 3IS, Institut international de l’image et du son, elle a travaillé avec Sylvain Chomet (Les Triplettes de Belleville, L’Illusionniste) et Eric Barbier (Le Serpent, La Promesse de l’aube).

Mais elle a tout changé : le casting, le décor, les costumes. Elle a écrit un autre scénario. Question de circonstances et de convictions. Ses parents sont proprié­taires du château de Coulans-sur-Gée (Sarthe), à l’ouest du Mans, en plein pays de la volaille de Loué, et à 500 m de la tranchée de la « virgule » ferroviaire de Sablé-sur-Sarthe, un raccordement mis en service en 2017.

Eloïse de Beaucourt, maraîchère bio à Coulans-sur-Gée.
Eloïse de Beaucourt, maraîchère bio à Coulans-sur-Gée. 

« Quatorze hectares de forêt sur le domaine ­familial ont été massacrés pour ce chantier, se souvient-elle. On a assisté à ça avec l’envie de chasser la mort et de prendre la place. Entrer en résistance face à cette démarche-là. » Alors, elle a vendu son appartement parisien, s’est formée au maraîchage bio (BTS, stages), a loué un hectare à sa famille, a créé une ferme avec son nouveau compagnon, ­Clément, en novembre 2016.

Des doutes ? Oui. « Ce n’est pas rien de faire sortir quelque chose de la terre. Il faut du talent (…). Est-ce que je passe ? Est-ce que je ferme ? », se demande-t-elle, dans Réparer la terre, un documentaire de Laureline Amanieux en préparation, consacré à son aventure. « Je vais passer », glisse-t-elle.

« Le système actuel est dément. Il faut respecter la terre, ne pas l’intoxiquer. Il faut éviter la dépendance aux produits phytosanitaires et aux prêts bancaires. C’est la seule manière de rester libre sans avoir peur. » Clémentine Raimbault, maraîchère dans la Vienne.

Dans sa maison de La Fouctière, entre Lencloître et Mirebeau (Vienne), où le Haut-Poitou frissonne sous les giboulées, Clémentine Raimbault regarde les champs à travers la fenêtre de la cuisine. En janvier, elle a choisi de ne pas renouveler le contrat d’appui au projet d’entreprise (CAPE) qui la liait à l’espace test du lycée agricole de Thuré (Vienne) où elle a obtenu son brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA) en maraîchage bio. Incompatibilité d’humeurs.

Tracteur vintage

A 34 ans, cette fille d’agriculteur rêvait d’archéologie et de basket-ball, comme Sandra Vallon (le sens du panier mènerait-il au bio ?). Baccalauréat littéraire en poche, elle devient peintre en bâtiment après un crochet par une plate-forme téléphonique, puis le ramassage et la vente de melons. Ça ne pouvait pas durer.

« J’ai pensé au maraîchage, raconte-t-elle, mais pas en agriculture conventionnelle. Le système actuel est dément. Il faut respecter la terre, ne pas l’intoxiquer. Il faut éviter la dépendance aux produits phytosanitaires et aux prêts bancaires. C’est la seule manière de rester libre sans avoir peur. » Pôle emploi finance une formation. Bien joué. Clémentine Raimbault a trouvé sa voie. Ce devait être la dernière étape avant l’installation d’une ferme. Partie remise. En avril, elle rejoindra un maraîcher bio en tant que salariée.

Des panais chez Eloïse de Beaucourt.
Des panais chez Eloïse de Beaucourt. 

Un mal pour un bien. Car la vie de chef d’exploitation agricole ne ressemble en rien à celle de gagnant à l’Euromillions. Séverine Clory, qui a ­accumulé l’expérience et atteint sa ­vitesse de croisière, annonce un revenu moyen de 1 500 euros mensuels. Sandra Vallon parvient à dégager 500 euros par mois depuis juillet 2017. Eloïse de Beaucourt affirme « ne pas pouvoir [se] payer sur la ferme ». A terme, toutes deux envisagent le smic. Clémentine Raimbault aimerait de quoi « acheter un livre par mois et aller au restaurant de temps en temps ». Que penser d’une société qui nourrit à peine ceux qui la nourrissent ?

Sandra Vallon a 35 ans, elle cultive 1,5 ha d’une terre alluvionnaire. Elle a décidé de retourner travailler la terre comme le faisaient ses grands-parents, commis de ferme en Normandie.

Michel Dalloni
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2018/02/23/agriculture-biologique-le-pari-enthousiaste-des-femmes_5261611_4497916.html#eWlXbioFRbhYogeQ.99

Lien Permanent pour cet article : http://mediascitoyens-diois.info/2018/03/agriculture-biologique-le-pari-enthousiaste-des-femmes/

Laisser un commentaire