« Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ». L’écriture de Gramsci…

L’écriture de Gramsci

À l’occasion du 80e anniversaire de la mort d’Antonio Gramsci, l’Institut culturel italien de Londres a exposé les trente-trois cahiers rédigés en captivité par le dirigeant communiste italien. Un témoignage précieux et poignant.

C’est la première fois que les Cahiers de prison quittaient l’Italie après avoir été rapatriés de Moscou en 1945. Les manuscrits avaient été cachés à la mort du fondateur du PCI par Tatiana Schucht, la belle-sœur de Gramsci. Ils furent ensuite acheminés à Moscou avant de revenir en Italie en 1945.

Antonio Gramsci, né Antonio Francesco Sebastiano Gramsci (Ales, Sardaigne, le – Rome, le ) est un philosophe, écrivain et théoricien politique italien d’origine albanaise. Membre fondateur du Parti communiste italien, dont il fut un temps à la tête, il est emprisonné par le régime mussolinien de 1927 à sa mort. En tant qu’intellectuel marxiste, il a notamment développé une théorie de l’hégémonie culturelle. Ses travaux, menés principalement pendant ses onze années d’emprisonnement, portent aussi sur l’histoire d’Italie, le nationalisme, les partis politiques, la littérature (notamment l’œuvre de Machiavel), l’époque de la Renaissance et de la Réforme, ou encore le matérialisme historique.

Apparition de concepts majeurs

Gramsci fut condamné à une peine de vingt ans de prison le 2 juin 1928 devant une cour spéciale établie par le régime fasciste. En dépit de son immunité parlementaire, il fut arrêté et incarcéré. Il s’agissait de faire taire l’un des principaux dirigeants de gauche.

Pendant onze années d’incarcération, Antonio Gramsci remplit vingt-neuf cahiers de notes, d’essais et de traduction (de l’anglais, de l’allemand et du russe) sur des sujets aussi variés que les œuvres de Machiavelli, Marx, Crocce, le Risorgimento, l’Action catholique, le fordisme, la culture populaire, la littérature populaire, l’éducation scolaire, les règles de grammaire ou encore les fonctions cosmopolites des intellectuels italiens.

Des concepts majeurs dans l’œuvre de Gramsci apparaissent. Dans le Cahier 11, Gramsci commente le matérialisme historique marxien et dans le Cahier 14, il précise diverses notions : « hégémonie », « guerre de position », « guerre de mouvement » ou encore « césarisme ». À cela, il faut ajouter quatre autres cahiers de traduction littéraire (notamment des contes des frères Grimm).

La prison (1926-1937)

Ustica et Milan

Gramsci passe tout d’abord deux semaines à l’isolement dans la prison Regina Coeli de Rome, puis il est condamné à la déportation pour cinq ans sur l’île d’Ustica, au large de la Sicile. Il y retrouve nombres de camarades de son parti, notamment Bordiga, avec lequel il partage son logement et organise une école destinée aux autres prisonniers.

En février 1927, dans le cadre des « lois fascistissimes », le « Tribunal spécial pour la défense de l’Etat » est créé par le régime ; un nouveau chef d’inculpation est lancé contre Gramsci afin de le faire comparaître, avec d’autres dirigeants communistes, devant ce tribunal. Gramsci est transféré d’Ustica à la prison San Vittore de Milan. Le trajet entre Ustica et Milan dure trois semaines et se déroule dans des conditions très éprouvantes pour la santé du prisonnier. Gramsci restera à San Vittore pendant toute l’instruction du procès.

Intérêt croissant outre-Manche

Les Cahiers de prison sont publiés en Italie par Einaudi sous forme thématique entre 1948 et 1951. Plus tard, la traduction italienne retiendra une publication tripartite des Cahiers conforme à la méthode de travail de Gramsci. Des Cahiers de traduction (Quaderni di traduzione), des Carnets traitant de thèmes divers (Quaderni miscellanei) et des Cahiers spéciaux, davantage thématiques (Quaderni speciali).

Au Royaume-Uni, une anthologie est publiée en 1971 (Selection from the Prison Notebooks, Lawrence & Wishart). Depuis cette traduction tardive, l’intérêt pour l’œuvre de Gramsci n’a cessé de croître outre-Manche. Il y a, en premier lieu, une confrontation fructueuse des écrits de Gramsci et Ludwig Wittgenstein à travers le travail de Piero Sraffa. Ce dernier, un antifasciste italien, fut un collègue du linguiste anglo-autrichien à l’université de Cambridge jusqu’au milieu des années 50.

C’est avec la création du Centre for Contemporary Cultural Studies de Birmingham en 1964, sous la direction de Richard Hoggart, qu’un gramscisme académique voit véritablement le jour. Stuart Hall, l’un des instigateurs principaux des cultural studies, sera jusqu’à sa mort le grand sociologue gramscien du Royaume-Uni.

De simples cahiers

Le Centre culturel italien de Londres se trouve dans le quartier cossu des ambassades de Mayfair. On monte au premier étage de ce vaste immeuble et on entre dans une salle plongée dans l’obscurité. Les cahiers sont entreposés sur un présentoir en bois et protégés par une vitre. L’éclairage est réduit pour ne pas abîmer des documents vieux, mais étonnamment bien conservés.

Un livre à l’entrée invite les visiteur.rice.s à laisser des commentaires. Des messages en italien et en anglais expriment leur émotion d’avoir vu ces Cahiers. La scène a l’apparence d’une veillée mortuaire. Pourtant, ce n’est pas un corps qui se trouve dans la pièce, mais trente-trois cahiers rédigés il y a plus de quatre-vingt ans ans.

Ce sont de simples cahiers d’écoliers, peu épais et de petit format. Ils comportent des lignes horizontales, avec un espace généreux entre chaque ligne. L’écriture est très appliquée, comme celle des maître.sse.s d’école des temps anciens. Il n’y a aucune rature, aucune tâche d’encre sur les dizaines de pages que j’ai pu consulter. Cette écriture est incroyablement microscopique. Il est malaisé de lire le texte, même en s’approchant très près de la page. Lorsqu’un paragraphe est jugé redondant, Gramsci l’a barré en le recouvrant de grandes croix tracées avec application.

Pensée

Gramsci a écrit plus de 30 cahiers durant son emprisonnement. Ces écrits, connus sous le titre de Cahiers de prison (Quaderni del carcere), contiennent ses réflexions sur l’histoire italienne, ainsi que des idées en théorie marxiste, théorie critique et théorie éducative, telles que :

  • L’hégémonie culturelle
  • Le besoin d’encourager le développement d’intellectuels provenant de la classe ouvrière, ce qu’il a appelé « l’intellectuel organique »
  • L’éducation des travailleurs
  • La distinction entre la société politique et la société civile
  • L’historicisme (ou humanisme) absolu
  • La critique du déterminisme économique
  • La critique du matérialisme « vulgaire » ou « métaphysique »

Écrire jusqu’au bout

Les caractéristiques de l’écriture de Gramsci ne nous apprennent rien de nouveau sur son œuvre. Il est toutefois intéressant de comparer cette écriture, si linéaire et soignée, avec le témoignage personnel que Gramsci a laissé de son passage en prison. Une relation épistolaire soutenue avec les membres de sa famille a été publiée par le PCI en 1947 sous le titre de Lettres de prison (Lettere dal carcere).

Gramsci correspond avec son épouse Giulia, sa mère, son frère Carlo, ses sœurs, sa belle-sœur Tatiana et ses enfants. Ces lettres abordent exclusivement des questions familiales. Dans ces missives, Gramsci se soucie de la situation financière de son épouse, de la scolarité de ses enfants (les lettres consacrées à des enfants qu’il n’a pas vu grandir et qu’il ne connaît pas sont particulièrement poignantes). Gramsci réconforte son épouse, gronde son frère, subit les remontrances de sa mère, il réclame des médicaments, des couvertures et des livres. À partir de 1936, la maladie le dévore et la plupart des échanges sont consacrés à son état de santé détérioré.

 Education populaire

Gramsci s’est intéressé de près au rôle des intellectuels dans la société. Il disait notamment que tous les Hommes sont des intellectuels, mais que tous n’ont pas la fonction sociale d’intellectuels. Il avançait l’idée que les intellectuels modernes ne se contentaient pas de produire du discours, mais étaient impliqués dans l’organisation des pratiques sociales. Ils produiraient le sens commun, c’est-à-dire ce qui va de soi. Ainsi les intellectuels engagés aux côtés de la classe ouvrière joueraient un rôle majeur en produisant des évidences qui détruiraient le sens commun produit, selon lui, par la bourgeoisie.

Il établissait de plus une distinction entre une « intelligentsia traditionnelle » qui se pense (à tort) comme une classe distincte de la société, et les groupes d’intellectuels que chaque classe génère « organiquement ». Ces intellectuels organiques ne décrivent pas simplement la vie sociale en fonction de règles scientifiques, mais expriment plutôt les expériences et les sentiments que les masses ne pourraient pas exprimer par elles-mêmes. L’intellectuel organique comprendrait par la théorie mais sentirait aussi par l’expérience la vie du peuple.

La nécessité de créer une culture propre aux travailleurs est à mettre en relation avec l’appel de Gramsci pour un type d’éducation qui permette l’émergence d’intellectuels qui partagent les passions des masses de travailleurs. Les partisans de l’éducation adulte et populaire considèrent à cet égard Gramsci comme une référence.

Critique du matérialisme « vulgaire »

Parce qu’il croyait que l’histoire humaine et la praxis collective déterminent la pertinence de telle ou telle question philosophique, les vues de Gramsci vont à l’encontre du matérialisme métaphysique soutenu par Engels (que Gramsci ne mentionne pas explicitement néanmoins) ou Plekhanov. Pour Gramsci, le marxisme ne s’occupe pas d’une réalité existant par et pour elle-même indépendamment de l’humanité. Le concept d’un univers objectif extérieur à l’histoire et à la praxis humaine est selon lui analogue à la croyance en Dieu, et tombe dans la réfutation du matérialisme énoncée par Kant ; l’histoire naturelle n’a de sens qu’en relation à l’histoire humaine. Le matérialisme philosophique comme sens commun est le fruit d’un manque de pensée critique et ne peut pas, contrairement à ce que disait Lénine, s’opposer à la superstition religieuse. En dépit de cela, Gramsci se résignait à l’existence de cette forme plus grossière du marxisme : le statut du prolétariat comme classe dépendante signifiait que le marxisme, philosophie de la classe ouvrière, pouvait souvent s’exprimer sous la forme de la superstition populaire et du sens commun. Néanmoins, il est nécessaire de défier efficacement les idéologies de classes éduquées, et pour cela les marxistes doivent présenter leur philosophie sous une forme plus sophistiquée, et entreprendre une véritable confrontation avec les vues de leurs adversaires.

« Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté »

On attribue à Gramsci la phrase : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté », la citation exacte est (traduit littéralement de l’italien) : « Je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté » ; elle est extraite d’une lettre à son frère Carlo écrite en prison, le 19 décembre 1929 (Cahiers de prison, Gallimard, Paris, 1978-92).

En lisant les dernières lettres, on perçoit à quel point Gramsci se sent seul et désespéré. Il est rongé par le chagrin et abattu par la maladie. Et pourtant, jusqu’à sa mort, il a rédigé ces cahiers politiques d’une écriture microscopique et soignée ; une écriture paisible.

Fabrice Montebello

Publications

  • Écrits politiques (3 tomes) textes présentés par Robert Paris, Gallimard, Paris, 1974.
  • Cahiers de prison (5 tomes), textes présentés par Robert Paris, Gallimard, Paris, 1983.

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