« Mai 68, c’est une victoire inachevée » par Patrick Viveret…

« Les questions soulevées par Mai 68 sont devant nous »

Patrick Viveret Philosophe et essayiste

Alors qu’il résidait, étudiant, à la cité universitaire de Nanterre d’où est parti le « mouvement du 22 mars », Patrick Viveret1 a participé aux événements de 68. Le philosophe et essayiste, qui fut l’un des animateurs du courant autogestionnaire dans les années 1970 et qui continue d’être actif dans les mouvements altermondialistes, pointe la pertinence des questions posées par la jeunesse d’alors au regard des défis d’aujourd’hui.

Quel rôle avez-vous joué dans les événements de Mai 68 ?

Le 22 mars 1968, j’avais vingt ans, j’étais étudiant en philosophie à Nanterre et je résidais à la cité universitaire. Les premières motivations de ce que l’on a appelé ensuite le « mouvement du 22 mars » – qui a servi de déclencheur au mouvement de mai à la Sorbonne –, a démarré sur une question qui n’était pas directement politique, mais qui était hautement sociétale : la discrimination entre l’accès au bâtiment des hommes et au bâtiment des jeunes femmes. Ces dernières avaient la possibilité d’aller dans le bâtiment des garçons, mais l’inverse était interdit. Nos « camarades femmes », comme on disait à l’époque, ont souhaité qu’il y ait une invasion pacifique de leur bâtiment pour lutter contre cette discrimination. C’est aussi dans ce contexte de forte ébullition que nous avons appris l’arrestation d’un militant du Comité Vietnam national dans une manifestation contre American Express. Par solidarité, il a été décidé de lancer un mouvement d’occupation du bâtiment administratif de la fac de Nanterre.

« Toute l’année 1967 avait déjà été une année de mouvements très importants à l’université »

 

J’étais impliqué parce que j’étais à la fac de Nanterre depuis deux ans. J’étais d’ailleurs engagé dans des mouvements qui venaient de beaucoup plus loin, toute l’année 1967 avait déjà été une année de mouvements très importants à l’université.Par contre, je n’étais pas impliqué dans les mouvements d’extrême gauche, qui me paraissaient hors sol par rapport aux questions qui m’intéressaient. Les jeunes appartenant à ces mouvements étaient complètement dans leur monde et se demandaient comment plaquer un modèle néo-léniniste sur la France.

Autour de ce qui se passe à Nanterre le 22 mars, on peut avoir deux récits très différents. On peut le raconter, comme un article récent du journal de Nanterre, au sens factuel du terme : des militants en lutte contre le système décident d’envahir le bâtiment administratif ; le doyen appelle les forces de l’ordre ; les « enragés » interrompent les cours, etc.

On peut le raconter ainsi, c’est factuel, mais en quoi ces éléments-là deviennent-ils déclencheurs d’un mouvement sociétal beaucoup plus large ? On ne comprend rien si l’on en reste à cette vision des faits. A mon avis, cela a démarré sur un enjeu qui est au croisement d’une dimension personnelle et sociétale, de la même façon que le mouvement actuel de lutte contre le harcèlement sexuel est au point de rencontre entre l’intime et le sociétal. Le croisement des dimensions en 1968 a créé une véritable fécondité, même si l’échec politique de 68 en France est venu très vite, en juin, avec le raz-de-marée gaulliste aux élections.

Qu’est-ce qui vous inspirait, à l’époque, sur le plan politique ?

J’avais été très marqué par un livre d’André Gorz, Le socialisme difficile, dans lequel il prônait notamment le réformisme radical, entendant le mot « radical » dans le sens de ce qui a trait à la racine. Cela m’a amené d’ailleurs au sein du mouvement du 22 mars, créé à cette occasion-là, à défendre cette approche du réformisme radical, ce qui me valait évidemment le fait d’être traité de « droitier ». Même accolé à « radical », le mot « réformisme » dans une assemblée du 22 mars était considéré comme inacceptable.

Mais Dany Cohn-Bendit me laissait tout de même parler, en disant : « Je suis évidemment en désaccord avec les propos droitiers du camarade Viveret, mais je rappelle qu’au sein du mouvement du 22 mars, tout le monde a la parole »… Je rappelle cette anecdote avec amusement car depuis, j’ai retrouvé tous mes camarades de l’époque, y compris Dany Cohn-Bendit, assez nettement sur ma droite !

Quels étaient vos rapports à l’époque avec Daniel Cohn-Bendit ?

J’ai toujours eu de bons rapports avec lui. J’ai eu des désaccords avec lui – et j’en ai encore aujourd’hui – parce que je trouvais qu’il se situait à l’époque dans une vision trop gauchiste et qu’il manque aujourd’hui de radicalité. Mais comme je considère les désaccords comme une chance, à condition qu’ils soient « construits », pour éviter malentendus et procès d’intention, cela ne me gêne pas. Dany, dans cette période, était sur des positions anars assez classiques, mais il avait aussi l’intuition que ce qui faisait la force de mai 1968 était moins du côté de la politique révolutionnaire que du bouleversement comportemental et culturel.

Comment analysez-vous l’événement ?

Outre les livres d’André Gorz, deux ouvrages m’ont énormément marqué à l’époque, qui mettaient des mots sur des intuitions. Pour commencer, le livre de Michel de Certeau, La prise de parole. Ce que disait Michel de Certeau, c’est que la fracture induite par Mai 68 était tellement inédite qu’elle n’avait pas de langage pour s’exprimer. C’est ce qu’il appelle « l’inédit de 68 ». Du coup, des « langages antérieurs » l’ont récupérée, tels les discours néoléniniste ou néomaoïste, qui étaient pourtant totalement inadaptés à la réalité de cette fracture culturelle.

« Cette fracture était tellement inédite qu’elle n’avait alors pas de langage pour s’exprimer »

 

Un autre livre qui a été important pour moi, c’est Mai 1968, la brèche, coécrit par Edgar Morin, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, et qui dit un peu la même chose que Michel de Certeau : ce qui est important dans 68, c’est ce qui s’ouvre, et non pas le discours de fermeture, qui est pour l’essentiel le discours politique « antérieur » de l’extrême gauche, ou même des anarchistes.

Il y a un film qui retrace cette coupure entre l’extrême gauche et la réalité vivante de 68, celui de Romain Goupil, Mourir à 30 ans, qui raconte l’histoire de Michel Recanati, responsable du service d’ordre de la Jeunesse puis de la Ligue communiste révolutionnaire. De tous les mouvements d’extrême gauche, c’était l’un des plus ouverts, infiniment plus que les mouvements trotskistes ou maoïstes durs – les maoïstes staliniens –, mais malgré tout, Michel Recanati était tellement pris dans la logique de construction du parti révolutionnaire, ou encore dans la formation du service d’ordre pour l’affrontement avec la police etc., qu’il n’a découvert qu’après coup, grâce à sa copine, un autre pan de 68, infiniment plus vivant, infiniment plus intéressant et plus fécond : le versant de l’intime. Les femmes, par exemple, disaient aux hommes : « Vous préparez en permanence la révolution, mais on vous signale que, du côté des rôles sociaux entre hommes et femmes, cela n’a pas bougé d’un pouce ! » Recanati vit mal le sentiment d’être passé à côté de 68 : au lieu d’être au cœur de ce qui se passait, il était en train de préparer le service d’ordre. Il va finir par se suicider. C’est un film à la fois absolument magnifique et pathétique, mais qui dit la même chose que ce que disent de Certeau ou La Brèche.

« Mai 68, c’est une victoire inachevée, qui n’a pas de langage pour se dire, qui n’a pas de véritable forme politique »

Au total, ces hypothèses permettent de comprendre en quoi 1968 n’est pas seulement le 68 français, c’est surtout une fracture culturelle mondiale – d’est en ouest et du nord au sud. Ce sera aussi le printemps de Prague, Berkeley, la lutte contre la guerre du Vietnam, le mouvement hippie, etc. Et le 68 français, même s’il a pris une importance relative par rapport à d’autres, doit toujours être relié à cette fracture mondiale.

Mai 68, c’est donc une victoire inachevée, qui n’a pas de langage pour se dire, qui n’a pas de véritable forme politique. Quelques années après, ce que l’on appellera le mouvement autogestionnaire va tenter de lui trouver un langage politique. Mais en 68 même, cela n’existe pas.

Comment raconter l’événement sans l’existence de ce langage ?

On ne peut le raconter que par fragments. Les grands slogans sont pour une partie d’entre eux formidablement anticipateurs. Par exemple, le magnifique slogan « Arrêtons de perdre notre vie à la gagner », qui est au départ inscrit sur les murs de l’usine Sochaux : « Gilda, je t’aime. Arrêtons de perdre notre vie à la gagner » et qui va circuler et devenir « viral » comme on dirait aujourd’hui, sur le thème de la mutation du travail et de l’emploi, et qui est corrélé à l’autre grand slogan, « Ras-le-bol du métro, boulot, dodo ».

« Les grands slogans de Mai 68 sont pour une partie d’entre eux formidablement anticipateurs »

 

Ce sont des thèmes qui ne sont pas inscrits dans un langage politique– la plupart des acteurs de l’extrême gauche considèrent que ces thèmes sont portés par l’hédonisme petit-bourgeois. La grande bataille, y compris au sein du mouvement en mai, est entre ceux qui, sans savoir exactement pourquoi, sentent quelque chose de l’ordre de l’essentiel (et ce sera le cas d’acteurs comme Cohn-Bendit), et ceux qui fondamentalement n’y croient pas. Ils participent, mais avec pour seule préoccupation « la construction du parti révolutionnaire ». Du coup, ils ne sont pas présents dans le cœur de 68, qui est le vécu de la prise de parole.

Que reste-t-il de Mai 68 ?

La thèse que je défends, c’est que les questions posées par 68 sont devant nous et non derrière nous. Les slogans que je viens d’évoquer ouvrent sur des débats très actuels : la question qu’avait posée Hannah Arendt sur le plan théorique dans La Condition de l’homme moderne sur le passage d’une civilisation du travail et du labeur à une « civilisation de l’œuvre ». Cette question aujourd’hui n’est plus une question théorique mais pratique. C’est-à-dire la possibilité d’un nouveau partage des tâches entre les robots et les humains, en réservant par exemple aux humains ce qui relève de l’œuvre et du métier plutôt que de l’emploi (dans le sens étymologique de « plié à »). Cela pose aussi la question de nouvelles formes de liens entre œuvres et revenus, des questions comme celle du revenu de base.

En 1968, apparaît aussi, bien sûr, la question de la jubilation (« Jouissons sans entraves »), celle de la révolution sexuelle et, plus largement, des mœurs. Or, ces questions-là sont toujours présentes et un débat tel que celui sur les violences sexuelles impose d’autant plus de travailler à un renouveau dans l’art d’aimer qui ne peut se limiter à la libération sexuelle.

« 68 intervient à un moment où dans le monde entier s’annonce l’épuisement du grand cycle social-démocrate d’après-guerre »

 

Il ne faut pas oublier enfin que 68 intervient à un moment où, dans le monde entier s’annonce l’épuisement du grand cycle social-démocrate d’après-guerre. Il se caractérisait par trois éléments : une croissance essentiellement matérielle mais pour tous (dont on n’interroge pas la nature) ; un mode de production industrielle ; et l’Etat nation. Du même coup, il y a un impensé sur la question écologique, à travers la question du modèle de croissance ; un autre, pourrait-on dire, sur la question spirituelle au sens large ; et un dernier sur la question mondiale qui commence à apparaître mais que l’Etat nation ne prend pas en charge.Oui, mais c’est plutôt la révolution néoconservatrice qui prendra le relais du cycle social-démocrate…

En effet, 68 n’ayant produit que des éléments de réponse fragmentaires à ce triple bouleversement, c’est la révolution conservatrice anglo-saxonne qui y répondra. Elle prendra en compte la dimension mondiale, mais en la réduisant à la globalisation financière. Elle prendra en compte également la sortie des modèles industriels, en intégrant la mutation informationnelle (terme qui me paraît plus adapté que celui de révolution numérique), mais sous une forme purement compétitive. Enfin, elle prendra en charge la demande de sens, mais sur un mode régressif, en collant à une hyper modernité technologique un modèle de retour à des systèmes de croyance traditionnels, notamment religieux.

Le grand chantier de l’avenir à mon avis, ce sont les réponses à donner à ces trois aspirations fondamentales, qui ont été instrumentées de façon régressive par la révolution néoconservatrice qui elle-même aboutit à une impasse et une fin de cycle. Ce n’est pas par hasard si les deux pays qui ont été les plus engagés dans cette révolution, le Royaume-Uni avec Thatcher et les Etats-Unis avec Reagan, en sont arrivés aujourd’hui, avec le Brexit et l’élection de Trump, à l’épuisement de ce modèle.

« Les trois grandes questions sur le devenir de l’humanité sont devant nous »

 

Face à cette situation nous devons prendre en compte la question mondiale, mais en lui donnant comme réponse la citoyenneté planétaire, au sens de ce qu’Edouard Glissant appelait « la mondialité » ; la mutation technologique, mais en montrant qu’elle peut déboucher sur la logique par nature coopérative de la connaissance et de l’information ; et enfin, une demande spirituelle alternative à la régression identitaire et dogmatique. Bref, les trois grandes questions sur le devenir de l’humanité sont devant nous : il s’agit de la question écologique et de l’avenir de notre planète ; des enjeux liés à la mutation du travail (qu’allons-nous faire de notre vie ?) et enfin de la mutation informationnelle qui inclut désormais les biotechnologies (qu’allons-nous faire de notre espèce ?).

Vous établissez donc un lien direct entre ce qui s’est exprimé de façon désordonnée dans le court moment qu’a été Mai 68 et des alternatives à l’œuvre aujourd’hui ?

Ce que l’on a appelé en sociologie le phénomène des « créatifs culturels », qui a été analysé à partir de l’an 2000 – notamment la grande enquête américaine de Paul Rey et Sherry Anderson qui a donné naissance au terme « cultural creative » (mal traduit d’ailleurs en Français par « créatifs culturels ») – s’inscrit à mon avis dans la continuité directe du travail souterrain, pourrait-on dire de l’année 68.

Je n’en tire cependant aucune conséquence linéaire. Je ne dis pas que c’est l’histoire de la vieille taupe. Rien n’est acquis, et on est déjà rentré à bien des égards dans une période régressive qui peut encore s’aggraver. On retrouve la grande question évidemment présente, en 68, d’Eros et Thanatos reprise par Edgar Morin : comment mobilise-t-on les forces de vie face aux logiques mortifères ?

Comme nous le disons avec le philosophe Abdennour Bidar, il y a aujourd’hui un double dérèglement climatique : au réchauffement climatique s’ajoute une glaciation émotionnelle et relationnelle. C’est-à-dire que plus les gens sont isolés et dépressifs, et plus ils vont avoir tendance à surconsommer. Alors qu’inversement, avec un exemple aussi simple que le covoiturage, on comprend bien que le lien social produit aussi des effets énergétiques.

« Plus les gens sont isolés et dépressifs, et plus ils vont avoir tendance à surconsommer »

 

J’ai cité le forum social mondial avec l’axe Transformation personnelle transformation sociale (TPTS). Il y a un autre : c’est celui de Belem en 2009, qui met la question du bien vivre au centre de la question des transformations à la fois écologiques, sociétales et démocratiques. On peut dire qu’il y a là une continuité profonde avec les questions posées en 68. Comme il s’agissait à l’époque de questions, elles n’avaient pas à disposition de réponses, mais seulement des fragments de réponses. Les slogans et les images jouent un rôle très important sur l’imaginaire : l’essentiel de 68 se parle sous cette forme-là.

Mais la possibilité de construire des éléments de vision sociale, de projets qui ne se contentent pas d’avoir des réponses fragmentaires sous forme de slogans, se joue, à mon avis, maintenant. L’humanité a rendez-vous avec elle-même. La voie proposée par la révolution conservatrice est aujourd’hui bouchée, écologiquement et spirituellement aussi, car elle a fait le lit des régressions identitaires et intégristes, dont la forme extrême est celle du djihadisme. Mais il existe aussi un intégrisme religieux catholique, protestant, juif et musulman, hindou et bouddhiste, ainsi qu’un intégrisme identitaire non religieux. La question de la mobilisation des forces de vie est donc éminemment d’actualité.

Quel était le lien entre les étudiants et les ouvriers ?

A l’époque, ce lien n’arrivait pas à s’établir tant le mouvement ouvrier était capté par la logique de la défense du travail et du salariat. De plus, l’acteur syndical principal de l’époque, la CGT, considérait les étudiants comme des petits bourgeois complètement à côté de la plaque. Le syndicat qui va le mieux comprendre Mai 68, ce sera la CFDT, notamment avec un personnage extraordinairement anticipateur, Edmond Maire, qui voit que le dépassement du Métro-boulot-dodo est une vraie question y compris pour le syndicalisme et qu’on peut repenser ce qui serait non pas un mouvement du travail mais un mouvement de l’œuvre, « œuvrier ». C’est quelque chose que la CFDT de l’époque va comprendre, et c’est pour cela que l’aspiration autogestionnaire va assez vite, dès le début des années soixante-dix, devenir commune à un courant tout à la fois politique, culturel, intellectuel et syndical, et qui va jouer un rôle à l’époque clé.

Ce que l’on appellera la deuxième gauche…

Oui, mais ce terme est presque réducteur par rapport au phénomène. Car ce mouvement, à travers l’autogestion, pose la question du changement par rapport au pouvoir. Ce qui est intéressant dans la deuxième gauche, c’est qu’elle introduira, avec Pierre Rosanvallon, l’idée – qui pour le coup vient directement d’Antonio Gramsci et que reprendra Michel Rocard, – que les enjeux politiques sont d’abord des enjeux culturels, à travers la notion de culture politique. Et qu’il nous faut nous libérer du modèle de la culture sociale étatique, commune à la fois au communisme et à une bonne partie de la social-démocratie en France.

Il y a quelque chose, dans la tentative de créer du lien entre étudiants et ouvriers, qui n’arrive pas à se produire à l’époque. Mais dans les années soixante-dix, la lutte de Lip révélera cela : quand les travailleurs de Lip affirment « l’usine est là où sont les travailleurs », ils montrent la capacité, à travers l’appropriation du travail, de sortir de la partie « labeur et dépendance » pour aller vers la partie « œuvre ». Ou de faire au moins, comme le disait André Gorz, la distinction entre travail contraint et travail choisi.

Y a-t-il des éléments annonciateurs ou préparateurs de 68 ?

Oui, il y a quelque chose de très intéressant à mettre en rapport, pour la France en tout cas, c’est 1962 et 1968. 1962, c’est la fin de la guerre d’Algérie. Pour la première fois depuis des siècles, les générations de jeunes hommes n’ont pas pour horizon le départ à la guerre directement, ou à la préparation de celle-ci. On ne mesure pas à quel point l’organisation des sociétés est structurée par la question de la guerre. Une espèce d’immense béance s’ouvre avec la question : que faire de nos vies ?

« Si la guerre n’est plus l’élément structurant de la vie sociale, une plage nouvelle s’ouvre, qui est en partie vertigineuse »

 

Si la guerre n’est plus l’élément structurant de la vie sociale, pour les hommes directement bien sûr, mais aussi pour les femmes et les enfants, une plage nouvelle s’ouvre, qui est en partie vertigineuse. Il me semble que ce lien entre 1962 et 1968 est rarement fait. Et qu’on sous-estime aujourd’hui, dans la sinistrose ambiante, ce phénomène considérable dans l’histoire de l’humanité : la guerre n’est plus considérée comme l’état normal des sociétés. Pendant des siècles, refuser de faire la guerre était considéré comme un acte de trahison. C’est donc un bouleversement considérable, avec le fait que les famines et les épidémies ont par ailleurs disparu. L’énergie libérée de ce fait, couplée à l’allongement de la durée de vie, créent de nouvelles possibilités. Du coup, les trois grandes questions que j’évoquais tout à l’heure – que faire de nos vies, de notre espèce, de notre planète ? – sont des questions tout à fait inédites.

Y a-t-il encore à l’œuvre aujourd’hui selon vous des « langages antérieurs » de l’époque ?

Par exemple, l’obsession de l’emploi, qui déclenche le chantage à l’emploi. Si on sortait de cette logique, pour aller vers l’œuvre et le métier où on se déplie et on se déploie, on aurait une libération de l’imaginaire. Une des raisons pour lesquelles le mouvement syndical n’arrive pas à intégrer pleinement la question des chômeurs, c’est qu’il raisonne de telle sorte que si quelqu’un n’est plus en emploi, il sort du champ de la réflexion.

Alors que si l’on raisonne en termes d’œuvre et de métier, un peu comme le fait ATD Quart Monde avec son expérimentation des Territoires Zéro Chômeurs, au lieu de parler des gens comme de demandeurs d’emploi, on en fait des offreurs de compétences. On commence par leur demander de quelles compétences ils sont porteurs. Et on va construire le modèle entrepreneurial en fonction de cette offre de compétences et non en fonction de la demande d’emploi.

« L’énergie de vie se trouve stérilisée chez les victimes d’un système, et cela bloque leur capacité de résistance créatrice »

 

Autre exemple : la régression identitaire. Ce qui est mon avis bien exprimé par un auteur que l’on a redécouvert en 68, qui était Wilhem Reich. Dans Psychologie de masse du fascisme, il analyse par exemple ce qu’il appelle le phénomène de la « peste émotionnelle », c’est-à-dire quand des acteurs victimes d’un système, qui, sur un plan purement rationnel, devrait se retourner contre ce système, notamment le système capitaliste, se retournent en fait contre d’autres victimes du même système, souvent ceux qui sont juste en dessous. Si on raisonne en termes purement rationnels, on ne comprend pas. Si on raisonne en termes émotionnels, on comprend bien ce qui se passe : il s’agit d’une façon de maintenir la différence, de ne pas sombrer. Je suis peut-être le dernier de la classe, mais au moins je suis encore dans la classe et je refuse l’immigré qui y entre.

Le concept de « peste émotionnelle » qui avait permis à Reich de comprendre par exemple les ouvriers qui ont fini par adhérer au nazisme, au fascisme, etc. est une clé d’explication pour comprendre par exemple la force du Front national. Et on ne combat pas un phénomène identitaire si on ne comprend pas en profondeur les peurs qui l’alimentent, si l’on se contente de le diaboliser. Reich disait que derrière la peste émotionnelle, il y a une cuirasse caractérielle. L’énergie de vie se trouve stérilisée chez les victimes d’un système, et cela bloque leur capacité de résistance créatrice.

« Un système de domination vit de la dépression, qu’il soit économique ou politique »

 

Il faut se réapproprier le titre du programme du Conseil national de la résistance (CNR), rédigé en 1944, Les Jours heureux. Car choisir d’être heureux est un acte de résistance politique. On a réussi à identifier le fait qu’un système de domination vit de la dépression, qu’il soit économique ou politique. Le premier acte de résistance par rapport à un système de domination, c’est le fait de s’entraider pour sortir de la dépression. Sortir de la sidération. En état de sidération, même les victimes n’imaginent pas qu’il soit possible de faire autrement. On retrouve ici le meilleur de 68, y compris dans ses éléments inachevés.

Patrick Viveret est l’auteur des rapports sur l’évaluation des politiques publiques commandés par le gouvernement de Michel Rocard et du rapport « Reconsidérer la richesse » commandé par le gouvernement de Lionel Jospin. Il a aussi notamment publié La cause humaine. Du bon usage de la fin d’un monde, Les liens qui libèrent, 2012.

Propos recueillis par Catherine André pour https://www.alternatives-economiques.fr/

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