Réfugiés : Témoignages d’Azerbaïdjanais mais de culture arméniennes…

J’héberge chez moi depuis un an (9.3.17) trois personnes qui ont été repoussées de partout : de leur pays d’origine (Azerbaïdjan), de leur premier pays de refuge (Russie), et maintenant de France où l’asile leur est refusé.,

Anna (née le 20.11.72), Hakob (16.4.1969) et Kérob (1.12.1970) SARGSYAN sont de nationalité d’Azerbaïdjan  mais d’origine et de culture arméniennes, chrétiens dans un pays majoritairement musulman. Leurs grands-parents avaient fui le génocide de 1915-1916 et la famille s’était réfugiée en Azerbaïdjan. Ils sont nés et ont grandi à MATRASA, un village où la quasi totalité des habitants étaient d’origine arménienne et où l’école se faisait en arménien (avec 6 heures de russe par semaine). Ils se connaissent depuis toujours, habitaient dans la même rue et fréquentaient la même école. C’est une région de vignobles, les parents travaillaient dans l’usine viticole d’état. Maison confortable, grand potager, verger. Enfance heureuse. Ne sortant pas du village, pas de contacts avec les Azéris. ( photo d’illustration  hors sujet )

LES MASSACRES :

En février 1988, près de Bakou, des Azéris ont commencé à tuer des personnes d’origine arménienne (raisons ethniques et religieuses). À partir de cet événement, des Azéris venaient dans le village pour les chasser, disant que ce n’était pas leur terre et qu’ils n’avaient plus le droit de vivre en Azebaïdjan. Tout en espérant que la situation se calme, dans les familles c’était la confusion totale, les enfants n’allaient plus à l’école car les parents avaient peur que les Azéris mettent leur menace à exécution.

Le 30 mai 1988 : Ce jour-là en fin d’après-midi nous étions tous dans la maison. Mes parents revenaient de leur travail à l’usine vinicole. Soudain nous avons entendu des cris dans la rue. Nous sommes sortis pour voir ce qui se passait.

         De nombreux Arméniens couraient dans la rue, ils disaient qu’il fallait fuir car les Azéris attaquaient le village. C’était une situation de panique générale. Les assaillants frappaient sans discernement les hommes, les femmes, les enfants.

         Mon père nous a demandé de courir le plus vite possible avec mon frère pour nous cacher à l’extérieur du village. Nous avons fui avec d’autres personnes en laissant nos parents et nous nous sommes cachés dans un bois.

         Mon frère Tigran n’a pas supporté d’abandonner nos parents, il est retourné au village contre l’avis des adultes. Malheureusement il n’est jamais revenu.

         Ce soir-là nous étions environ 20 personnes à nous être regroupés pour nous cacher dans ce bois. Nous avons dormi à même le sol car nous avions trop peur de retourner au village.

         Le lendemain matin, nous n’entendions plus de bruit dans le village, nous apercevions au loin d’épaisses fumées. Nous avons décidé de nous rendre au village. C’était un désastre, il y avait des cadavres à même le sol dans les rues, la plupart des maisons avaient été incendiées.

         En m’approchant de notre maison, j’ai découvert les corps sans vie de mes parents et de mon frère.

         Après avoir enseveli les morts, les adultes ont décidé de retourner nous cacher dans les bois, car nous craignions que les Azéris reviennent commettre d’autres crimes. Nous y sommes restés jusqu’au 8 juin 1988, nous étions environ 40 personnes.

         Un des hommes a organisé grâce à ses connaissances notre départ en bus vers la Russie. Nous avons voyagé pendant trois jours et sommes arrivés dans la ville de Georgiyevsk. Nous avons pu nous installer dans un foyer d’hébergement appartenant à une usine de briques, qui n’était pas occupé en totalité. 

LA VIE EN RUSSIE :

         J’étais seule, je n’avais plus de famille ; Hakob et Kérob se sont occupés de moi.

Nous avons vécu dans le foyer de 1988 à 1996, contre un loyer mensuel de 2000 roubles. Mon mari et son frère travaillaient illégalement dans le bâtiment en tant que manœuvres.

         Hakob et moi nous sommes mariés le 8 janvier 1992 et notre fille Vardanush est née le 9 mars 1993.

         Nous n’avons jamais pu obtenir d’enregistrement auprès des autorités russes (propiska). (Démarches répétées de 1997 à 2001 ; mais il aurait fallu des papiers d’identité, et tout avait brûlé dans notre maison en Azerbaïdjan). Tous les mois nous devions verser au policier du quartier 1500 roubles, il venait nous rançonner à la maison. Lors de contrôles de police, nous devions également donner de l’argent pour pouvoir continuer notre chemin.

         La vie en Russie était très compliquée, très difficile. Nous faisions très souvent les frais de nos origines arméniennes, dans la rue on nous traitait de « sales noirs ». Nous étions rejetés. Notre fille n’a jamais pu être scolarisée car nous n’avions pas d’existence légale aux yeux des autorités russes.

Mon agression en 1995 : En juillet 1995, j’étais enceinte de huit mois de notre deuxième enfant. J’étais dans la rue et j’ai subi une violente agression du fait de mes origines arméniennes. Je n’ai pas eu le temps de réagir, un homme m’a bousculée et je suis tombée à la renverse dans la rue. J’ai immédiatement perdu connaissance.

         Je me suis réveillée à l’hôpital. Les médecins m’ont expliqué qu’ils avaient dû pratiquer une césarienne et que sous le choc de ma chute mon enfant était mort.

         En 1996 nous avons été chassés du foyer car le nouveau responsable ne voulait plus héberger des personnes sans documents officiels. Nous avons trouvé une petite maison en location dans le même quartier, 147 rue Matrassov, qui appartenait à une infirmière, Tanya.

Le 17.12.2002, obligation de quitter le pays dans les 30 jours. Répété le 28.3.03 : dans les 15 jours.  Ils sont restés.                                                                                                               

L’agression vécue par Hanob et Kérob en 2007 : En avril 2007, Hakob et Kérob rentraient du travail, c’était en fin d’après-midi, ils étaient dans la rue à proximité de la maison. Un groupe de délinquants les ont agressés en pleine rue, ils ont été frappés à coups de poings, de pieds et de bâtons. Des voisins sont venus m’avertir : mon mari et mon frère gisaient au sol en sang, ils avaient perdu connaissance. Heureusement des témoins avaient averti les services de secours et Hakob et Kérob ont été emmenés en ambulance à l’hôpital central de la ville.

         Hakob est resté une semaine dans le coma, Kérob deux semaines. Puis Hakob une semaine en observation et Kérob deux semaines.

         Le lendemain de l’agression je suis allée au commissariat pour porter plainte. Un policier a enregistré ma déposition mais la police n’a rien entrepris car en Russie nous n’avons aucun droit, nous ne sommes pas considérés comme des citoyens.

         J’y suis retournée quelques semaines après l’agression, mais les policiers m’ont expliqué que l’enquête était toujours en cours d’instruction, mais je savais bien que la police ne ferait rien pour nous.

         Au retour de mon mari et de mon beau-frère à la maison je me suis occupée des soins (pansements et médicaments). Depuis l’agression Kérob souffre d’un très grave handicap mental, il se comporte comme un petit enfant et ne pourra plus jamais vivre normalement. Je l’accompagne personnellement dans sa vie quotidienne, il est à ma charge et il me considère comme sa mère.

         Mon mari Hakob est devenu épileptique, la médication prescrite en Russie n’était pas du tout efficace et il faisait des crises très fréquentes, plusieurs fois par mois. Il n’a pas travaillé pendant des mois. Après il a pu reprendre le travail mais uniquement lorsqu’il se sentait bien physiquement. Il devait très souvent changer d’employeur car lorsque celui-ci s’apercevait de sa maladie il le congédiait.

         Jusqu’en 2007 je n’ai pas travaillé, je m’occupais des tâches ménagères et de ma fille. Après l’agression j’ai dû chercher un emploi pour subvenir aux besoins. Grâce à notre propriétaire Tania j’ai trouvé un emploi dans une cantine. Je faisais la plonge de 9 h à 16 h. Ce travail n’était bien sûr pas déclaré car je n’avais pas de papiers d’identité. Je gagnais entre 5000 et 7000 roubles par mois. J’ai travaillé là-bas jusqu’à notre départ de Russie en 2015.

L’incendie de notre maison le 4 avril 2014 : Ce 4 avril nous étions à la maison et regardions la télévision. Il était 10 heures du soir, nous avions l’habitude de ne pas fermer la porte à clé.

         Soudainement cinq hommes très costauds, le crâne rasé, ont fait irruption dans la maison. Ils ont commencé à tout renverser, à tout casser. Ils nous trairaient de « sales noirs d’Arméniens », hurlaient en disant que cette fois nous allions vraiment comprendre qu’il fallait que nous quittions la Russie, que nous n’avions rien à faire dans leur pays.

         Ils nous frappaient à coups de pieds et de poings. Kérob, du fait de son handicap, criait, il avait très peur. Un des agresseurs lui a ordonné de se taire mais cela n’a eu aucun effet. Il lui a donné un coup de couteau au niveau du cou, il saignait beaucoup.

         En sortant de la maison, les agresseurs ont répandu de l’essence sur le sol et ont mis le feu à nos affaires. Ils sont sortis en criant : « Mourez, Arméniens noirs ! » Nous avons par chance réussi à sortir de la maison en feu. Notre propriétaire a tout de suite appelé les pompiers qui sont intervenus rapidement pour éteindre l’incendie.

         Une ambulance nous a emmenés à l’hôpital car nous avions été intoxiqués par les fumées. La main de mon mari était brûlée. Les médecins l’ont soigné, et mon beau-frère pour sa plaie au cou. Nous sommes restés trois jours en observation à cause de l’intoxication par les fumées.

         Je suis allée au commissariat avec notre propriétaire Tanya mais la police, encore une fois, n’a rien fait. 

Certificat des pompiers du 10.4.2014 attestant que tous les biens et documents ont été détruits par le feu.

         Après cela nous avons décidé de quitter la Russie car nos vies étaient vraiment en danger. Tanya connaissait une personne qui travaillait dans une « agence de tourisme ». Les démarches ont pris du temps car il fallait faire établir de faux passeports pour pouvoir voyager à l’étranger.

         Pendant un an nous avons vécu dans la peur d’être une nouvelle fois la cible de délinquants nationalistes russes, à cause de nos origines arméniennes.

         Le 4 juin 2015 nous sommes allés à Moscou. Ensuite nous avons voyagé en bus jusqu’en France

Après l’incendie de leur maison, ils ont décidé de fuir la Russie. Une « agence de tourisme s’est chargée de leur faire de faux passeports juste pour le voyage (ils n’avaient plus aucun papier) et de les acheminer « dans un pays où ils n’auraient pas de problèmes ». C’est ainsi qu’ils se sont retrouvés à Grenoble, le 8 juin 2015. Le transporteur leur a repris les faux passeports.

Ils ont été heureusement très vite pris en charge par l’ADA (association d’aide aux demandeurs d’asile) ; offre d’hébergement en CADA le 15 juin ; leur demande d’asile a été enregistrée par l’OFPRA le 8 juillet, et ils y ont été reçus le 8 octobre. Leur demande a été rejetée (26.11.2015)  au motif qu’ils n’apportaient pas de preuves suffisantes de la vérité de ce qu’ils racontaient. Dans le document présentant leur recours auprès de la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile), Anna s’explique ainsi :

Entretien à l’OFPRA : J’ai été entendue seulement 35 minutes, l’officier de protection ne me laissait pas le temps de répondre, il me coupait la parole et cela m’a beaucoup perturbée, je n’ai à aucun moment pu développer mes réponses. 

Le recours auprès de la CNDA a été enregistré le 24.12.2015. Ils ont été auditionnés le 29 novembre 2016. Leur recours a été rejeté : on leur reproche de ne pas avoir fourni de documents officiels, et de n’avoir pas su suffisamment  prouver la réalité de leurs séjours tant en Azerbaïdjan qu’en Russie.

Suite au rejet ils ont dû quitter le CADA, le 7 février 2017, avec trois nuits d’hôtel payées.

Je les ai accueillis chez moi, à Mens, depuis le 9 mars 2017. Cet accueil ne me pose aucun problème et peut continuer tant que je suis en vie. Ils sont d’une gentillesse, d’une honnêteté et d’une bonne volonté extrêmes.

Le 26 mars 2018 ils ont reçu l’OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français).

Où la France veut-elle les renvoyer ? Ils n’ont jamais vécu en Arménie. En Azerbaïdjan leurs familles ont été massacrées. En Russie ils n’ont jamais pu obtenir de permis de séjour et ont subi des violences extrêmes. L’an dernier nous avons fait des démarches auprès des ambassades de ces trois pays, pour essayer d’obtenir des papiers. Aucune réponse.

Ici ils ne dérangent personne et peuvent se reconstruire sereinement, en sécurité. Qui voudrait de nouveau bouleverser leurs vies ?

André Leenhardt – 27 mars 2018

Envoyé par Aguite et Gilles WARNERY
11 Chemin des Combes
26150  DIE
Tel: 04 75 22 03 75
et    07 83 87 58 92

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