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Vaccins, violence, police… Qui sont ces français schizophrènes…

Pas un sujet d’actualité qui ne déclenche dans ce pays des clivages radicaux. La France serait-elle irréconciliable ?

Dans un récent article du Financial Times, l’excellent Simon Kuper (qui vit à Paris) se demandait pourquoi, alors que la France et le Royaume-Uni présentent tant de traits communs, les Anglais sont contents d’eux (complacent) et les Français, apocalyptiques. Le catastrophisme n’est pas un thème nouveau. S’il est un rang que nous défendons avec talent et efficience, c’est bien celui de nation la plus pessimiste du monde. Que nous ayons peur du déclassement, du déclin, du chômage, de la vieillesse, de la mort, du présent, de l’avenir, etc. n’est pas pour nous étonner. Le pessimisme est une lucidité. Ce qui est moins banal, c’est la façon dont le champ du débat public charrie aujourd’hui des raisons de désespérer qui sont aussi symétriques que contradictoires au sein de l’éventail politique.

Ainsi, il est acquis à gauche que la France a cédé au modèle ultralibéral ou, mieux, néolibéral. Il n’est pas une déclaration de Dominique Méda qui nous le laisse ignorer. Partout, l’Etat a reculé pour faire place aux forces du marché. Pis : les logiques internes à l’Etat ont elles-mêmes été entièrement gagnées (on devrait dire : gangrenées) par la culture managériale. Ce néolibéralisme, Johann Chapoutot, dans son livre Libres d’obéir, le management du nazisme à aujourd’hui (Gallimard, 2020), en livre la clef. Profondément hostiles à un État pétri de régularité et d’autorité, les nazis l’auraient émietté à travers une gestion par « objectifs » lui faisant perdre de vue le long terme : « ne jamais penser les fins, être cantonné au seul calcul des moyens est constitutif d’une aliénation au travail dont on connaît les symptômes psychosociaux : anxiété, épuisement, burn-out, ainsi que cette forme de démission intérieure que l’on appelle le bore out« , écrit Chapoutot. Le néolibéralisme qui a révolutionné la gestion de l’État français serait-il un néonazisme ? L’auteur ne va pas jusqu’à comparer hier et aujourd’hui. Il se contente d’un implicite « suivez mon regard ». Exactement au même moment, ce qui reste de libéraux en France se transfère par mail l’organigramme du ministère de la Santé, dévolu à la lutte contre une pandémie qui en a exposé plus d’une faille. Les autorités indépendantes se superposent aux directions centrales dans un joyeux désordre d’agences, de comités, d’instances de concertation, œuvre d’une ingénierie administrative devenue folle, justifiant que Die Zeit, plagiant Gary Shteyngart, qualifie la France d' »Absurdistan ». A un modèle néolibéral d’inspiration nazie s’oppose donc un modèle soviétique d’inspiration stalinienne.

Ces clivages radicaux sur lesquels les Français sont irréconciliables

La schizophrénie française ne s’arrête pas là. La vaccination a exposé, d’un côté, la France des antivaccins ou des sceptiques méthodiques refusant de recevoir la moindre dose d’un poison mortel supposé vous protéger d’une maladie imaginaire, par ailleurs curable, selon Philippe de Villiers, grâce un « ballon de pastis ». De l’autre côté : la France des adeptes de la vaccination s’arrachant les cheveux à l’idée que leur pays ait échoué à en inventer un, s’impatientant que des usines s’installent chez nous, se faisant fort de consommer français, et plus vite que ça. Comme si cette opposition ne suffisait pas, on en a inventé une autre. Ainsi, la désorganisation de l’État a eu comme effet de bord d’aller chercher des compétences privées, notamment la plateforme de rendez-vous médicaux Doctolib, qui a permis de planifier les vaccinations avec efficacité. « Hégémonie », « ambitions dévorantes », « quasi-monopole », sécurité des données qui « pose question » : Le Monde n’a pas eu de mots assez durs pour condamner cette immixtion censément néolibérale quand d’autres y voyaient le CQFD de leur combat antibureaucratique.

Tout semble désormais marqué du sceau de ces clivages radicaux sur lesquels les Français sont irréconciliables. La violence ? Elle explose, à moins qu’elle ne baisse ( ? ). La police ? Outrageusement violente selon Mediapart, insupportablement agressée selon Le Figaro. Le climat ? La civilisation industrielle et technologique nous entraîne vers l’abîme pour les uns, elle sera notre planche de salut pour les autres. La France ? Prête à un rebond historique selon Bruno Le Maire, en voie de délitement définitif selon des généraux en retraite. L’avenir ? Lumineux et lugubre.  

Ainsi, nous ne sommes pas seulement pessimistes : nous différons radicalement sur les raisons pour lesquelles nous avons bien raison de l’être. Ce ne sont plus seulement les remèdes qui nous opposent, mais le simple diagnostic qui nous sépare : les statistiques, les tendances, que d’honnêtes experts martèlent dans les journaux et sur les plateaux de télévision, ne nous réconcilient plus. Le bon sens du « boucher-charcutier de Tourcoing » cité par le ministre de l’Intérieur défrise les économistes habitués à la rigueur du chiffre. Les prévisions étant niées par les faits, nous voici entrés dans une ère où le politique doit régulièrement tenter des « paris », eux-mêmes vivement critiqués. Au regard de cette manière de s’inventer des angoisses et de les faire prospérer, nos performances en matière de pessimisme vont presque de soi. Il faudrait espérer que soit bientôt institué un classement des névroses : nous sommes assurés d’y briller.

Sylvain Fort ( envoyé par l’auteur )

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