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L’ethnologue constate, dans une tribune, le décalage entre l’appel à la consommation et à la croissance, et les comportements, de plus en plus nombreux, visant à « ralentir » son mode de vie et son activité professionnelle.

La bataille pour un ralentissement de nos modes d’existence et un consumérisme plus tempéré a commencé. Elle n’est plus la chasse gardée de militants écologistes, mais touche désormais toutes les classes sociales. La « sobriété » figure cette nouvelle humeur et se propage au fur et à mesure que des citoyens se lassent d’une société inadaptée aux nouveaux enjeux de la mutation climatique.

La révolution silencieuse de la sobriété s’immisce dans de nombreux pans de nos vies, nous intimant en sourdine de ralentir nos cadences, n’en déplaise à la modernité qui nous pousse à la vitesse.

La sobriété incarne ce coup de frein à nos consommations, ce ralentissement de nos modes d’existence qui libère un nouvel horizon où la performance et la réussite à tout prix ne sont plus les signes inconditionnels de nos imaginaires de vies réussies. Que de chemin parcouru depuis l’ascétisme de quelques aficionados du plateau du Larzac dans les années 1970, sous l’œil goguenard de la société de l’époque…

Une enquête sur trois terrains (télétravail, habitat participatif, cadres « décrocheurs »), menée dans le cadre d’un travail doctoral par entretien et questionnaire entre juin et septembre 2021, met en lumière un décalage entre les incantations des politiques à consommer plus pour soutenir l’économie et une frange de la population, toutes classes sociales confondues, qui opte pour un ralentissement de son mode de vie. La nouvelle donne climatique n’est sans doute pas étrangère à cette nouvelle réflexion sur la vie matérielle.

Le dernier baromètre de l’Association nationale des directeurs des ressources humaines (ANDRH) de juin 2021 souligne que près de trois employeurs sur dix sont confrontés au déménagement de leurs salariés depuis l’avènement du télétravail, marqueur d’une nouvelle sobriété.

Des espaces de solidarité

Des télétravailleurs, majoritairement trentenaires, quittent Paris pour migrer vers des lieux plus proches de la nature, loin du tumulte de la ville, d’autant plus que ce devenir urbain leur semble peu conciliable avec des projets d’enfants. Souvent originaires de province, ils optent pour un rapprochement familial plutôt que le choix d’une région « carte postale de vacances », même si les deux ne sont pas incompatibles.

Ce renouement avec la terre de son enfance et la famille élargie construit des espaces de solidarité qui, selon leurs dires, « adoucit et ralentit leur mode de vie ». Improviser une garde d’enfants, entreprendre des travaux dans son nouvel habitat devient plus aisé grâce au jeu des solidarités familiales et un voisinage que la grande ville avait en partie évincé, même si le tableau des retrouvailles avec le clan n’est pas exempt de tensions.

Les pratiques de consommation évoluent avec, d’un côté, une baisse de l’intérêt pour l’habillement (– 13 % depuis janvier 2021, selon l’Institut français de la mode), les produits hygiéniques et le maquillage, et, de l’autre, de nouvelles consommations le week-end pour ces ex-familles urbaines à la fibre écolo, qui profitent de la proximité de stations estivales ou d’espaces champêtres à portée de bicyclette ou de voiture. Si l’usage d’une ou deux voitures met à mal leurs convictions environnementales, le recours à une « sobriété narrative » apaise ces ambivalences : « Mais je consomme bio et je fais mon compost. »

Toujours est-il que, même si le bilan carbone n’est pas toujours au rendez-vous, ce travail distancié économise des comportements superflus, le « paraître » s’estompe au profit d’un « être » plus authentique, comme en témoigne l’accélération de la déconstruction des codes sociaux de l’entreprise. Le « faire valoir » s’essouffle, tandis que l’écart entre le « moi privé » et le « moi entreprise » se réduit avec, à la clé, une économie émotionnelle dès lors que ces identités plurielles se rejoignent et s’harmonisent.

« Indolence volontaire »

Le rapport à l’habitat se fait plus sobre, des initiatives citoyennes de coopératives se constituent pour un habitat participatif mutualisé − il est en croissance de 13 % par an, selon le rapport 2019 du Mouvement national de l’habitat participatif −, encadré par la loi pour l’accès au logement et un urbanisme rénové (loi ALUR, du 24 mars 2014). L’habitant-citoyen devient propriétaire collectivement du bâtiment mais locataire à titre individuel, et la spéculation immobilière y est proscrite.

Des habitats moins conventionnels et nomades font aussi leur nid, les « tiny houses » ou micromaisons, dans une nouvelle version du retour à l’essentiel. Sur les réseaux sociaux fleurissent des groupes d’entraide pour des « petites bourses » en recherche d’habitats à retaper au cœur de la « belle nature ».

Notre troisième enquête nous a fait rencontrer des cadres « superdiplômés » adeptes d’un travail comme « condiment de plaisir à la paresse », pour reprendre la formule de l’essayiste Paul Lafargue (1842-1911). Philippe, polytechnicien, promis à une belle carrière, jette l’éponge après quatre ans d’activité professionnelle et alterne emploi de courte durée et inactivité pour reprendre sa vie en main et goûter une autre temporalité. La « valeur travail » dévoile ses premières fissures ; souvent convoquées à contresens comme valeur morale, ses nouvelles brèches ouvrent la voie à une autre éthique, celle d’un « droit à la paresse ».

Etonnamment, on retrouve ce phénomène à l’autre extrémité du globe, dans l’empire du travail où, sur les réseaux sociaux, des mouvements contestataires de jeunes Chinois s’insurgent contre une société trop matérialiste et un monde du travail jugé trop oppressif. Le « tang ping » est le nom donné à cette « indolence volontaire » qui, à bien des égards, renoue avec cet art de vivre confucéen trop vite rangé au rayon du folklore.

Parions que ces résistances éparses à une certaine « modernité » ne sont pas un feu de paille. Le monde de l’entreprise essaye à son tour de s’y accrocher et le marketing y va de sa contribution avec le « démarketing », message négatif sur un produit pour attirer l’attention, après avoir dressé des milliards de consommateurs à la frénésie de la consommation. La question devient moins taboue : travailler et consommer moins pour une vie meilleure et plus libre ?

Laurent Assouly est doctorant au laboratoire de recherche en sciences de gestion de l’université Paris-II-Panthéon-Assas (Largepa).

Décroissance, généalogie d’une idée

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