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Thierry Pech : « Il ne suffit pas de déclarer sa fidélité aux classes populaires pour les rencontrer »

Selon le directeur du think tank Terra Nova, il existe une « incapacité persistante », de la part des partis et notamment de gauche, à comprendre les transformations et les divisions d’un monde populaire beaucoup plus divers qu’autrefois.

Tribune. Voilà plus de dix ans que la gauche est accusée d’avoir « abandonné les classes populaires ». Ce faisant, elle aurait délibérément brisé son socle électoral historique et organisé sa propre déroute. Ceux qui adhèrent à ce récit prétendent en avoir trouvé la preuve dans la publication, en mai 2011, d’un rapport de Terra Nova sur la stratégie électorale de la gauche qui lui conseillait de rechercher les suffrages des jeunes, des femmes, des diplômés, des minorités et des quartiers populaires plutôt que ceux des ouvriers et des employés.

J’ai, dès mon arrivée à Terra Nova, pris mes distances avec ce rapport, mais la polémique qu’il a suscitée masque, aujourd’hui encore, un fait qui empêche la gauche de renouveler son assise : une incapacité persistante à comprendre les frontières et les transformations du monde populaire. C’est cette difficulté qui était le plus problématique dans l’analyse de Terra Nova, comme chez la plupart de ses contradicteurs, et qui transparaît, aujourd’hui encore, dans l’ensemble des discours politiques.

Le monde ouvrier, éloigné de l’industrie

Commençons par les ouvriers, composante longtemps hégémonique des classes populaires dans l’imaginaire collectif. La tendance des dernières décennies est clairement au déclin : les ouvriers représentent aujourd’hui 20 % de l’emploi total, soit 10 points de moins qu’au début des années 1980 et 20 points de moins qu’à la fin des années 1950. Le monde ouvrier s’éloigne en outre de l’industrie : si les ouvriers qualifiés (fraiseurs, chaudronniers…) n’ont pas trop mal résisté, les ouvriers non qualifiés sont passés, en quarante ans, de près de 30 % de l’emploi ouvrier à 15 % environ. Les deux tiers des ouvriers d’aujourd’hui ne travaillent plus dans le secteur industriel.

De fait, l’identification des ouvriers aux prolétaires des grands ateliers industriels d’antan relève de la persistance rétinienne d’une gauche nostalgique. Si elle veut renouer avec les ouvriers d’aujourd’hui, il ne lui suffira pas de parler au monde de l’usine ou de faire des gammes sur la réindustrialisation (projet essentiel, mais pour d’autres raisons). Qu’ils soient chauffeurs, cuisiniers ou maçons, la majorité des emplois d’ouvriers se trouve en effet aujourd’hui dans des entreprises de plus petite taille où la socialisation des expériences de travail est moins aisée, les interactions avec les autres catégories plus diversifiées et les syndicats souvent absents. Le sentiment d’appartenance au monde ouvrier s’est d’ailleurs affaibli : au début des années 2010, un quart seulement des ouvriers se considérait encore comme appartenant à la « classe ouvrière ». Celle-ci n’a pas seulement perdu en nombre et en cohérence : elle s’est aussi dépouillée d’une conscience d’elle-même et des grands récits qui lui donnaient forme.

Une concurrence inédite entre les travailleurs

Pendant ce temps, les emplois peu ou pas qualifiés se sont massivement déplacés vers les services aux personnes, le commerce, la restauration, l’hôtellerie… Tandis que le monde ouvrier se contractait, celui des employés continuait de croître (27 % des emplois en 2019 contre 25 % en 1982). Cet univers largement féminisé – les trois quarts des employés sont des femmes – n’a pourtant guère attiré l’intérêt des états-majors de campagne, à gauche comme à droite : les vendeuses, femmes de ménage, hôtesses d’accueil, standardistes, aides-soignantes et « nounous » sont restées des fantômes du discours politique.

Il s’est pourtant joué, dans ces emplois de services, un retournement décisif. La qualité de la prestation y est en effet souvent inséparable des qualités personnelles de celui ou de celle qui la produit, comme le notaient les économistes Dominique Goux et Eric Maurin dès la fin des années 1990. Cette individualisation des relations d’emploi, qui a installé une concurrence inédite entre les travailleurs, a peu à peu détruit le socle des « rapports de production » qui fondait l’ancienne lecture du social.

« Si la gauche veut reconquérir les classes populaires, elle doit éviter les foyers déformants du cartographisme social »

Sur ses décombres a émergé, depuis dix ans, une nouvelle grille de lecture : l’opposition entre métropoles et « France périphérique ». Conçue par le géographe Christophe Guilluy, elle s’appuie sur deux phénomènes incontestables : la métropolisation des emplois et des richesses et la périurbanisation de la population. Depuis vingt ans, les grandes aires urbaines ont en effet concentré la plus grande part de la croissance et des créations nettes d’emplois dans le secteur marchand. Dans le même temps, le périurbain voyait sa population exploser. Ces deux facteurs expliquent la multiplication des « navetteurs », l’allongement continu des distances entre domicile et travail et l’accroissement de la dépendance à la voiture.

Métropoles contre « périphéries »

Sur ces bases, Christophe Guilluy a proposé un cadastre sociopolitique en trois volets : du côté des métropoles, les populations les mieux dotées en capital économique et culturel et les opinions les plus disposées au multiculturalisme et à l’immigration ; du côté des deuxièmes couronnes et des espaces ruraux – les « périphéries » –, un vaste ensemble de populations parcourues d’un sentiment croissant de décrochage où l’on retrouverait les trois quarts des classes populaires ; enfin, dans les premières couronnes des centres métropolitains, les « cités » censées polariser la sollicitude de la bourgeoisie urbaine.

Convaincus par cette typologie, certains anticipaient, à l’élection présidentielle de 2017, une revanche des périphéries. La répartition géographique des suffrages du premier tour a plutôt démenti cette théorie : le champion supposé de la bourgeoisie de centre-ville, Emmanuel Macron, a certes trouvé la plus grande partie de ses voix dans le cœur des grandes aires urbaines, mais ce fut aussi le cas de la représentante désignée des périphéries populaires, Marine Le Pen : près de la moitié de ses voix venait de ces mêmes territoires !

Si la lecture géographique fonctionne mal, c’est parce que les territoires sont beaucoup moins homogènes qu’on ne le croit. Ainsi, les années 2010 ont vu les inégalités s’accroître à l’intérieur des aires métropolitaines – la majorité des pauvres, immigrés ou non, vivent toujours dans les grandes villes – et les territoires de moindre densité sont, eux aussi, très divers : si certains sont frappés par le déclin industriel, la plupart d’entre eux voient coexister des zones dynamiques et des zones déprimées.

Fin 2018, certains se sont empressés de voir dans le mouvement des « gilets jaunes » la révolte des périphéries qu’ils avaient vainement attendue un an plus tôt. Las, le diagnostic ne s’est pas révélé plus convaincant : la carte de la « France des ronds-points » ne disait rien de précis sur les lieux de résidence des manifestants. Mieux, elle était très proche de celle des grands centres urbains, comme l’a souligné le géographe Sylvain Genevois. La distribution des points de blocage en Ile-de-France montrait même que le mouvement était relativement absent des départements les plus populaires.

Si la gauche veut reconquérir les classes populaires, elle doit donc cesser de les regarder à travers les catégories qui structuraient le monde d’hier, mais aussi éviter les foyers déformants du cartographisme social. Cet effort d’accommodation lui permettra de les découvrir sous un jour nouveau – et de mieux situer leurs divisions. D’autant que le sentiment d’injustice qui traverse la société ne peut plus être rapporté uniquement à une condition d’emploi ou une situation sur le territoire : les épreuves liées aux parcours de vie, comme les discriminations et la précarité, dessinent aujourd’hui une expérience nouvelle des inégalités.

Pour adopter une nouvelle approche, la gauche doit commencer par comprendre ce qui s’est passé ces dernières décennies. Les classes populaires formaient autrefois pour une large part un monde fermé sur lui-même où l’on quittait rarement son quartier, où l’on cultivait l’entre-soi et où l’on regardait avec défiance ceux qui éprouvaient le désir d’en sortir. Depuis une cinquantaine d’années, elles ont rompu avec cet isolement collectif en s’ouvrant aux autres mondes sociaux.

Cette ouverture a nourri d’importants bouleversements. Alors que les classes populaires des années 1950 quittaient l’enseignement à 15 ou 16 ans, leurs enfants ont accédé au lycée et certains de leurs petits-enfants à l’enseignement supérieur. Alors qu’une partie des femmes des classes populaires dépendait étroitement des revenus de leur mari, un grand nombre d’entre elles sont entrées sur le marché du travail, notamment dans les métiers de services. Alors que l’emploi industriel peu qualifié tenait le salariat populaire dans des environnements sociaux homogènes et limités, le développement des services leur a ouvert des champs d’interaction beaucoup plus vastes.

« Sa diversité du monde populaire est telle qu’elle menace les catégories même à travers lesquelles on tente de s’adresser à lui »

Ces transformations se sont accompagnées d’une augmentation des inégalités au sein des classes populaires elles-mêmes : inégalités d’exposition à la précarité et au sous-emploi, au risque de pauvreté, inégalités dans l’expérience des pénibilités du travail, inégalités d’accès à la propriété immobilière… De fait, le monde populaire est aujourd’hui beaucoup plus composite qu’autrefois. Sa diversité est telle qu’elle menace les catégories même à travers lesquelles on tente de s’adresser à lui.

Le clivage qui opposait jadis, de manière parfois un peu simpliste, les dominants aux dominés ne suffit plus à rendre compte de cette complexité. Comme l’a montré le sociologue Olivier Schwartz, un clivage sur plusieurs fronts tend désormais à s’imposer : il oppose, d’un côté, les milieux populaires relativement intégrés aux catégories dominantes et, de l’autre, aux pauvres et à ceux que l’on qualifie à présent d’« assistés ». L’altérité sociale prend ainsi le visage de la domination économique et culturelle mais aussi celui de l’exclusion, de ceux qui dépendent des minima sociaux et dont on souhaite d’autant plus s’éloigner qu’on craint de devoir les rejoindre un jour à la faveur d’un accident de la vie.

La nostalgie ne fait pas une politique : il ne suffit pas de déclarer sa fidélité aux classes populaires pour les rencontrer. Qui aspire à les représenter doit désormais affronter leurs divisions et leurs clivages. La vérité est que la plupart des forces politiques y ont renoncé. Certains, à gauche, noient le poisson dans un discours généraliste attrape-tout sur la République et l’égalité. D’autres, en particulier à droite, préfèrent segmenter les classes populaires et y faire leur marché. C’est ce que fait Xavier Bertrand : quand il oppose le monde rural et les zones peu denses aux grandes aires urbaines, il met de côté la majorité des pauvres, regroupés dans les villes, notamment dans les quartiers de la politique de la ville. C’est aussi ce que fait Marine Le Pen : en menant l’offensive sur les prix à la pompe, elle se tourne vers les classes populaires intégrées dans l’emploi qui doivent remplir le réservoir de leur voiture pour aller travailler. C’est encore ce que fait Eric Zemmour : quand il brandit son roman culturel nationaliste et misogyne, il met délibérément de côté les immigrés et leurs enfants ainsi qu’une bonne part des femmes employées.

Tous parlent du peuple la main sur le cœur, mais chacun choisit celui qui l’arrange. Chacun cherche son peuple.

Thierry Pech est directeur du think tank Terra Nova. Une version longue de ce texte est disponible sur le site Tnova.fr, dans l’espace de débats « La grande conversation 2022 ».

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