Déprimé par la crise climatique ? Voici comment soigner l’éco-anxiété…
20h De l’éco-anxiété à l’action Et en VISIO
Les appels à l’urgence d’un changement de cap n’ont jamais été aussi nombreux. Comment opérer cette mutation ? Comment vivre cette époque de bouleversement personnel et collectif ? Comment se mobiliser pour co-créer le monde de l’après ?
Laure Noualhat, journaliste, écrivaine et réalisatrice auteure de : « Comment rester écolo sans finir dépressif », Pablo Servigne, chercheur Interdisciplinaire et auteur de « Comment tout peut s’effondrer » et « Une autre fin du monde est possible »

L’éco-anxiété, déprime liée à la dégradation continue de l’environnement, touche de plus en plus de citoyens. Quelles solutions pour s’en sortir ? On a posé la question à des psychologues et des éco-thérapeutes.
On les appelle les éco-anxieux ou les climato-déprimés. Depuis quelques mois, leur souffrance s’invite dans médias généralistes, de Libération en passant par Le Monde ou encore France Inter.
Pour Jean-Pierre le Danff, psychothérapeute et spécialiste du sujet depuis une dizaine d’années : « Cela devient un phénomène important, comme si les personnes sensibles à l’environnement ne ressentaient que de l’anxiété. Mais elles ressentent aussi de la tristesse et de la colère. Et surtout, beaucoup sont encore dans le déni. » Il préfère ainsi utiliser l’expression « souffrance écologique », qui se rapproche de la solastalgie.

- Le chercheur a étudié l’impact de l’activité minière sur les habitants de la région d’Upper Hunter, en Australie.

- S’inquiéter pour la planète n’est donc plus réservé à une minorité

- Les thérapeutes proposent d’agir afin de retrouver un peu d’emprise sur notre destin.
Le terme de solastalgie, qui désigne une forme de détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux, a été inventé en 2003 par le philosophe australien de l’environnement Glenn Albrecht. Le chercheur a étudié l’impact de l’activité minière sur les habitants d’une vallée en Australie. La pollution et la destruction de leur environnement a engendré une grande détresse et une nostalgie du territoire perdu.
Faute de sensibilisation, les psys réduisent parfois l’éco-anxiété à des problèmes personnels
Depuis, le concept a fait du chemin, même si l’éco-anxiété n’est pas une maladie officiellement reconnue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ses symptômes — angoisse, stress et déprime — ne sont pas nouveaux. Mais leurs origines diffèrent des souffrances psychologiques classiques. Ce n’est plus la relation avec votre mère qui vous plonge dans les affres de l’anxiété, mais la disparition des ours polaires sur la banquise. Et les mauvaises nouvelles, toujours plus nombreuses, ne font qu’empirer votre état. Jean-Pierre le Danff n’a jamais été autant sollicité depuis les douze derniers mois. Brigitte Asselineau, présidente de la Fédération française de psychothérapie et psychanalyse dresse le même constat : « Nous avons de plus en plus de demandes, surtout des jeunes adultes. Souvent, ils ne viennent pas en thérapie à cause de cela. C’est en creusant que l’on découvre l’origine de leurs maux. »
Les thérapeutes spécialistes du sujet demeurent encore rares. Jean-Pierre le Danff a le sentiment de prêcher dans le désert depuis des années. Charline Schmerber, psychothérapeute qui a publié une enquête sur la solastalgie a dû se plonger dans la littérature anglo-saxonne pour trouver des informations. Elle rêve d’avoir le temps de recenser les professionnels qui s’intéressent au domaine pour mieux orienter les patients. « En France, nous sommes en retard. Peut-être parce que nous sommes dans le déni. » Un déni qui touche autant le grand public que les psy, bien démunis face à ces nouveaux tourments. Faute de sensibilisation, ils réduisent parfois l’éco-anxiété à des problèmes personnels, familiaux, à des névroses d’enfance. Pierre-Eric Sutter, psychologue à Paris, raconte comment il s’est senti démuni face à sa première patiente qui voulait mettre les mains dans la terre. « Les conséquences de l’éco-anxiété, n’importe quel psy peut les traiter. Mais pour en comprendre les causes, il faut être en résonance avec ce vécu. » Pour Vincent Wattelet, psychologue et coordinateur d’une formation en écopsychologie en Belgique, les thérapeutes classiques risquent de ne pas comprendre exactement l’origine du mal : « Ce n’est pas de la paranoïa, ou du délire, ni une déformation de la réalité. Il ne faut pas normaliser le problème pour inciter les gens à s’habituer, mais s’attaquer aux sources du problème. »
L’écopsychologie, pour une reconnexion de l’humain avec l’environnement
Lier l’écologie et la psychologie est justement l’objectif de l’écopsychologie, terme inventé par Theodore Roszak, historien et sociologue américain. Il ne s’agit pas d’une nouvelle discipline médicale mais d’une pratique qui insiste sur la reconnexion de l’humain avec l’environnement. Martine Capron, psycho-somatothérapeute et écothérapeute n’hésite pas à se promener dans la nature avec ses patients. « On entre en résonance avec les éléments autour de nous. Il s’agit de retrouver une écologie intérieure, de travailler sur le corps et le ressenti. Car dans notre société on met souvent de coté l’émotionnel en donnant la primauté à l’intellect. »
Cette femme n’a rien d’une mystique. Mariée à Jean-Pascal van Ypersele, ancien vice-président du Giec, personnage d’un épisode de la web-série Next [1], elle travaille sur ces sujets depuis de nombreuses années et a organisé deux colloques d’écopsychologie francophone. Récemment, elle a été invitée à animer une conférence avec des représentants RSE (responsabilité sociétale des entreprises) d’une vingtaine de grands groupes comme Vinci, HSBC ou Clarins. Son collègue Jean-Pierre le Danff a travaillé avec le cabinet de conseils de Jean-Marc Jancovici Carbone 4 dont les ingénieurs sont particulièrement exposés aux ravages de l’éco-déprime. « Cela m’a réjoui que des ingénieurs puissent avoir cette demande. Cela montre que les choses changent », s’exclame Jean-Pierre le Danff.
L’éco-anxiété touche majoritairement des classes sociales supérieures et éduquées
S’inquiéter pour la planète n’est donc plus réservé à une minorité d’hippies décroissants. D’ailleurs, si c’était le cas, aucun média n’aurait daigné s’intéresser au nouveau concept d’éco-anxiété, qui touche majoritairement des classes sociales supérieures et éduquées, bien conscientes du changement qu’il faudra opérer dans leur mode de vie consumériste. Afin d’apaiser ses tourments, les professionnels interrogés conseillent avant tout de parler à ses amis, à sa famille, à son conjoint ou encore sur les réseaux sociaux. Parler sans être jugé, sans passer pour un Cassandre. « Il est important de mettre des mots sur les maux. D’exprimer ses émotions et de sentir qu’on n’est pas seuls. Il faut verbaliser ses émotions », estime Charline Schmerber. Alors que la psychologie classique travaille au niveau individuel et personnel, l’écopsychologie confère à cette souffrance une dimension plus collective. C’est pourquoi, certains praticiens proposent de rejoindre une ONG ou une association, pour faire de la sensibilisation, aider le public à ouvrir les yeux sur des problématiques sociales et écologiques, travailler à l’émergence d’alternatives. En somme, d’agir afin de retrouver un peu d’emprise sur notre destin, pour ne plus se sentir totalement impuissant.
Charline Schmerber précise d’ailleurs qu’il ne faut pas négliger l’impact des petits gestes du quotidien : « Bien sûr, quand on les met face aux conséquences des actes de Trump ou Bolsonaro, c’est dérisoire, mais cela permet à mes patients de se sentir utiles. » Pour Pierre-Eric Sutter, l’action apaise la peur suscitée par la fin du monde. Ou plutôt, la fin d’un monde. « La narration des collapsologues heurte de plein fouet notre angoisse de finitude. Tous ceux qui n’ont pas travaillé dessus sont impactés », dit le psychologue, qui a lancé un observatoire des vécus du collapse (soit l’effondrement) pour mesurer les impacts du sombre avenir qui s’annonce.
Face à l’effondrement, l’écoanxiété exprime une angoisse prospective qui nous empêche de penser à long terme. « Je propose à mes patients de se concentrer sur le présent et le moyen terme. De travailler par rapport à leurs désirs, de se demander quelle personne ils ont envie d’être dans le monde qui se prépare », explique Charline Schmerber. Pour elle et tous les autres praticiens interrogés, cette climato-déprime n’est pas une maladie. Au contraire, elle devient le symbole d’un esprit rationnel et inquiet face à l’inaction de la société en dépit des dramatiques constats des scientifiques. Charline Schmerber va même encore plus loin, comparant les éco-anxieux aux lanceurs d’alertes : « Ils sont en capacité de voir que le monde ne tourne pas bien. Des personnes saines d’un monde qui s’ignore fou. »
Laury-Anne Cholez pour Reporterre
Notes
[1] Next est une série d’entretiens de collapsologues réalisées par Clément Montfort et diffusées sur sa chaîne YouTube.
Photos :
. Mine de charbon dans la région d’Upper Hunter, en Australie. Climate Camp / Flickr
. Une femme, à Rouen, lors de l’incendie de Lubrizol. NnoMan/Reporterre.
L’éco anxiété : une inquiétude grandissante face à un avenir incertain

L’éco anxiété alimentée par de nombreuses incertitudes sur le futur
Pour 75 % des jeunes entre 16 et 25 ans, l’avenir est terrifiant, selon l’étude du Lancet menée dans 10 pays. Pour 83 % des jeunes interrogés, c’est l’humain qui est en cause en n’ayant pas fait assez pour la planète. Les catastrophes naturelles, l’augmentation de la température et la montée des eaux sont des preuves de plus en plus visibles du dérèglement climatique. L’inquiétude monte à mesure que la réalité du changement climatique se concrétise.
L’éco anxiété touche ainsi de plus en plus de personnes. « Les gens réalisent que ce n’est pas pour demain, le changement climatique et ses conséquences sont aujourd’hui », déclare Charline Schember, psychothérapeute.
Le spleen de l’Accord de Paris
Des professionnels de la santé mentale se spécialisent dans l’étude de cette nouvelle affliction. En France et aux États-Unis, des psychiatres se regroupent afin de créer des formations pour leurs collègues et faire des études sur l’éco anxiété. Dans un article de The Guardian, un psychiatre américain témoigne sur sa non-préparation à la gestion de cette nouvelle forme d’angoisse. Beaucoup de ses confrères ressentent le même sentiment d’impuissance face à un nouveau problème qu’ils n’avaient jamais rencontré, alors que l’Association Américaine de Psychiatrie a reconnu le dérèglement climatique comme une véritable menace pour la santé mentale.
Charline Schember a décidé de faire de son site et de son cabinet un lieu où les personnes peuvent se renseigner sur l’éco anxiété et en parler à une professionnelle. 80 % de sa patientèle vient la voir pour apprendre à vivre avec l’éco anxiété. « À chaque fois qu’il y a un nouveau fait dans l’actualité climatique, comme le rapport du Giec le 9 août, il y a une augmentation de la prise de rendez-vous », explique la psychothérapeute, « L’inquiétude des personnes se révèle souvent à un moment charnière de leurs vies comme les études ou la décision d’avoir un enfant ».
L’acceptation d’un monde nouveau et incertain
« Il faut faire le deuil du 20ème siècle, du Just Do It », explique Laure Noualhat. L’auteure expose que l’acceptation de cette réalité est ce qui prend le plus de temps. Il est nécessaire de passer par chacune des étapes de ce deuil avant d’arriver à vivre avec. Se concentrer sur le présent et sur ce que l’on peut faire à son échelle sont deux des solutions pour réussir à contenir l’éco anxiété. L’action, quelle qu’elle soit (engagement politique, engagement dans une association, militantisme, gestes quotidiens), permet de se concentrer sur le présent et surtout de ne plus imaginer l’avenir comme inexistant. Si l’on se bat c’est pour un but réel, ce n’est pas vain.
Afin de pouvoir agir et surtout de comprendre ce qui arrive, Laure Noualhat conseille également de se reconnecter à la nature. Dans une précédente interview à GoodPlanet Mag’, le militant écolo et cinéaste Cyril Dion a développé le même point de vue : « Le fait d’être dans un monde très artificialisé ne nous aide pas à comprendre à quel point on a besoin de la biodiversité.[…] Je pense que le désintérêt vient de l’éloignement voire de la déconnexion avec la nature. »
Enfin, il faut en parler. Trouver des gens qui ressentent la même chose et qui comprennent cette angoisse est primordial pour l’accepter et la transformer en énergie pour agir. Cette angoisse est normale face à un futur incertain. « Avoir de l’éco anxiété prouve que l’on est sain d’esprit, lucide », déclare Laure Noualhat.
Pauline Izabelle


