Cisjordanie : l’armée israélienne tue une journaliste d’Al-Jazira
Shireen Abu Akleh, visage de la Palestine sur la chaîne qatarie, couvrait un raid militaire dans le camp de réfugiés de Jénine, quand elle a été touchée par des tirs, venus, selon des témoins sur place, des positions israéliennes.

Depuis plus de deux décennies, Shireen Abu Akleh était le visage de la Palestine sur la première antenne du monde arabe, la chaîne qatarie Al-Jazira. Les Palestiniens de moins de 30 ans ont grandi en suivant au jour le jour les chroniques de la seconde Intifada (2000-2005) de cette journaliste discrète, courtoise et pugnace. La reporter palestino-américaine avait couvert la mort à bas bruit du processus de paix d’Oslo et le quotidien de l’occupation sans fin des territoires par l’armée israélienne, en vigueur depuis la conquête de 1967. Elle a été tuée à Jénine, mercredi 11 mai, par un tir israélien, selon des témoins, le ministère de la santé palestinien et son employeur. Elle couvrait un raid mené par l’armée israélienne dans le camp de réfugiés de cette grande ville du nord de la Cisjordanie.
Al-Jazira condamne un meurtre « de sang-froid », un « crime odieux, qui a pour objectif d’empêcher les médias de faire leur travail ». Les autorités qataries précisent qu’elle a été touchée par une balle « au visage ». Transportée vers un hôpital en état critique, elle a succombé à sa blessure. Dans un premier communiqué, les forces israéliennes ont indiqué qu’elles exploraient « la possibilité que les journalistes [aient] été touchés par des tireurs palestiniens », sans évoquer leur possible responsabilité. A la radio de l’armée, un officier israélien, Ran Kochav, a affirmé pour sa part que les deux journalistes se tenaient près de Palestiniens armés, « des amateurs, des terroristes, qui tiraient sur nos troupes ».
Témoignages concordants
Un producteur d’Al-Jazira, Ali Al-Samodi, a été touché lui aussi par une balle dans le dos et hospitalisé, mais son état est stable. A l’agence Associated Press, il affirme qu’il se trouvait avec sa consœur parmi sept journalistes venus couvrir ce raid, tôt mercredi. Tous portaient des gilets pare-balles barrés d’un bandeau « Presse », qui les identifiait clairement. Ils étaient passés devant les troupes israéliennes, afin de s’assurer qu’elles connaissaient leur présence. M. Samoudi a entendu un premier tir, puis a été touché par un second, le troisième a tué Shireen Abu Akleh, affirme-t-il, précisant qu’aucun militant ni habitant du camp ne se trouvait près d’eux.
Sa consœur Shaza Hanaysheh a confirmé à Al-Jazira qu’aucun combat ou tir n’avait lieu dans leurs environs immédiats. Elles ont tenté de s’abriter derrière un arbre lorsque les tirs ont commencé. « Je l’ai atteint avant Shireen. Elle est tombée à terre, dit-elle. Les soldats n’ont pas cessé de tirer même après sa chute. Chaque fois que je tendais ma main pour la sortir de là, les soldats nous tiraient dessus. » Le ministère des affaires étrangères a proposé « une enquête médico-légale commune » à l’Autorité palestinienne, qui juge Israël « entièrement responsable ».
Dans un communiqué, al-Jazeera a affirmé que Shireen Abu Akleh a été tuée « de sang froid » par les forces israéliennes. « Al-Jazeera condamne ce crime odieux, qui a pour objectif d’empêcher les médias de faire leur travail », a indiqué la chaîne qatarie, appelant la communauté internationale à « tenir pour responsables les forces d’occupation israéliennes pour avoir intentionnellement ciblé et tué Shireen », qui a reçu une balle « au visage » selon les autorités qataries.
Un photographe de l’AFP sur place a aussi fait état des tirs de l’armée israélienne et vu le corps de la reporter qui portait un gilet pare-balles sur lequel est inscrit le mot « presse ». Un autre journaliste, Ali al-Samoudi, blessé lors de ces affrontements, a accusé l’armée israélienne d’avoir ouvert le feu sur les journalistes. « Nous étions en chemin pour couvrir l’opération de l’armée lorsqu’ils ont ouvert le feu sur nous […]. Une balle m’a atteint. La seconde balle a touchée Shireen », a-t-il déclaré à sa sortie de l’hôpital.
Le président palestinien Mahmoud Abbas a indiqué dans un communiqué que le « gouvernement israélien est entièrement responsable » du décès de la journaliste.
Depuis le début, le 22 mars, d’une vague d’attentats en Israël qui a fait 18 morts et qui ne s’éteint pas, Israël a multiplié les raids à Jénine, sans pour autant aller jusqu’à s’aventurer au cœur du camp. Trois auteurs d’attentats récents sont originaires de la région. La ville demeure en état semi-insurrectionnel depuis un an. Trente Palestiniens – des civils et des assaillants – ont été tués dans les opérations de ratissage massives menées depuis mars par l’armée en Cijsordanie. Le Jihad islamique, petit groupe armé frère du Hamas, influent à Jénine, a publié une vidéo censée montrer les combats se déroulant mercredi 11 mai : on y voit une colonne de véhicules blindés pénétrer dans le camp, sous la pente raide de la colline à laquelle il est adossé.
« Elle était mon idole »
A Ramallah mercredi matin, des Palestiniens se massaient devant les télévisions des cafés, stupéfaits. « Je me souviens du jour où j’avais collé sa photo dans mon album de l’Intifada, il y a vingt ans exactement. J’avais 7 ans. Elle était mon idole », écrit un journaliste de Jérusalem, Jalal Abu Khater. A 51 ans, Shireen Abu Akleh, issue d’une famille chrétienne de la Ville sainte – elle partageait son temps entre le faubourg de Beit Hanina et Ramallah – était une figure respectée dans les territoires. A l’approche des élections législatives, prévues en avril 2021 puis annulée, de hauts cadres du Fatah, Nasser Al-Qidwa et Jibril Rajoub, lui avaient suggéré de se présenter pour un siège réservé aux chrétiens de Jérusalem, note son confrère Mohamed Najib. Sans succès.
Célibataire vivant pour son travail, constamment sur le terrain, Shireen Abu Akleh avait couvert la bataille de Jénine en 2002, durant laquelle l’armée avait en partie détruit le camp, et entrée droit dans la légende de la résistance palestinienne. « Elle n’aimait pas le risque. Elle se déplaçait calmement. C’est pour cela que j’ai du mal à croire qu’elle ait mis sa vie en danger ce matin », juge M. Najib.
Diplômée de l’université publique de Yarmouk, en Jordanie, elle avait brièvement travaillé à La Voix de la Palestine et à Radio Monte-Carlo avant de rejoindre Al-Jazira en 1997. Son antenne fait l’objet de critiques constantes des autorités israéliennes. L’an dernier, une autre reporter d’Al-Jazira, Givara Budeiri, a été détenue brièvement durant une manifestation à Jérusalem, et hospitalisée pour une main cassée – par la police selon elle. Shireen Abu Akleh meurt un an quasiment jour pour jour après la destruction de la tour Al-Jalaa, qui hébergeait les bureaux de sa chaîne dans la bande de Gaza, par une frappe aérienne israélienne en pleine guerre entre Israël et le Hamas. L’armée soutient que le bâtiment abritait un centre de commandement du mouvement islamiste, mais n’a jamais fourni d’éléments à l’appui de cette accusation.
Une journaliste phare d’al-Jazeera
Palestinienne chrétienne, âgée d’une cinquantaine d’années, Shireen Abu Akleh avait travaillé à « la Voix de la Palestine », Radio Monte-Carlo, avant de rejoindre la chaîne al-Jazeera. Elle s’est fait connaître à travers le Moyen-Orient pour ses reportages sur le conflit israélo-palestinien.
La Journaliste d’al-Jazeera tuée en Cisjordanie

Shireen Abu Aqleh a été tuée le 11 mai 2022 à Jénine.