« Au ministère de l’écologie, sans convictions, la voie de passage est quasiment impossible »
Ancien conseiller au ministère de l’écologie, Léo Cohen estime que l’enjeu pour le gouvernement d’Elisabeth Borne est désormais d’arriver à « faire ruisseler l’écologie sur toutes les politiques sectorielles ».

Un trio pour s’attaquer aux crises climatiques et environnementales. Avec Elisabeth Borne, première ministre chargée de la planification écologique et énergétique, Amélie de Montchalin, ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, et Agnès Pannier-Runacher, ministre de la transition énergétique, le second quinquennat d’Emmanuel Macron sera-t-il à la hauteur du « combat du siècle » ?
Tout dépendra de leur capacité à réaligner l’ensemble de l’action publique autour de l’environnement, répond Léo Cohen, ancien conseiller au ministère de l’écologie (de la secrétaire d’Etat Barbara Pompili de 2016 à 2017 puis du ministre François de Rugy de 2018 à 2019) et auteur du livre 800 jours au ministère de l’impossible. L’écologie à l’épreuve du pouvoir (Les Petits Matins, 144 pages, 15 euros). Cet ancien membre du comité de gouvernance de la convention citoyenne pour le climat, aujourd’hui consultant indépendant sur la transition écologique et la participation citoyenne, a recensé douze blocages majeurs qui empêchent de « mener une politique écologique à la hauteur de l’urgence ».
Que pensez-vous de ce nouveau gouvernement au regard de l’environnement ?
La nomination d’Elisabeth Borne à Matignon est l’un des meilleurs scénarios possibles pour l’écologie. Elle a une sensibilité sur ce sujet, elle maîtrise ces dossiers et peut anticiper les blocages. Avec son nouveau poste, elle pourra faire des arbitrages en faveur de l’environnement. L’enjeu est d’arriver à faire ruisseler l’écologie sur toutes les politiques sectorielles.
Quant à Amélie de Montchalin et Agnès Pannier-Runacher, si elles sont réputées pour être efficaces et techniciennes, elles ne sont en revanche absolument pas connues pour leur engagement écologique. Or, au ministère de l’écologie, vous êtes tellement confronté à une addition de blocages, d’entraves et d’obstacles, que si vous n’avez pas des convictions chevillées au corps, la voie de passage est quasiment impossible. Sans compter que les dossiers écologique et énergétique sont d’une incroyable technicité et complexité. Le temps pris à les appréhender est un temps précieux perdu dans notre capacité à agir.
Comment interprétez-vous la scission de l’ancien grand ministère de l’écologie ?
Avec ces deux ministères, se pose la question de savoir qui prend l’ascendant entre Bercy et Roquelaure [du nom du lieu où est situé le ministère de l’écologie]. On a un premier élément de réponse avec les profils d’Amélie de Montchalin et d’Agnès Pannier-Runacher : deux femmes de la galaxie Bercy, c’est un signal politique qui n’est pas neutre. L’autre partie de la réponse dépendra des décrets d’attribution et des administrations mises à leur disposition, qui ont des cultures et des objectifs politiques différents.
C’est crucial, alors que le ministère de la transition énergétique va couvrir différents enjeux qui peuvent être contradictoires. Construire de nouveaux [réacteurs nucléaires] EPR ne va pas forcément de pair avec le développement massif des énergies renouvelables, de même que développer nos capacités de production ne converge pas avec la réduction de la consommation et production. La reprise en main par Bercy pourrait mettre l’accent sur le renforcement des filières au détriment de la sobriété.
A quelles conditions le nouveau secrétariat général à la planification écologique, rattaché à Elisabeth Borne, peut-il réussir sa mission ?
Il faudra regarder les compétences de ce secrétariat, qui devraient recouvrir cinq points : la fixation des grands objectifs climatiques, leur déclinaison par secteur et par période, l’élaboration d’un plan avec différents points de passage, l’allocation de budgets et la concertation avec les filières pour organiser leur transformation. Il faudra ensuite veiller aux moyens humains. Je pense qu’il faudrait entre cinquante et cent personnes, des agents du ministère de la transition écologique ou de France Stratégie mais aussi des filières de l’automobile, de la métallurgie ou du textile pour apporter une expertise de terrain.
Enfin, ce secrétariat doit être équipé en instruments opérationnels : alors que les budgets carbone [plafonds d’émissions à ne pas dépasser] vont être inscrits dans la loi et devenir contraignants, que fera Matignon si un ministre ne respecte pas sa feuille de route ? Y aura-t-il des sanctions comme c’est le cas pour le budget au niveau européen ? La première ministre va-t-elle également décider de former rapidement la haute administration aux enjeux écologiques ? Cela permettrait de créer une doctrine interministérielle commune sur l’écologie et climat, alors qu’aujourd’hui une grande majorité de la haute administration est totalement hermétique à ces questions, voire bloque toute action ambitieuse sur le sujet.
Amélie de Montchalin a promis de faire de Roquelaure un « ministère de tous les possibles ». Peut-elle y parvenir ?
La capacité d’un gouvernement à relever le défi du climat repose sur deux jambes. La volonté politique : il en faudra beaucoup plus que par le passé. Et une mise en conformité de notre fonctionnement politique, institutionnel, administratif et technique avec les spécificités des politiques écologiques et climatiques, qui sont transversales, s’inscrivent dans le temps long, sont difficiles à mettre en œuvre socialement, sont souvent radicales et touchent à l’intime. Aujourd’hui, pour les représentants politiques, ce n’est jamais le moment de faire de l’écologie, la pente est toujours trop raide, le risque trop grand, le gain trop tardif. Soit on arrive à sortir de cette contradiction, soit les mêmes causes produiront les mêmes effets.
Quels sont les grands obstacles et comment les lever ?
Au-delà des rivalités interministérielles et de la contre-culture de la haute administration, il faut aussi composer avec l’acceptabilité sociale en trouvant le juste équilibre entre incitation et coercition. Et il faut aussi réguler l’ingérence des lobbys.
D’ici à 2023, on aura une loi de programmation énergie-climat. Ce serait un très bon signal d’obliger les représentants d’intérêts à publier, sur une plate-forme en accès libre, tout amendement qu’ils transmettraient au gouvernement ou au Parlement. Il faut aussi replacer les ONG – dont le lien a été rompu avec l’Etat – et les syndicats au cœur du jeu sur les sujets de transition, qui sont à la charnière de l’écologie et du social.
Enfin, un des moyens très forts de dépasser la dictature de l’immédiat, et de relever le défi climatique, est de replacer le citoyen au centre du jeu, via des dispositifs du type de la convention citoyenne pour le climat dont il faudrait fixer juridiquement les règles du jeu et garantir les débouchés politiques.