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« Des records de température continueront à être battus transformant notre planète en terres inhabitables »

Preuve du réchauffement climatique en cours, les épisodes de canicules se multiplient. Malgré son efficacité, notre système de défense contre la température risque de ne pas suffire, alerte Abderrezak Bouchama, médecin et chercheur, dans une tribune.

Des canicules quasi simultanées ont sévi en Afrique du Nord, en Europe, dont la France, et aux Etats Unis d’Amérique. Dès le mois de mars, une canicule sévère avait déjà accablé l’Asie du Sud-Est, incluant l’Inde et le Pakistan. Le 13 janvier, la température dans la petite ville australienne d’Onslow, pourtant proche de l’air rafraîchissant de l’océan, approchait les 51 °C.

Le caractère inédit de ces canicules réside dans leur précocité bien avant l’été. Il en est de même de leur sévérité, qui a déclenché des alertes maximales partout, et de leur localisation géographique, atteignant des régions réputées par leur fraîcheur de proximité des mers ou des montagnes.

Aucun continent épargné

En France, par exemple, la Bretagne, appréciée pour la clémence de son climat, a suffoqué sous des températures dépassant les 40 °C, ou encore Biarritz qui approche les 43 °C. Ailleurs, la situation est tout aussi alarmante. Ainsi, les régions côtières de l’Inde et du Pakistan ont vécu leurs températures les plus élevées depuis cent vingt-deux ans, alors que plusieurs villes anglaises et américaines ont également déjà battu leur record de températures estivales.

Cette situation démontre que le dérèglement climatique est planétaire et n’épargne aucun continent, ni hémisphère, confirmant ainsi les scenarios les plus sombres établis par les modèles de changement climatique projetés par les experts.

Des études scientifiques solides ont montré que ces records de température continueront à être battus jusqu’à dépasser le seuil de tolérance physiologique des êtres humains et très certainement de la plupart des organismes vivants, en transformant probablement aussi de vastes régions de notre planète en terres inhabitables (« Temperature and humidity based projections of a rapid rise in global heat stress exposure during the 21 st century », Ethan D. Coffel, Radley M. Horton, Alex de Sherbinin, Environmental Research Letters, 2017) .

La vie sur notre planète n’est possible que parce que les humains sont dotés de plusieurs systèmes de défense leur permettant de tolérer de larges fluctuations de température, d’oxygène et de pressions atmosphériques et de prévenir les effets toxiques des radiations ultraviolettes (UV). Malgré son efficacité et sa sophistication, notre système de défense contre la température risque de ne pas suffire.

Celui-ci consiste en un réseau de capteurs externes et internes très sensibles, capable de détecter des températures avec précision, de 0 °C à 60 °C. Il est relié à des centres de régulation situés dans plusieurs régions du cerveau, très performants, en passe cependant d’être dépassés par ces niveaux de températures externes continuellement en hausse, compromettant ainsi gravement notre habitabilité sur la terre.

Pas plus de six heures

La température qui est connue du public est mesurée par un thermomètre sec qui ne tient pas compte de l’humidité. Il est par conséquent moins utile quand on évalue l’effet réel de la chaleur sur la santé humaine. Pour cela, il existe un thermomètre dit mouillé ou humide, qui permet de mesurer conjointement la température de l’air et son humidité.

Une température humide de 35 °C est considérée comme un seuil critique de tolérance humaine pour une personne au repos, en bonne santé et acclimatée. Au-delà, elle ne pourrait résister plus de 6 heures (« An adaptability limit to climate change due to heat stress », Steven C. Sherwood et Matthew Huber, Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 2010) . En fait, l’homme est vulnérable à des températures humides beaucoup plus basses.

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Par exemple, la température humide lors des canicules de 2003 et 2010 en Europe de l’Ouest et en Russie qui ont coûté la vie à respectivement 70 000 et 50 000 personnes, était inférieure à 28 °C (« The emergence of heat and humidity too severe for human tolerance », Colin Raymond, Tom Matthews et Radley M. Horton, Sciences Advances, 2020).

A l’aide d’un ensemble de simulations de modèles climatiques régionaux à haute résolution, des chercheurs ont montré que ces températures critiques (35 °C) devraient être atteintes et même dépassées dans la région située autour du golfe Arabo-Persique et de l’Asie du Sud durant ce XXIe siècle, touchant gravement toute présence ou activité humaines (« Future temperature in southwest Asia projected to exceed a threshold for human adaptability », Jeremy S. Pal, Elfatih A. B. Eltahir, Nature Climate Change, 2015).

Le défi de la chaleur humide

Ces régions englobent l’est de l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït, l’Irak et les rivières agricoles du Gange en Inde et de l’Indus au Pakistan, où un dixième de la population humaine habite.

Alors que jusque-là, ce seuil était considéré comme inatteignable sur notre planète, une étude plus récente évaluant de manière systématique des données des stations météorologiques à travers le monde a révélé que ce seuil critique de 35 °C était en fait déjà atteint dans certaines régions côtières sous-tropicales, bien que ce fût pendant de courtes durées. Cette étude montre également que, dans l’ensemble, cette chaleur humide extrême a plus que doublé en fréquence depuis 1979.

Toutes ces études scientifiques soulignent ainsi le défi majeur posé à l’humanité par la chaleur humide, elle est déjà là, et continuera à s’aggraver assez rapidement si des mesures immédiates et drastiques de réduction des gaz à effet de serre et une stratégie bas carbone ne sont pas prises. Elle est aussi de plus en plus intense et précoce, menaçant toute vie et pas uniquement humaine, telle que nous la connaissons jusqu’à maintenant sur notre planète.

Plus des deux tiers de la population humaine seront à l’avenir soumis à des chaleurs dangereuses, selon les prévisions (« Global risk of deadly heat », Camilo Mora et alii, Nature Climate Change, 2017). Dans beaucoup de régions du monde, une chaleur ambiante excessive peut signifier que la vie n’y sera plus possible, ce qui entraînera obligatoirement de nouveaux flux migratoires. Ces records de chaleur sont là pour nous rappeler l’urgence que constituent le changement climatique et ses conséquences, et l’absolue nécessité d’agir rapidement.

Abderrezak Bouchama est médecin réanimateur. Il est titulaire d’une habilitation à diriger des recherches (HDR) de l’université Paris-VII. Il est actuellement directeur du département de médecine expérimentale au centre international de recherche King Abdallah à Riyad, en Arabie saoudite.

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