Nucléaire ou renouvelables ?
Nucléaire ou EnR, question brutalement cruciale en cet été 2022.
Jean-Marc Jancovici a le mérite d’assumer une pédagogie pro sobriété, de nous interpeller sur notre mode de vie, mais semble idéaliser la solution « tout nucléaire » que ni RTE, ni l’AIE, ni l’ADEME ne retiennent. Il a toutefois le mérite de souligner les difficultés trop méconnues de la mise en œuvre des ENR (intermittence, stockage, adaptation du réseau, durée de vie des équipements, fréquence instable, couts croissants des nouvelles installations du fait du prix de l’énergie et des métaux à l’avenir…).
Antoine de Ravignan a le mérite de passer en revue de nombreux aspects liés au nucléaire (état des centrales, démantèlement, stockage des déchets, couts réels du nucléaire dont son financement et celui du prolongement à 60 ans, les aléas que nous inspirent Flamanville, le degré d’indépendance en fonction des sources d’uranium…) ou aux alternatives EnR (Stockage hydrogène («power to gas ») passés sous silence par Jancovici, en particulier).
Le rapport RTE est sans doute un point d’appui raisonnable de référence. Il est conforté par les scénarios ADEME : efficacité énergétique, sobriété, développement massif des EnR, devenues compétitives, sont des impératifs incontournables, même la si construction de nouveaux réacteurs nucléaire est pertinente du point de vue économique pour RTE. Pour autant ces scénarios impliquent des paris technologiques lourd pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Et les incidences du changement climatique doivent être prises en compte : ressources en eau, vagues de chaleur, régimes des vents… Contrairement à l’avis de Jancovici les EnR ne devraient pas vraiment peser sur l’artificialisation des terres et le débat sur l’acceptabilité du nucléaire n’a pas encore eu lieu. Sans doute développer le plus rapidement possible les EnR tout en prolongeant le nucléaire existant augmente la probabilité d’atteindre la neutralité carbone. Dans tous les cas il y a urgence.
Ne serait-ce pas l’approche réaliste ?
Un choix s’impose dorénavant : poursuivre notre façon de vivre consumériste impliquant une sobriété subie ou prendre le virage d’une sobriété choisie nécessairement heureuse pour (presque) tous !
Lors du conseil des ministres du 24/08/22, le président Macron nous invite à la sobriété (subie ?). Ce revirement de position était semble-t-il devenu inéluctable sous le triple effet de la guerre en Ukraine, d’une sècheresse et de canicules appelées à se renouveler au fil des années, et d’un parc nucléaire pour moitié à l’arrêt sous l’effet conjugué, là aussi, de son vieillissement et du manque d’eau pour en refroidir les centrales. La réalité est là, le prix de l’énergie explose, comme en témoigne celui du MWh, passant de 50 € à 910 €, voire 1 200 €, soit un facteur 18 à20 ! De quoi douter des vertus du nucléaire.
Pour ma part, j’ai beaucoup d’a priori négatif vis-à-vis du nucléaire. Mais je veux cependant me garder de ce dogmatisme-manichéisme trop répandu des « pro » et des « anti ». C’est ainsi qu’il m’est apparu intéressant de partir des propos de Jean-Marc Jancovici partisan du tout nucléaire et membre du Haut Conseil pour le Climat.
Le texte de Jean-Marc Jancovici « 100% renouvelable pour pas plus cher, fastoche ? » constitue un plaidoyer radical pro nucléaire qui a le mérite de porter des aspects souvent ignorés à la connaissance du grand public auquel j’appartiens.
Le texte de Philippe Quirion (Negawatt, pro EnR) « Une électricité 100% renouvelable en 2050, c’est possible » (Alternatives Economiques, HS N°124, décembre 2021) m’est apparu comme un résumé très accessible pour ce même public.
Bien entendu ces deux auteurs sont en confrontation directe, ce qui donne envie de trouver la bonne piste pour les départager, en particulier en ce qui concerne par exemple le coût de l’énergie : pas d’écart significatif pour Philippe Quirion, facteur six, voire dix, en défaveur des EnR pour Jean-Marc Jancovici ! Faux problème pour RTE qui privilégie plutôt la piste d’un mix EnR-nucléaire.
Le texte, ou plutôt le rapport « Futurs énergétiques 2050 » de RTE apporte des réponses a priori dignes de confiance permettant de « départager » les deux auteurs ci-dessus… invitant alors le citoyen à exprimer un choix « politique » éclairé par la « technique » comme nous le verrons à la fin de ces propos.
La prise en compte de ces textes vaut le coup pour prendre conscience de la complexité du sujet aux antipodes du simplisme trop fréquent des deux camps.
J’ajoute que les références ici à l’ouvrage d’Antoine de Ravignan (pro EnR) « Nucléaire, stop ou encore » Les Petits Matins 2022 ne reflètent que très partiellement les très riches informations et réflexions d’un auteur dont la lecture est incontournable.
Comme nous allons le voir, la prise en compte des paramètres « techniques » laisse penser que les coûts du nucléaire sont très incertains, probablement à la hausse, qu’en matière de sureté le risque zéro n’existe pas, que sont en concurrence des scénarios mixant nucléaire et EnR et des scénarios tout EnR, et que la sobriété qui reste à définir est un élément incontournable comme l’envisagent clairement l’ADEME et Negawatt, mais aussi RTE§… et depuis cet été nos gouvernants C’est sans doute sur la base de ces éléments clés qu’il nous appartient, nous citoyens, et en priorité la jeunesse puisque c’est leur avenir qui est en jeu, de prendre une position « politique » lors du débat de la CNDP (Commission Nationale du Débat Public) qui serait programmé pour l’automne 2022.
A ce débat sur le long terme se greffe aujourd’hui la question du court terme (aurons-nous assez d’électricité l’hiver prochain et d’ici 2030 ?).
Ce qui mérite d’être retenu de Jancovici et des pro nucléaires
Sans entrer dans des discussions, l’énergie nucléaire est celle qui dégage le moins de GES. Les plus curieux pourrons se référer à un article partisan de Sylvestre Huet paru dans le Monde du 22 juin dernier. Ce point qui repose sur des bases scientifiques plaide par conséquent en faveur du nucléaire. Toutefois, RTE dans son rapport, précise que les panneaux photovoltaïques ne présentent un bilan carbone que légèrement plus élevé que celui du nucléaire ou de l’éolien[1] !
De même, l’énergie nucléaire est qualifiée de « pilotable » contrairement aux EnR (hors hydraulique) qui sont qualifiées de « fatales ». Certes, qu’en sera-t-il de leur pilotage si les centrales continuent de se dégrader au rythme actuel (car les compétences et moyens manquent pour les réparer et les entretenir) ? Est-elle vraiment pilotable quand, de fait, les centrales doivent être fortement ralenties faute d’être suffisamment refroidies par des fleuves dont la température ne cesse de s’accroitre, comme en cet été 2022 ? Alors que les besoins actuels (estivals) sont bien inférieurs aux heures de pointe hivernales… même si on peut espérer que ces cours d’eau se « remplument » en hiver ! Et qu’en sera-t-il avec une montée en puissance des véhicules électriques ?
Autre intérêt des remarques de Jancovici, c’est qu’il évoque différents aspects beaucoup trop méconnus :
Puissance installée et facteurs de charge
Retenons que, à puissance installée équivalente, le nucléaire aura un « rendement » quatre à cinq fois supérieur au PV ou à l’éolien qui ne tournent que s’il y a du soleil ou du vent… d’autant plus qu’un réacteur nucléaire s’adapte facilement aux variations de puissance. Ainsi face aux 63GW nucléaires, il faudrait 240 GW en éolien ou 340 GW en PV. Face à ce rapport de 1 à 4 évoqué par Jancovici, RTE ne retient cependant qu’un rapport de 1 à 2 (344 GW vs 186 GW selon le mix énergétique).
Comme évoqué ci-après il faut donc comparer les coûts complets, dans une « vision système, car tout n’est pas inclus dans les coûts de production stricto sensu ».
Renforcer le réseau entre moyens de production diffus et le réseau de transport
Selon l’expert, « pour 1 euro investi dans une éolienne ou un panneau solaire, il faudra compter environ 1 euro supplémentaire pour les investissements dans l’environnement électrique ».
Stocker l’énergie produite quand elle n’est pas immédiatement utilisée
Toujours selon l’expert « la moitié de ce qui est produit sur l’année devra faire l’objet d’un stockage à l’échelle de la journée au moins, et possiblement à l’échelle de la semaine, voire plus ». Or les stations de pompage réversibles (STEP) sont à l’heure actuelle le moyen le plus économique. Il faudrait multiplier ces stations par trente à soixante, ce qui conduirait à noyer l’écosystème préexistant. Ce mode de stockage peut s’articuler avec des batteries (durée de vie 10 ans), ou encore avec l’hydrogène[2]. Mais pour l’expert, il faudrait une capacité d’au moins 1 TWh soit, selon lui, plus de 10 000 Mds € sur un siècle si le prix de batteries est divisé par 2 à 3.
Prendre en compte la durée de vie des équipements
La comparaison en est faite en partant des hypothèses invoquées par Jean-Marc Jancovici sous sa responsabilité :
Nucléaire durée de vie de 60 ans investissement 5 500 € par KW
Eolien terrestre durée de vie de 25 ans investissement 1 500 € par KW (En fait 3 000 € avec le renforcement du réseau à la durée de vie 50 ans)
Photovoltaïque durée de vie de 25 ans investissement 1 500 € par KW (En fait 3 000 € avec le renforcement du réseau à la durée de vie 50 ans)
Eolien offshore idem avec un coût de raccordement légèrement supérieur.
Construire coûtera plus cher à l’avenir.
Si l’éolien et le solaire ont vu leurs coûts divisés par dix, qu’en sera-t-il à l’avenir lorsqu’il faudra reconstruire sans ou avec peu d’énergie fossile bon marché ? Or, selon l’expert, il faut plus d’énergie pour le solaire et l’éolien que pour le nucléaire.
Occupation d’espace et biodiversité
Pour l’expert, les EnR prendront mille fois plus de place que le nucléaire. C’est un fait. Mais c’est à rapprocher du rapport RTE qui estime les surfaces artificialisées à 200/300 Km2, soit 20 Km x 10 à 15 Km, à comparer aux 10 000 Km2 du réseau routier (soit un rapport de 1 à 40), ou aux surfaces affectées au stationnement des voitures (800 KM2), ou aux surfaces dédiées à l’habitat et aux zones commerciales (les nouveaux lotissements artificialisent chaque année 550 Km2 !). Et, ajoute le rapport RTE, ces surfaces seront en partie accessibles à des co-usages, en particulier l’agrivoltaïsme (pâturages et certaines cultures). Quant à l’éolien terrestre ou en mer, il mérite d’être débattu tant une approche nuancée semble indispensable.
Qualité de l’électricité produite
Selon Jankovici, le solaire et l’éolien produisent du courant continu de mauvaise qualité. En particulier la fréquence doit rester rigoureusement calée à 50 Hz. Or dans les systèmes centralisés actuels, les installations savent réguler de façon pratiquement instantanée. Ce qui n’est pas le cas des EnR. Cette question strictement technique a besoin d’être débattue et clarifiée, entre « pro » et « anti ».
Réguler la production d’électricité intermittente avec le nucléaire, énergie pilotable
Pour l’expert, ce n’est pas la bonne solution. Les coûts d’une centrale sont fixes. Dès lors ne s’en servir que pour compléter les productions intermittentes renchérit le KWh. C’est pourtant ce modèle qui est envisagé par RTE dans quatre de ses six modèles.
Remercions Jancovici d’attirer notre attention sur ces aspects a priori trop méconnus du grand public et qui ne laissent pas indifférent.
En même temps nous devons relever un certain nombre de « silences ».
Les « silences » de Jean-Marc Jancovici dans son texte de référence
La sobriété, telle que l’envisage Negawatt par exemple (simplement dans sa conclusion il en appelle à la rénovation des bâtiments, la transformation des transports, la décarbonation des flux de transformation des matières, la modification des systèmes agricoles…). Or il s’agit d’une question clé sur laquelle nous reviendrons plus loin. Citons simplement ici la scientifique Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe de travail N°1 du GIEC : « ces changements posent très profondément la question des types de mode de vie que l’on va rendre possible collectivement » (Les défis du CEA N°249 mai-juin 2022). Reste que pour être justes, comme nous le verrons plus loin, pour lui, la « décroissance » est incontournable !
L’état des centrales (29 réacteurs à l’arrêt sur les 56 pour cause de corrosion intempestive). Faudra-t-il arbitrer entre sécurité et sureté électrique ?
Le stockage « power to gas » par électrolyse (hydrogène ou méthane) n’est pas mentionné. Certes il reste encore du chemin à parcourir pour accéder à cette solution prometteuse et encore très coûteuse.
Le démantèlement des centrales est évoqué assez sommairement, mais uniquement pour préciser que les coûts qui lui sont liés (500 € par KW installé, à vérifier ?) sont bien pris en compte dans les comparatifs financiers. La durée, les effets sur l’environnement, le retraitement des matériaux, le sort des sites sont des sujets que l’expert n’aborde pas… alors qu’il s’agit de critères probablement significatifs.
Le coût du financement est défavorable au nucléaire qui comporte des risques ( !) par rapport aux EnR. Le sujet n’est pas abordé.
De façon presqu’amusante, la gestion et le stockage des déchets nucléaires n’est pas abordée ! Alors que RTE, dans son rapport, indique que « la relance d’un parc nucléaire augmentera le besoin d’infrastructures pour gérer à long terme les déchets issus du parc de nouveaux réacteurs ».
Dans les propos de l’expert, s’agissant de l’hypothèse où la durée de vie des centrales nucléaires serait prolongée pour aller à 60 ans ou plus par exemple, rien n’est indiqué concernant les coûts d’entretien et de maintenance supplémentaires qui semblent pourtant significatifs. Dans son ouvrage remarquablement documenté le journaliste Antoine de Ravignan parle de « prolongations à hauts risques » car « EDF n’a absolument pas les moyens humains, techniques et financiers de réaliser ces travaux à l’échéance ».
Si tel est le cas il est légitime de s’interroger sur la capacité, à la fois, de construire de nouveaux réacteurs (dont les effets se feront sentir progressivement au mieux à partir de 2035 ?), entretenir et gérer le démantèlement, assurer la sécurité des approvisionnements et garantir le degré de sureté indispensable. Dans ce même ouvrage, Antoine de Ravignan souligne l’inquiétude de l’ASN face à la progression constante du nombre d’incidents… et aussi concernant « la fabrication et l’usage du MOX » vis-à-vis des « travailleurs du nucléaire et pour l’environnement ». Le sujet qui n’est qu’effleuré ici mérite détour par cet ouvrage.
Compte tenu du contexte géopolitique, il eut été intéressant d’avoir une appréciation quant à la disponibilité des ressources en uranium c’est-à-dire sur notre indépendance.
Il est dommage que la question du passage du fossile à l’électrique pour estimer les besoins, dans une perspective 2050 n’ai pas fait l’objet d’une réflexion. Selon la SNBC à laquelle se réfère RTE, la consommation d’énergie finale doit passer de 1 600 TWh (dont 25% d’électricité=400TWh) à 930 TWh (dont 55% d’électricité=510 TWh). A titre de repère l’ADEME retient 790 TWh pour le scénario le plus sobre jusqu’à 1 287 TWh pour le scénario le plus technologique. Et pour ce faire les 63 GW nucléaires installés actuels évoqués par Jancovici passeraient selon mes calculs à 83 GW. Mais RTE n’envisage même pas cette éventualité (les six hypothèses RTE vont de 344 GW sans nucléaire à 186 GW dont 51 GW nucléaire !). Faut-il envisager de nouvelles constructions dans ces conditions ?
D’autant plus que s’il faut bien une douzaine d’année pour construire une centrale nucléaire, il n’en faut qu’approximativement trois pour créer un champ photovoltaïque.
La question des aléas des coûts de construction du nucléaire n’est pas évoquée. Comment ne pas avoir le désastre de Flamanville en tête : selon la cour des comptes, le coût est multiplié par 3,3 et la durée de construction par 3,5 ! En 2020 ! Et les choses ne se sont pas arrangées depuis ! Notons que le rapport RTE fait une estimation des « coûts complets annualisés des scénarios à l’horizon 2060 ». Il en ressort une charge de 77 Mds € pour le scénario sans nucléaire à 59 Mds € dans le cas de figure le plus nucléarisé (écart de coûts de l’ordre de 25 %). A condition que le nucléaire ne se révèle pas plus cher, ce qui est loin de faire l’unanimité, certaines études (voir Antoine de Ravignan) estimant que le nucléaire est « massivement sous-estimé ».
Pour RTE si ses différents scénarios ne posent pas de problème pour les terres rares, il y aurait par contre des enjeux critiques réels pour certaines matières : cuivre, lithium, cobalt, silicium… Ce constat plaide par conséquent en faveur de la sobriété (-25%) malgré les indispensables recyclages.
Bref, si les propos de Jancovici présentent généralement un réel intérêt et donc ne sauraient être ignorés, force est de constater qu’un nombre significatif de silences vient tempérer les positions tranchées (et sujettes à caution ?) qui sont les siennes. Dans ces conditions, le rapport « « Futurs énergétiques 2050 », publié en octobre 2021 par RTE en partenariat avec l’AIE, qui n’est pas particulièrement pro EnR, me semble un point de référence à peu près objectif.
Le Rapport RTE « Futurs énergétiques 2050 », une base raisonnable de réflexion ?
Il n’est pas nécessaire ici d’entrer dans la multitude des chiffres et calculs cependant indispensables dans un tel rapport. Retenons simplement que RTE envisage six hypothèses se référant à un scénario de référence (moyen) de 645 TWh qui est donc un ordre de grandeur (assez faible toutefois ?).
Ce qui est intéressant pour celles et ceux qui veulent exercer leurs droits de citoyens face à des choix plus ou moins imposés en catimini, c’est ce qui suit, en référence à la partie des 18 enseignements de l’étude RTE qui nous intéresse ici :
- Agir sur la consommation grâce à l’efficacité énergétique, voire la sobriété, est indispensable pour atteindre les objectifs climatiques
- Atteindre la neutralité carbone en 2050 est impossible sans un développement significatif des énergies renouvelables
- Se passer de nouveaux réacteurs nucléaires implique des rythmes de développement des énergies renouvelables plus rapides que ceux des pays européens les plus dynamiques
- Construire de nouveaux réacteurs nucléaires est pertinent du point de vue économique quand cela permet de conserver un parc d’une quarantaine de GW en 2050 (nucléaire existant et nouveau nucléaire)[3]
- Les énergies renouvelables électriques sont devenues des solutions compétitives. Cela est d’autant plus marqué dans le cas de grands parcs solaires et éoliens à terre et en mer
- Les moyens de pilotage dont le système à besoin pour garantir la sécurité d’approvisionnement sont très différents selon les scénarios. Il existe un intérêt économique à accroître le pilotage de la consommation, à développer des interconnexions et le stockage hydraulique, ainsi qu’à installer des batteries pour accompagner le solaire. Au-delà, le besoin de construire de nouvelles centrales thermiques assises sur des stocks de gaz décarboné (dont l’hydrogène) est important si la relance du nucléaire est minimale et il devient massif-donc coûteux- si l’on tend vers 100% de renouvelables.
- Dans tous les scénarios, les réseaux électriques doivent être rapidement redimensionnés pour rendre possible la transition énergétique.
- Les scénarios à très hautes parts d’énergies renouvelables, ou celui nécessitant la prolongation des réacteurs nucléaires existants au-delà de 60 ans, impliquent des paris technologiques lourds pour être au rendez-vous de la neutralité carbone en 2050. Atteindre un système neutre en carbone en 2050 représente un défi technologique. Décider de ces scénarios aujourd’hui, ou renoncer au principe de diversification technologique dans le mix de production électrique, soulève donc un risque de non-atteinte de l’objectif de neutralité carbone à la date rapprochée de 2050.
- La transformation du système électrique doit intégrer dès à présent les conséquences probables du changement climatique, notamment sur les ressources en eau, les vagues de chaleur ou les régimes de vent
- Le développement des énergies renouvelables soulève un enjeu d’occupation de l’espace et de limitation des usages. Il peut s’intensifier sans exercer de pression excessive sur l’artificialisation des sols, mais doit se poursuivre dans chaque territoire en s’attachant à la préservation du cadre de vie… La moindre occupation spatiale par le nucléaire ne doit pas occulter les débats d’acceptabilité que ces nouvelles installations ne manqueront pas de provoquer, doublés d’une mise en avant du risque d’accident.
- Pour 2050 : le système électrique de la neutralité carbone peut être atteint à un coût maîtrisable pour la France.
- Pour 2030 : développer les énergies renouvelables le plus rapidement possible et prolonger les réacteurs nucléaires existant dans une logique de maximisation de la production bas-carbone augmente les chances d’atteindre la cible du nouveau paquet européen « -55% net ». Toutes les analyses concourent à établir qu’une stratégie combinant développement de nouveaux usages électriques – fort accent sur l’efficacité énergétique (voire sur la sobriété) + maximisation de la production d’électricité bas carbone permet d’accélérer significativement la décarbonation à grande échelle du pays. Il importe de noter que « les scénarios prévoyant une substitution rapide des renouvelables au nucléaire réduisent le potentiel de production décarbonée… outre le levier efficacité, il faut que le levier sobriété soit actionné.
- Quel que soit le scénario choisi, il y a urgence à se mobiliser. Efficacité énergétique et maîtrise des consommations sont une urgence.
Bref, il n’est pas exagéré de parler d’urgence, de sobriété[4] (et de mix énergétique pour certains) !…Et aussi de courage car toutes ces voies sont très difficiles.
Il est donc intéressant à ce stade de constater que l’ADEME et RTE, deux « organisations » placées sous l’autorité d’un gouvernement clairement pro nucléaire aboutissent à des conclusions nuancées où les scénarios EnR n’ont pas grand-chose à envier au nucléaire. Ce qui conforte le scénario Negawatt, engagé contre le nucléaire et pour les EnR et où la sobriété est l’une des trois composantes de la stratégie défendue. Si le mot « sobriété » est abondamment cité par ces organismes il est frappant de constater qu’il l’est beaucoup moins de la part de Jancovici qui, pourtant, affirmait récemment « qu’on le veuille ou non, nous n’échapperons pas à la décroissance » (La Croix l’hebdo 22/02/22). La sobriété est décidément un élément clé du sujet. Encore faudra-t-il définir ce que ça implique concrètement.
Pour compléter ce qui vient d’être évoqué, retenons quelques propos d’origine diverses.
Quelques citations de référence pour un choix « politique »
Stéphane Barbusse, coordinateur Recherche-développement et prospective transports et mobilité à l’ADEME (ADEME MAGAZINE N°156, juin 2022, page 3) : « les scénarios les moins sobres annoncent des tensions [terres rares, aluminium et cuivre] qui seront difficiles à résoudre »
Wolfgang Cramer, écologue et géographe, directeur de recherche au CNRS, contributeur au rapport du GIEC : « notre rapport souligne bien que les politiques d’adaptation qui prennent en compte uniquement le volet technologique, en délaissant les aspects sociétaux et économiques, sont inefficaces. En clair : l’adaptation doit aussi se préoccuper de justice climatique, veiller à ce que toutes les composantes d’une population puissent avoir les moyens de faire face aux aléas climatiques » (20 Minutes, 28/02/22).
Stéphane Sarrade, directeur des programmes énergie à la DES (Direction des Energies du CEA) : « Intégrer toutes les énergies… dans une perspective de production d’électricité à la fois massive et intermittente, centrale et locale… le consommateur pourra aussi être producteur » (Les défis du CEA N°241 juillet/aout 2020)
Selon Jean-Michel Ruggieri, chef de programme au CEA, « il faudra étudier l’impact de ces procédés (SMR) sur le fonctionnement et la sureté du réacteur électrogène » (Les défis du CEA N°241)
Nous voilà arrivé au bout de cet inventaire divers et complexe bien éloigné des simplismes et des dogmatismes.
Pour ma part je comprends les partisans du nucléaire, à mon avis solution de facilité dans leur esprit pour préserver le mode de vie actuel, mis à part le fait que les enjeux techniques et financiers sont considérables pour une industrie nucléaire qui se débat avec d’énormes problèmes. Je ne suis pas convaincu pour autant. Car, de toutes façons, d’autres dimensions interfèrent concernant la production et la consommation de biens et services générateurs de GES et consécutivement les effets dégradants sur la biodiversité… sans parler des tensions sociales probablement insoutenables dans ce modèle de plus en plus intenable… et tout en oubliant les multiples problèmes liés à l’extraction des matières premières rares, critiques ou stratégiques et même les autres. S’ajoute, par conséquent, une importante question éthique ou morale… bien qu’elle soit loin de nos yeux.
A contrario le mot sobriété ne cesse de s’imposer au fur et à mesure du cheminement. C’est une question difficile qui nécessite de définir ce qu’implique ce concept, entre régimes autoritaires et démocratie régénérée… ou plutôt à régénérer de toute urgence.
La question de la « territorialisation » en découle logiquement. Selon certains experts interrogés, le moment est venu « d’armer les petits maires » grâce à l’appui de l’ADEME car les EnR sont compétitive et c’est une bonne façon de mobiliser l’énergie citoyenne pour la Transition Energétique. Et par-dessus le marché, développer un parc EnR s’étalerait sur 6 à 7 ans là où la mise en service de centrales nucléaires prendra 12 à 15 ans pour les premières.
Au bout du compte, comme d’ailleurs en matière d’économie, deux « camps s’affrontent : celui des intérêts économiques, celui de la classe dirigeante face à celui d’acteurs libres, « indépendants » de ces puissances d’argent, de ces élites qui ont le pouvoir et de leurs amis. Impossible pour ma part d’accorder le même crédit à ces deux catégories. Les débats sur la transition énergétique exigent de lever cette confusion malsaine… que l’on retrouve au sujet du choix de société : sobriété contre consumérisme matérialiste, sobriété choisie contre sobriété subie.
Jean-Louis Virat
Association des lecteurs d’Alternatives Economiques
Ecologie au Quotidien
Le Laboratoire de la Transition
Grands-Parents pour le Climat
Documents de référence :
Antoine de Ravignan (pro ENR) « Nucléaire, stop ou encore » Les Petits Matins 2022
Jean-Marc Jancovici (pro nucléaire) « 100% renouvelable pour pas plus cher, fastoche ? »
Jean-Marc Jancovici « un monde sans fin », éditions Dargaud
Philippe Quirion (Negawatt, pro ENR) « Une électricité 100% renouvelable en 2050, c’est possible » (Alternatives Economiques, HS N°124, décembre 2021
Scénarios RTE (plutôt pro nucléaire ?) et de l’AIE 16/02/2022, corédigé avec l’AIE (Agence Internationale de l’Energie)
Les quatre scénarios de l’ADEME novembre 2021
CIRED-Réseau Action Climat (pro ENR) Elaboration d’un scénario bas carbone pour la France
Comment le nucléaire plombe la France dans la crise énergétique, William Desmonts : https://www.alternatives-economiques.fr/nucleaire-plombe-france-crise-energetique/00104275
Notes :
[1] L’éolien offshore serait prometteur selon certains experts consultés
[2] De mon enquête je conclue qu’il devient opportun de faire un point spécifique hydrogène qui, pour certains experts est la voie d’avenir avec l’émergence de procédés moins couteux et valorisant l’ensemble des sous-produits.
[3] RTE fait ici référence à son scénario N2 : 39 GW (exploité à 75 %) en nucléaire et 178 GW (exploité à 15/20% du fait de l’intermittence) en renouvelable
[4] L’essor des véhicules électrique risque de buter sur les terres rares, stratégiques ou critiques… ce qui encourage à la sobriété !