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Guerre en Ukraine : Vladimir Poutine a fait renaître la Bête immonde

Nous devons au dirigeant russe la réédition hallucinante de barbaries qu’on croyait abolies depuis 1945. Probablement parce que son imaginaire historique y est resté coincé.

La locution « bête immonde » est une métaphore souvent utilisée pour désigner le nazisme, le fascisme, le racisme, l’antisémitisme ou d’autres idéologies associées à l’extrême droite. On attribue souvent l’origine de l’expression « bête immonde » à une réplique de l’épilogue de la pièce La Résistible Ascension d’Arturo Ui (satire de l’ascension d’Adolf Hitler) écrite par Bertolt Brecht en 1941 :  « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. » Le chanteur Renaud utilise cette expression dans la chanson Elle est facho (album Rouge Sang en 2006) ; L’expression « bête immonde » est utilisée par Jean Ferrat dans les chansons J’ai froid et Le bilan (1979) ; MCD

 

Lors de son discours au Kremlin, vendredi 30 septembre 2022, Vladimir Poutine a livré une lourde charge contre l’Occident.

Jour après jour, les experts de la chose militaire, analysant les mouvements de troupe, l’état des forces, les options technologiques, etc., nous assurent que Vladimir Poutine commet d’impressionnantes erreurs stratégiques, et certains même ces temps-ci se risquent à promettre la victoire aux Ukrainiens. Triomphalisme ? Peut-être. Divine surprise ? Sans doute. Victoire espérée de certains principes face aux menées d’un tyran ? Oui, bien sûr. Que nous sommes loin du compte cependant. L’hiver arrive. Il est, dans ces régions, rigoureux. Les forces de part et d’autre s’épuisent nécessairement sans que l’on sache qui finalement cédera le premier. Les alliés de l’Ukraine redoutent toujours le passage à la cobelligérance. Au-delà de l’inévitable fragilité de ces espoirs et de l’incertitude angoissante quant à l’issue de ce conflit, il est pourtant une partie remportée par Poutine, et que nous faisons semblant de ne pas voir : il a fait renaître la Bête.

« La guerre est de retour en Europe après soixante-dix ans de paix », ont déploré certains chefs d’Etat européens. C’est vrai, et c’est faux si l’on songe à la guerre civile yougoslave qui fut, en définitive, une guerre tout court. Au-delà même de ce retour de la guerre déchirant la toile patiemment tissée de la Pax Europea, Vladimir Poutine ranime des souvenirs et des relents que l’on croyait enfouis.

Car, oui, nous avions cru après 1945 que l’humanité, en tout cas en Europe, serait à jamais vaccinée contre le déchaînement barbare et la cruauté gratuite. Or que voyons-nous ?

En Ukraine, le retour de crimes dont l’atrocité dépasse l’entendement. Le viol comme arme de guerre, notamment le viol d’enfants de moins de 5 ans, suivi de leur assassinat. Des charniers sont découverts. La violation des règles élémentaires du droit des prisonniers est quotidienne. Le ciblage des civils est méthodique. L’usage de la torture est commun. La destruction de villes dont l’architecture et le patrimoine rappellent Vienne ou Prague est systématique. L’effacement sourcilleux des lieux de mémoire, le mépris de l’histoire des peuples et de leur dignité, la haine comme moteur : voilà, plus encore que la guerre, ce qui est de retour en Europe.

Violence d’un autre âge

De cela émane le parfum rance des exactions des milices nazies, la vision trouble de ces régiments allemands ivres de sang et souvent rendus à demi déments par la fatigue, la violence, l’alcool, prêts à renier toute humanité, la leur et celle de leurs victimes. Lorsque nous n’en voyons pas, fort heureusement, les images, il ne nous faut pas beaucoup d’imagination pour nous figurer ces prisonniers émasculés par des brutes de rencontre, ces femmes fusillées au bord de la fosse commune, comme jadis à Babi Yar la photo de ce soldat allemand fermement appuyé sur ses grosses jambes et couchant en joue une femme lui tournant le dos, tenant ardemment contre elle son enfant en une ultime étreinte : dans une seconde, ils seront morts. Nous devons à Vladimir Poutine la réédition hallucinante de ces barbaries qu’on croyait abolies. Comme si l’animal génocidaire qu’on croyait éradiqué se tenait encore tapi dans les consciences, tel Fafner dans sa caverne.

Et nous voyons aussi, côté russe, des populations fuyant par les routes, nous voyons des hommes tenter de refuser la mobilisation en se cassant volontairement une jambe, et nous voyons ceux qui n’ont pu s’y soustraire gagner des casernes vides, percevoir des armes rouillées, se faire admonester par des instructeurs avinés ou manifestement abrutis. Nous les verrons bientôt se faire tous trouer la peau au premier assaut, pères de famille, étudiants, jeunes soldats de fortune tombés pour aucune autre cause que la folie et l’erreur d’un homme. Alors nous reviendront les larmes sur ces garçons de 15 ans enrôlés in extremis dans une Wehrmacht en déroute. Nous penserons inévitablement aux yeux hagards des prisonniers allemands de 1945 marchant en cohorte en ayant l’air de ne plus comprendre ce qu’ils font là. Et nous nous retrouverons à prendre en pitié ces « malgré-nous » dont le triste sort cependant ne rachètera pas entièrement la folie sanguinaire de leurs frères d’armes.

Probablement parce que son imaginaire historique est resté coincé au stade des ruines de l’après-guerre et des instincts de vengeance qui s’y sont greffés, Vladimir Poutine réveille des scènes d’un autre temps, une violence d’un autre âge, et nous fait sentir cette odeur de chairs brûlées et de villes calcinées que nos grands-parents avaient hélas connue. Les Russes, vainqueurs à Stalingrad, avaient mis le holà à la destruction par les Allemands de toute notion d’humanité. Poutine restera comme celui qui aura enseveli la gloire de Stalingrad sous les ruines de Marioupol.

Sylvain Fort

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