Dominique Schnapper : « Le combat pour la laïcité a toujours été, dans son principe, de nature politique »
Présidente du conseil des sages de la laïcité depuis 2018, la sociologue explique que l’école doit transmettre le savoir « détaché de la croyance ».
Dominique Schnapper, sociologue et politologue, est directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Elle a été nommée, en 2018, présidente du conseil des sages de la laïcité, une instance créée par le ministre de l’éducation de l’époque.
Les questionnements autour du port des abayas marquent-ils un tournant sur le sujet de la laïcité à l’école ?
La loi de 2004 sur le port des signes religieux ostensibles à l’école, qui s’inscrit dans la continuité de la loi de 1905, a résolu le port du voile à l’école. Les courants islamistes – minoritaires mais une minorité peut être active et efficace – cherchent une autre voie pour déstabiliser l’institution scolaire. Ce vêtement n’est pas religieux en soi selon les islamologues, mais il peut être porté pour manifester une identité au nom de la religion. L’inquiétude des chefs d’établissement et des enseignants autour de ce nouveau défi est compréhensible et doit être entendue. Mais on ne va pas résoudre la question par une nouvelle loi ou une nouvelle circulaire. C’est un problème politique face à un mouvement organisé. Le combat pour la laïcité a toujours été, dans son principe, de nature politique.
Dans l’idéal républicain, l’école laïque a été conçue comme un lieu d’émancipation, imperméable aux influences extérieures. Peut-elle le rester au vu d’une jeunesse qui comprend peut-être moins qu’avant le sens de la laïcité à l’école ?
Si, en France, la laïcité s’exprime à propos de l’école avec une passion inconnue dans les démocraties anglophones, c’est que l’école y est, plus que dans les autres démocraties, l’école du citoyen. Elle a toujours été liée à un projet politique, elle repose sur un fondement philosophique, le projet d’émanciper l’être humain, de lui transmettre l’esprit critique et le respect du savoir en dehors de toute influence extérieure, en particulier religieuse.
L’école ne peut pas être l’équivalent des réseaux sociaux. Elle ne peut pas ne pas tenir compte du monde tel qu’il est, mais, en même temps, elle n’est pas là pour le décalquer. Elle a quelque chose de spécifique à transmettre : le savoir et le savoir détaché de la croyance, garant de l’émancipation citoyenne. Bien sûr, les problèmes de 1905 – date de la loi qui acte la séparation des Eglises et de l’Etat – ne sont pas ceux de 2022. En 1905, on luttait contre l’influence politique de l’Eglise catholique. En 2022, dans une société bien différente, le problème essentiel est celui de l’islamisme intégriste.
Il faut défendre le principe de l’école. Cela dépend de nous collectivement, de tous les citoyens et pas seulement de la volonté d’un ministre ou d’une institution – même si le rôle d’un ministre est crucial dans un système centralisé. Si le civisme devient étranger à la société, l’école n’a pas le pouvoir de le faire naître.
Que peut apporter le conseil des sages de la laïcité dans ce cadre ? A-t-il le même rôle que lorsque Jean-Michel Blanquer a créé l’instance en 2018 ?
Nous avons contribué à produire des connaissances sur la laïcité : le vade-mecum de la laïcité, le guide républicain distribué dans tous les établissements scolaires de France. Ces d
ocuments donnent des instruments intellectuels pour comprendre la laïcité. Nous participons activement au plan de formation sur le sujet.
Mais, bien entendu, nous n’avons aucun pouvoir de décision. Nous avons transmis une note sur la question des abayas au mois de juin qui a pu contribuer à la réflexion et à la décision du ministre à la rentrée. Pap Ndiaye, dont la personnalité est différente de celle de son prédécesseur, nous a accueillis chaleureusement.
Sylvie Lecherbonnier
( Photos MCD : plantation de l’arbre de la laïcité à Die…)