EELV : Marine Tondelier ouvre une nouvelle voie
La conseillère municipale d’opposition à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) est en bonne voie pour devenir la patronne d’Europe Ecologie-Les Verts, samedi. En l’élisant, les militants montrent leur volonté de tourner la page des dissensions et de l’amateurisme.
Samedi 10 décembre à Rungis (Val-de-Marne), dans la banlieue parisienne, une inconnue deviendra la nouvelle patronne d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV). Marine Tondelier, forte de 47 % des suffrages obtenus au premier tour du congrès, le 26 novembre, devrait succéder au député de Paris Julien Bayou. A 36 ans, la conseillère municipale d’opposition d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) espère ouvrir une nouvelle ère, et mettre fin à la crise dans laquelle sont plongés les Verts, marqués par le score famélique de Yannick Jadot à l’élection présidentielle, l’éviction brutale de Julien Bayou, accusé de violences psychologiques à l’égard d’une ancienne compagne par Sandrine Rousseau, la même qui a créé la polémique avec ses déclarations sur le barbecue « symbole de virilité ».
Amateurisme, ambiguïté face à l’exercice du pouvoir, goût prononcé pour les querelles internes, les maux des écologistes sont connus. Pas étonnant que les Français jettent un regard sévère sur ce parti vieux de bientôt quarante ans : bien que l’écologie soit un sujet de préoccupation majeure, leur confiance envers cette formation pour gouverner le pays s’est sensiblement dégradée ces dernières années, selon l’enquête Fractures françaises du Cevipof .
Même si les écolos ont gagné de grandes métropoles, comme Lyon, Bordeaux ou Grenoble, et que des élus apparaissent à tous les étages de la démocratie depuis des décennies, le parti se heurte au plafond de verre du national où il « n’apparaît pas plus crédible qu’auparavant », juge Simon Persico, enseignant-chercheur en sciences politiques à Sciences Po Grenoble. Pour Noël Mamère, il faut voir là non une crise d’adolescence mal digérée, mais le syndrome d’un rétrécissement. « Dans le parti, certains sont là depuis quarante ans », analyse l’ancien journaliste retiré de la vie politique en 2017, à l’issue de son dernier mandat de député.
Deux formes d’action
Malgré les promesses, aucune des dernières directions n’a réussi à créer la grande maison écologiste rêvée. Le nombre de militants (autour de 10 000) n’a que peu évolué et la jeunesse engagée dans les marches climat ou les actions de désobéissance civile boude le parti. Ce phénomène ne serait qu’un symptôme de la « méfiance » originelle inscrite dans l’ADN des militants écologistes à l’égard des institutions, souhaite-t-on se rassurer au sein d’EELV. « Dans les années 1970-1980, la création du parti a été vécue comme un passage douloureux », rappelle l’ancien secrétaire national David Cormand. Une vision datée, d’après Noël Mamère : « c’était vrai lorsque les militants venaient du milieu associatif. Aujourd’hui, ils sont issus de la société civile », argue l’ancien maire de Bègles (Gironde).
Pour Dominique Voynet, qui vient de reprendre du service en se faisant élire secrétaire régionale en Franche-Comté, l’une des difficultés intrinsèques tient au fait d’avoir à la fois « un pied dans les luttes et un pied dans les institutions ». Un élu est à la fois sommé de montrer qu’il est sur le terrain et de faire des propositions. Les dernières passes d’armes entre Sandrine Rousseau et Yannick Jadot sont l’illustration de ce tiraillement. La députée écoféministe a accusé l’ancien patron de Greenpeace de « payer la manière dont il faisait de l’écologie », autrement dit de vouloir frayer avec le pouvoir. Il lui a reproché de n’avoir jamais mis les pieds à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) ou dans un champ d’OGM, où lui s’est fait connaître. Pour Mme Voynet, ancienne ministre de Lionel Jospin, plutôt que d’opposer ces deux formes d’action, il serait plus judicieux d’« articuler l’émotion provoquée par la dénonciation aux débouchés politiques ».
Autre difficulté, une lourdeur organisationnelle et le profil de militants, souvent des CSP + peu habitués aux actions coup de poing. « Les Verts ne sont pas en mode machine de guerre », juge Simon Persico. Le fonctionnement du parti, fondé sur un fort niveau de décentralisation, et un système de proportionnelle qui favorise la concurrence interne ajoutent au manque d’efficacité. Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Des néodéputées venues de la vie associative, comme Alma Dufour des Amis de la Terre, ou Aurélie Trouvé d’Attac, ont choisi La France insoumise plutôt qu’EELV.
Sortir du cercle infernal
Visionnaires sur le mariage pour tous ou sur le réchauffement climatique, les écologistes sont désormais soumis à la concurrence féroce des autres partis de gauche qui ont intégré les questions écologiques. Evidemment, ils ne sont pas aidés par un système électoral majoritaire, mais les autres formations, à commencer par La France insoumise, non plus. Il est vrai qu’en Allemagne, la proportionnelle a permis aux écolos d’émerger : ils y comptent deux ministres de premier plan, à l’économie et aux affaires étrangères.
A l’heure de l’urgence climatique, des signaux faibles démontrent une envie de sortir de ce cercle infernal. En quinze ans, les Verts ont gagné en professionnalisme. L’époque où un candidat à la primaire (Henri Stoll) portait une cravate en bois est révolue. Ils semblent enfin avoir envie d’exercer le pouvoir. A la dernière présidentielle, ils ont désigné la figure la plus populaire du parti, une façon de mettre toutes les chances de leur côté. Même si ensuite, l’impréparation et l’improvisation de la campagne, associées aux querelles avec Sandrine Rousseau, ont rendu impossible le décollage de Yannick Jadot. Enfin, en soutenant Marine Tondelier, plutôt que les candidates soutenues par l’ancien patron de Greenpeace et la députée écoféministe, les militants ont montré leur envie de tourner la page des dissensions internes. Le plus dur reste à faire : la nouvelle équipe va devoir engager des réformes, et surtout donner à voir un projet politique dont on peine à discerner les contours. Un défi de taille pour Marine Tondelier.
Sandrine Cassini