Ralentir ou Périr ?
C’est un « atterrissage et non un crash » que suggère l’économiste Timothée Parrique. Avec cet ouvrage pédagogique, facile à lire (Ralentir ou périr, Seuil, septembre 2022), c’est d’abord une occasion de faire un point critique sur des thèmes essentiels : PIB, découplage, taux de retour énergétique, effet rebond, marché, marchandisation, décroissance, innovation… débouchant au final sur 12 critiques habituelles de la décroissance dont il prend le contrepied en 28 pages… et par lesquelles le lecteur peut s’ouvrir l’appétit.
Je voudrais aborder ici six ou sept points inspirant pour la réflexion et pour l’action.
Services publics : charges ou produits ?
Au rebours du dogme libéral, l’auteur propose une approche qui consiste à dire que les « services publics » ne sont pas des charges mais des services pour le bien de tous. En ce sens ils sont une production de richesse comme une autre. A l’inverse, l’essentiel de la publicité, une grande partie du marketing, l’activité spéculative avec ses traders, les biens énergivores, superflus, inutiles, futiles ou néfastes (« l’utilité du travail n’est pas proportionnelle au salaire » ! souligne l’auteur) … sont des charges et non des productions de richesses. D’où l’intérêt, dans une hypothèse de débat réellement démocratique, de fixer les priorités collectives, de pondérer à mon avis les évaluations monétaires d’un coefficient en fonction de cette hiérarchie de valeur… pour évaluer le PIB selon ce dont nous avons vraiment besoin pour le bien-être des humains, de la nature et de la planète dont nous ne sommes qu’un élément.
Quel budget pour quels besoins ?
Quand bien même nous en resterions à ce PIB tant critiqué, c’est bien la question de savoir à quel niveau il devrait se situer pour répondre à ce dont nous avons vraiment besoin. Sur ce point à mon sens il serait intéressant de modéliser, chiffres en mains, ce que pourrait donner cette stabilisation, ce nouvel équilibre qui ne soit plus « borgne au bien-être économique, aveugle au bien-être humain, sourd à la souffrance sociale et muet sur l’état de la planète » ! Cette partie de l’ouvrage (sous-chapitre « budget ») mériterait une présentation d’ensemble chiffrée[1].
De même serait-il utile (et rassurant !), dans ce modèle « chiffré » de faire une sorte « d’inventaire » des activités nouvelles[2] en vis-à-vis de celles appelées à disparaitre, puisque l’auteur a identifié « 380 mesures concrètes de décroissance ». L’ouvrage en lui-même est un commencement de ce que j’appellerais par facilité d’expression « l’économie de demain ».
« La question difficile de la transition »
Corrélativement c’est la question du « comment passer du modèle «techno-croissantiste » actuel, celui du « pouvoir d’achat » à celui d’une « économie anthropocentrique », celle du pouvoir de vivre (des humains, de la nature et de la planète) ? »[3]. Il me semble nécessaire de prendre en compte que cette transition sera douloureuse pour un grand nombre d’acteurs (« mise à la casse » de productions carbonées ou simplement néfastes ou inutiles… investissements dans la nouvelle économie). La solidarité dans la transition est une condition nécessaire de sa réussite. De même en ce qui concerne la justice sociale. Ainsi, j’ai coutume de rappeler que plus on est riche et plus on pollue, plus on est riche plus on peut et doit contribuer financièrement à cette mutation pour qu’elle réussisse.
La transition peut-elle provoquer » l’effondrement » ? Question qui mérite d’être clarifiée pour surmonter des blocages compréhensibles.
Inventer de nouvelles modes ?
Au-delà, se pose la question de la motivation face aux pressions consuméristes, à « l’effet de mode » si puissant. Là également l’auteur aborde un sujet à travailler (dans la vraie vie) : « dans une société où le minimalisme serait gage de prestiges, il y aurait alors une pression à la déconsommation ». A méditer !
Entre plafond écologique et planchers sociaux
Evoquant les « entreprises à mission » (et ses indicateurs de prospérité !), il s’agit de trouver « un équilibre entre au moins trois grandes familles d’objectifs : la soutenabilité (la charge écologique), la convivialité (le bien-être des parties prenantes) et la productivité (l’efficience productive) » … invitation à un certain « discernement technologique »… terme étonnamment trop peu employé… tant, à mon avis, il faudrait clarifier quels « écolos nous sommes (écolos techno-croissantistes, ou écolos marginalo-extrêmiste, ou écolos intégrés adeptes de ce discernement technologique)[4].
Pour une économie libératrice ?
Pour ma part, j’aurais aimé trouver quelques réflexions sur le côté « libérateur » de cette « modération » ou de cette « suffisance ». Certes le sujet est souvent présent et débouche sur la question d’une « économie de bon sens » : « à quoi bon créer des emplois (qui n’épanouissent personne) pour produire (d’une manière écologiquement insoutenable) afin d’augmenter le pouvoir d’achat (sans pour autant augmenter le pouvoir de vivre), et tout ça pour consommes (des choses dont on pourrait se passer ? » !
Bref ! Faut-il déserter le capitalisme ?
Décidément les conclusions sont généralement moins un débouché, certes indispensable, qu’un nouveau départ qui interpelle l’entreprise et l’entrepreneur, l’approche « méso »[5] de l’économie, entre micro et macro, qui permet d’espérer qu’une certaine ESS pourrait exercer un rôle pionnier ?[6]
Jean-Louis Virat
26150 Die
[1] Il y aurait matière, par exemple, à ce qu’un éditeur comme Les Petits Matins, publie sur ce sujet dans la collection Mondes en Transitions. Ce serait probablement le bon format pour que les acteurs de terrain disposent d’un cadre de référence accessible à toutes et tous.
[2] Idem
[3] Idem
[4] Cette distinction relève d’un choix à la fois rationnel (technologie, mirage plutôt que miracle, marginalo-extrêmisme, incongru dans un monde moderne) et éthique (entre consumérisme addictif et ce marginalisme la plupart du temps possible grâce à la « solidarité nationale » !)
[5] La « méso » économie fort opportunément évoquée fin novembre 2022 lors des Journées de l’AconomieAutrement.
[6] Proposition non limitative. Un mouvement comme « Impact France » est à observer : https://www.impactfrance.eco/manifeste