Réforme des retraites : le réveil de la « France des sous-préfectures »
La forte mobilisation des Français des zones périphériques contre la réforme des retraites inquiète…

Sou préfecture de Die : 200 manifestants…
Derrière son pupitre en bois, le député Renaissance Stéphane Mazars rafraîchit machinalement, sur l’écran de son smartphone, le fil info de Centre Presse Aveyron. Son assistante parlementaire basée en circonscription le lui confirme par SMS : il y a du monde, beaucoup de monde, près de 11 000 manifestants, dans le centre-ville de Rodez. Quelques rangs plus bas, à sa gauche, son collègue du groupe Horizons François Jolivet reçoit, à intervalles irréguliers, quelques textos du préfet de l’Indre, l’informant de l’avancée du cortège de 8 000 têtes à Châteauroux. Il en va de même pour le Mosellan Ludovic Mendes, le Gersois Jean-René Cazeneuve, le Berrichon François Cormier-Bouligeon, comme pour la plupart des parlementaires de la majorité qui, en ce jour de grève, sont parvenus à rallier l’Assemblée nationale et ont activé leurs informateurs de terrain. Ils ont tous la tête ailleurs. Ce 31 janvier dans l’hémicycle, Olivier Dussopt multiplie les prises de parole, mais les questions au gouvernement ne canalisent pas toute l’attention. Moins encore que d’habitude, oserait-on : l’actualité politique, brûlante, se déroule hors les murs du Palais-Bourbon.
La deuxième grande journée de mobilisation contre la réforme des retraites est une réussite, moins par le nombre de manifestants dans les rues parisiennes, ou des grandes métropoles, que par celui des contestataires qui ont défilé dans les petites et moyennes communes du pays. « 500 manifestants à Carentan-les-Marais, ça fait longtemps qu’on n’avait pas vu ça », reconnaît le député de la Manche et ancien ministre de l’Agriculture Stéphane Travert, loin d’être le seul parmi les élus macronistes à établir ce constat. Qu’importe comment on la qualifie, c’est bien cette « France périphérique », cette « France des préfectures et sous-préfectures », où le taux de fonctionnaires est important, où la population ouvrière est particulièrement sensible à la question de la pénibilité, qui s’est réveillée.
« Il y a dans ces territoires une structure de l’emploi différente, des métiers usants, pénibles. Ces Français considèrent qu’ils ont le droit de partir plus tôt à la retraite qu’un cadre du tertiaire dans une métropole », indique Laurent Chalard, docteur en géographie à l’université Paris-Sorbonne. Un phénomène qui n’a pas surpris un autre géographe, Christophe Guilluy, auteur des Dépossédés. L’instinct de survie des classes populaires (Flammarion) : « Une contestation sociale aussi sérieuse ne pouvait émaner que de cette France-là, celle qui a joué le jeu de la mondialisation, de l’intégration européenne, de la recomposition économique, qui compose avec des solidarités contraintes, mais à qui l’on n’a jamais offert de perspectives. Elle subit la désindustrialisation, la fuite de l’emploi qui se concentre sur quelques territoires, dans les métropoles notamment, auxquelles elle a de moins en moins accès. »
D’aucuns verraient chez ces milliers de Français qui ont battu le pavé à Lannion, Dole, Sète, Auch ou encore Mâcon et Thionville : c’est là qu’ils ont émergé et bousculé le premier quinquennat d’Emmanuel Macron. Pourtant, le théâtre de la bataille des retraites est, somme toute, assez classique. Le mouvement est structuré par les syndicats et les mouvements de gauche, contrairement aux gilets jaunes nés « hors cadre ». Il n’empêche, le corps politique ne diffère guère : « Ce n’est pas illogique que cette France périphérique se mobilise contre Emmanuel Macron. Son électorat, ce n’est pas la France du travail et des petits revenus, la France active qui vit ce moment de dépossession », poursuit Guilluy.
Au sein de la majorité présidentielle, l’heure n’est pas à la panique, loin de là, mais « on est inquiet, ce serait mentir que de dire le contraire », murmure l’un des piliers du groupe Renaissance à l’Assemblée. Plusieurs députés issus de ces territoires ruraux ou semi-ruraux voient, eux aussi, dans cette colère sociale qui s’expriment calmement à leur fenêtre des fondements qui dépassent la simple question des retraites. « On sent poindre ce sentiment de déclassement, confie un parlementaire expérimenté. Les messages que j’entends chez moi, c’est ‘Il n’y en a que pour les villes, on nous colle des éoliennes, on nous interdit de rouler dans notre bagnole, ou de chasser le dimanche’… »
Mais qui, au gouvernement ou à l’Elysée, pour traiter ces députés qui doutent ? Dans l’ancien monde, c’était un métier à part entière, un job à plein temps. On s’assurait que les parlementaires de la majorité ne faillissent pas dans le vote d’une loi et, sinon, on tentait de comprendre pourquoi ils pouvaient faire défection. François Mitterrand avait Michel Charasse, Jacques Chirac pouvait compter sur Roger Romani, Nicolas Sarkozy sur Jérôme Peyrat et François Hollande sur Bernard Rullier. Ceux-là avaient été sénateur, député, élu local ou, au pire, secrétaire général du groupe parlementaire. Dans le nouveau monde, le job a quasiment disparu autour d’Emmanuel Macron. « Que ce soit au niveau du parti Renaissance ou de l’exécutif, ils ne se servent pas assez des capteurs capables de sonder la France des territoires, confie un élu du sud de la France. Il leur manque cette capacité à aller chercher les infos au plus près du terrain. Personne, par exemple, ne m’a appelé pour me demander comment ça se passait chez moi ! »
S’ils sont nombreux dans les rangs de Renaissance à pointer le manque de pédagogie du gouvernement sur la pénibilité, les carrières longues et la question de l’inégalité entre les femmes et les hommes, beaucoup placent leurs espoirs dans le débat à l’Assemblée nationale pour rectifier le message envoyé aux Français sur tout le territoire. « La réforme est justifiée, mais j’attends qu’elle soit juste, il y a encore du grain à moudre », explique l’un d’eux, élu depuis 2017. Mais tous savent que le plus dur arrivera après le vote du texte, quoi qu’il advienne : « Le président est tout à fait conscient que la réforme va laisser dans le pays une trace d’amertume, d’aigreur, et que certains resteront persuadés d’y avoir perdu, indique un intime d’Emmanuel Macron. Il va falloir produire un vrai travail, exigeant et perceptible, pour les gens, nombreux, qui s’éreintent au boulot si l’on veut réparer ce sentiment d’être méprisés par les cols blancs. »
Erwan Bruckert, Bastien Marie et Olivier Pérou