L’intelligence artificielle va-t-elle mener à un monde sans travail ?
Dans son dernier ouvrage, l’économiste anglais Daniel Susskind juge que l’IA devrait conduire à une révision en profondeur de la grille des métiers
Un monde sans travail : le titre du dernier livre de l’économiste anglais Daniel Susskind est tranché et parlant. Pour l’auteur, l’intelligence artificielle (IA) va, à l’instar des avancées technologiques précédentes, complètement bouleverser le monde du travail. Elle devrait conduire à une révision en profondeur de la grille des métiers, au point que l’on est en droit de se demander si les pays développés ne vont pas devoir affronter une réduction drastique de l’emploi.
Pour aborder ce problème, le livre commence par situer les bouleversements en cours dans une perspective historique. L’auteur souligne que chaque bond en avant technologique a conduit sinon à la disparition, du moins à un effacement significatif de certains groupes sociaux, ce processus s’étant heurté à des résistances, voire des révoltes. Au fur et à mesure que le progrès technique s’est sophistiqué et a permis d’automatiser des fonctions ne réclamant pas uniquement de la force physique, ces révoltes ont changé de nature. Au début, la machine se substitue au cheval et si elle supprime des emplois humains, les plus concernés par le changement sont des animaux, qui sont politiquement peu réactifs… Puis vient la phase des machines qui remplacent la main de l’homme, avec comme corollaire les émeutes luddites mais aussi l’apparition d’un nombre considérable d’emplois industriels.
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle a vocation comme son nom l’indique à s’emparer d’activité intellectuelle comme le diagnostic médical ou l’expertise juridique. Elle aura ses luddites, tels que les médecins généralistes dont le mal-être est patent, ainsi que ses nouveaux métiers axés sur le traitement de l’information. Pour l’auteur, la société structurée sur l’IA n’aura ni les mêmes problèmes ni les mêmes outils de régulation que la société industrielle. Cette dernière était une société de grandes entreprises et d’emploi salarié urbain. Elle avait signifié le remplacement des solidarités locales du monde rural par des Etats providence associant à l’emploi ouvrier l’accès aux services publics et aux assurances sociales.
Pour Daniel Susskind, le monde de l’IA, qui est celui du télétravail et de l’autoentrepreneur, va devoir repenser les modalités de redistribution des richesses. Originalité du livre, l’auteur défend le principe d’une allocation universelle de base et l’existence d’un revenu minimum, moyennant des conditions portant sur la volonté des bénéficiaires de s’insérer par la formation dans un marché du travail rendu très changeant. Son style caractérisé par une forme d’humour toute britannique ajoute à l’intérêt de ce texte, qui émerge dans l’abondante littérature consacrée à l’IA.
Jean-Marc Daniel
Un monde sans travail, par Daniel Susskind. Flammarion, 424 p., 24 €.