Gwenaëlle d’Aboville : « La concertation n’est pas une perte de temps »
L’urbaniste Gwenaëlle d’Aboville plaide pour que les élus consultent les habitants et les usagers d’un quartier avant d’y entreprendre des aménagements.
« Ce que vous faites sans moi, vous le faites contre moi » Nelson Mandela (né le 18 juillet 1918 à Mvezo, province du Cap et mort le 5 décembre 2013 à Johannesburg, Gauteng).
Gwenaëlle d’Aboville, urbaniste à l’agence Ville ouverte, intervient aussi bien sur le site de la tour Eiffel qu’à la cité des Aubiers, à Bordeaux. Elle est également enseignante à l’Ecole d’architecture de la ville et des territoires Paris-Est.
Pour tout aménagement urbain, il est essentiel de prendre en compte l’avis des résidents et de tous les usagers par exemple, les étudiants et les salariés qui fréquentent un quartier sans forcément y habiter. Pourquoi ? Parce qu’il arrive que des architectes et des urbanistes, pourtant compétents techniquement et dotés des meilleures intentions, accouchent d’un projet qui provoque une immense déception. Voyez certains grands ensembles ou écoquartiers aujourd’hui.
Ma première conviction en découle : la concertation fait partie intégrante du processus d’un projet, et doit démarrer dès les prémices de la réflexion. On évite ainsi les erreurs grossières. Je me souviens d’une cité que les concepteurs voulaient absolument « désenclaver ». Or, quand nous avons interrogé les personnes vivant dans ce quartier, il est apparu qu’elles étaient extrêmement mobiles ! Leurs difficultés étaient tout autres : la mauvaise qualité de l’espace public, le manque de commerces, la carte scolaire… Evidemment, si on pose mal le problème, on apporte de mauvaises solutions.
La pression des élections
On me rétorque souvent : « La concertation est une perte de temps. » Je réponds : « La concertation n’est pas une perte de temps. Elle correspond à un temps nécessaire pour réussir un aménagement. Bien articulée au processus d’un projet, elle ne perturbe pas son déroulement, elle s’intègre à la réflexion. » Car c’est là ma deuxième conviction : procéder ainsi produit de meilleurs projets. Encore faut-il s’y prendre suffisamment tôt. Souvent, on attend que tout soit quasiment bouclé pour présenter le programme aux habitants. Dès lors, si des oppositions apparaissent, c’est la catastrophe, car il n’y a plus que deux solutions : passer en force ou tout recommencer. Et dans ce dernier cas, en effet, ce peut être très, très long.
En revanche, si l’on prend dès le départ le parti de la concertation, on ne perd pas de temps car le projet est coconstruit avec les usagers. Mieux : il s’affine. Nous avons travaillé sur l’aménagement de la place de la République, à Paris, aux côtés des architectes TVK. Le programme prévoyait quatre terrasses et emmarchements sur le nord de la place. Les visites sur le site avec des usagers, dont des personnes malvoyantes, ont contribué à identifier des risques de chute. Finalement, seules deux terrasses ont été conservées, à la satisfaction de tous.
Je sais bien que, parfois, le temps de la concertation n’est pas compatible avec le temps électoral. Un maire, c’est bien normal, souhaite voir aboutir ses projets avant la prochaine élection. Mais je pose la question : sommes-nous collectivement d’accord pour que le temps électoral ait ce niveau d’impact sur l’aménagement de la ville ?
J’ajoute que je ne suis pas dans une posture démagogique. Cela fait vingt ans que j’exerce ce métier et je peux en témoigner : autant les habitants sont heureux de pouvoir donner leur avis, autant ils sont en demande des compétences techniques et du regard des concepteurs. Ils attendent des architectes, des urbanistes et des élus qu’ils prennent leurs responsabilités et qu’ils apportent des propositions et des points de vue. De plus, rien n’interdit à un maire de dire : « Je vous ai écoutés, mais je ne suis pas d’accord avec vous. » L’urbanisme est toujours une mise en débat de sujets de société : comment veut-on vivre ensemble ? Ouvrir ces sujets en concertation n’implique pas de renoncer à porter des convictions politiques et techniques.
Gwenaëlle d’Aboville