Sélectionner une page

Le rapport de synthèse du GIEC, « un guide pratique pour désamorcer la bombe à retardement climatique »

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, qui publie, ce lundi, la synthèse de huit ans de travaux, entretient l’espoir ténu qu’il reste une chance de limiter le réchauffement à 1,5 °C, à condition d’un sursaut international.

 Les tours de refroidissement de la centrale électrique au lignite de Jaenschwalde (Allemagne), le 16 mars 2023. Cette centrale d’une capacité de 3 000 mégawatts devrait être fermée d’ici à 2028, dans le cadre de l’abandon progressif du charbon.

Nous sommes au bord du précipice. Les activités humaines bouleversent le climat à un rythme et avec une ampleur sans précédent depuis des millénaires, voire des centaines de milliers d’années, entraînant des impacts toujours plus ravageurs, généralisés et désormais souvent irréversibles. Alors que les vies de milliards de personnes sont déjà affectées, la poursuite des émissions de gaz à effet de serre va renforcer les menaces sur la production alimentaire, l’approvisionnement en eau, la santé humaine, les économies nationales et la survie d’une grande partie du monde naturel.

Pourtant, l’humanité peut encore reculer et éviter le grand saut. Conserver un monde vivable pour tous implique de réduire immédiatement et drastiquement les émissions dans tous les secteurs. Les options pour y parvenir, mais aussi pour s’adapter au dérèglement climatique, sont nombreuses, efficaces et disponibles dès maintenant. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui publie, lundi 20 mars, la synthèse de huit ans de travaux, entretient l’espoir – ténu – qu’il reste une chance de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C par rapport à la période préindustrielle, à condition d’un sursaut international. « La bombe à retardement climatique poursuit son compte à rebours, mais ce rapport est un guide pratique pour la désamorcer, un guide de survie pour l’humanité », a réagi le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, Antonio Guterres.

Cette somme, rédigée par 93 scientifiques, se veut l’état le plus complet et condensé de la science climatique, afin d’éclairer l’action mondiale. L’instance onusienne y résume à la fois les trois volets de son 6e rapport d’évaluation (parus en 2021 et 2022, et consacrés aux bases physiques du réchauffement, aux impacts et aux solutions), et trois rapports spéciaux qui portaient sur les conséquences d’un réchauffement de 1,5 °C (2018), sur les terres et sur les océans et la cryosphère (2019). L’organisation clôture ainsi un cycle lancé en 2015.

Même s’ils réitèrent des messages déjà connus, la synthèse et son résumé à l’intention des décideurs ont été adoptés par les représentants des 195 pays membres du GIEC au terme d’une semaine à Interlaken (Suisse) qui a joué les prolongations. La trentaine de pages du résumé a été négociée ligne par ligne avec les auteurs, comme le veut l’usage de l’instance.

Un réchauffement sans précédent et des impacts généralisés

Le résumé le redit de manière catégorique : les activités humaines ont « sans équivoque » provoqué le réchauffement climatique. La température à la surface du globe s’est élevée d’environ 1,1 °C lors de la dernière décennie par rapport à 1850-1900. Le rythme de hausse du mercure sur les cinquante dernières années est le plus rapide depuis au moins 2 000 ans.

Les activités humaines, et en particulier la combustion d’énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz) et la déforestation, émettent des gaz à effet de serre qui ne cessent d’augmenter année après année – elles ont atteint 59 milliards de tonnes en 2019. Les émissions varient d’un pays à l’autre mais dépendent largement des niveaux de revenu. Conséquence : les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère ont atteint des niveaux inégalés depuis deux millions d’années pour le dioxyde de carbone (CO2), le principal d’entre eux, et 800 000 ans pour le méthane. Sous l’effet de cet excédent d’énergie, les extrêmes climatiques – canicules, sécheresses ou pluies diluviennes – sont devenus plus fréquents et intenses, la fonte des glaciers s’accélère, de même que l’élévation du niveau des mers.

Le monde que connaîtront les générations actuelles et futures dépend des choix effectués aujourd’hui et à court terme

Source : GIEC, « Climate change 2023 Synthesis Report, Summary for Policymakers »

Désormais, près de la moitié de l’humanité (entre 3,3 et 3,6 milliards de personnes) vit dans des « contextes hautement vulnérables au changement climatique ». Des millions d’habitants sont exposés à une insécurité alimentaire aiguë, car le changement climatique réduit la disponibilité de la nourriture, et environ la moitié de la population mondiale subit une grave pénurie d’eau pendant au moins une partie de l’année. Les événements extrêmes ont également augmenté la mortalité, les transmissions de maladies et les déplacements de populations. Les communautés les plus pauvres, qui ont le moins contribué aux émissions, sont les plus affectées car elles ont moins de moyens pour y faire face, comme l’ont récemment illustré les ravages du cyclone Freddy au Malawi. Sont aussi durement touchées les espèces animales et végétales, victimes d’épisodes de mortalité de masse.

Des actions qui restent insuffisantes

Si les lois et politiques prises pour réduire les émissions sont considérablement plus nombreuses qu’en 2014, date du dernier rapport de synthèse du GIEC, elles ne sont toujours pas à la hauteur, ni en termes de rythme ni d’échelle. Seuls 18 pays ont réussi à réduire leurs émissions pendant plus de dix ans. Et les trajectoires sont au rouge : la planète se dirige vers un réchauffement de 2,5 °C à la fin du siècle si les promesses faites par les Etats sont respectées, voire 2,8 °C en cas de poursuite des politiques actuelles.

Le GIEC observe des progrès dans l’adaptation au changement climatique, mais celle-ci reste insuffisante, surtout dans les pays aux faibles revenus, en raison d’un manque d’accès aux technologies et aux financements. « La plupart des mesures d’adaptation sont fragmentées, progressives, sectorielles et inégalement réparties entre les régions », indique le rapport, qui note également une hausse de la « maladaptation ». C’est par exemple le cas avec la construction de digues sur le littoral, qui protègent les personnes et les biens mais aggravent l’érosion et dégradent les écosystèmes naturels.

Le rapport prévient que des limites à l’adaptation sont déjà franchies ou en train de l’être. Des habitants des petites îles ne peuvent, par exemple, plus gérer la montée des eaux sauf à surmonter un ensemble de contraintes, d’ordre financier, politique ou technologique. Une partie des écosystèmes, tels que certains coraux, forêts tropicales ou régions polaires, ont quant à eux atteint des points de non-retour.

Chaque fraction de degré compte

Le pire est encore à venir, mais on peut freiner le désastre. Le réchauffement va se poursuivre quoi qu’il arrive à court terme (2021-2040), de sorte que la limite de 1,5 °C devrait être franchie au début des années 2030. Nos actions actuelles déterminent en revanche l’ampleur du dérèglement climatique à long terme : la température mondiale pourrait s’élever de 1,4 °C lors de la période 2081-2100 dans le scénario où il y aurait très peu d’émissions, de 2,7 °C pour l’hypothèse intermédiaire et de 4,4 °C pour le très émetteur. Alors que de plus en plus de scientifiques appellent à considérer comme « mort » l’objectif de 1,5 °C, la climatologue Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe 1 du GIEC, juge qu’il a encore du « sens ». « L’étape d’après, c’est de limiter le réchauffement au plus proche de 1,5 °C. »

Car chaque fraction de degré supplémentaire compte, comme le GIEC n’a de cesse de le marteler, et se traduit par des extrêmes climatiques plus intenses et nombreux, et donc des impacts accrus et des pertes et dommages (dégâts irréversibles) plus vastes. La poursuite des émissions entraînera des perturbations plus importantes du cycle de l’eau, une accélération de la débâcle des glaces, de l’acidification et de la désoxygénation des océans, des baisses de productions agricoles, ainsi qu’une moindre efficacité des puits de carbone (forêts, océans, etc.), qui absorbent actuellement la moitié des émissions de CO2. Avec, à la clé, encore davantage de mortalité, de pénuries, de pauvreté, de famines ou de conflits. Ces impacts seront non seulement « de plus en plus complexes à gérer », mais ils se produiront souvent simultanément, avec parfois des conséquences « en cascade » d’une région à l’autre.

Certains changements sont irréversibles. L’élévation du niveau des mers va par exemple se poursuivre pendant des siècles ou des millénaires, sous l’effet de leur réchauffement et de la fonte des calottes glaciaires, qui vont également perdurer sur des échelles de temps très longues. « Mais on peut la ralentir en réduisant très fortement les émissions », indique le glaciologue (CNRS) Gerhard Krinner, l’un des auteurs du résumé à l’intention des décideurs. Les océans pourraient s’élever de 0,3 à 1 mètre d’ici à 2100 en comparaison avec 1995-2014, selon les différents scénarios de réchauffement. Le phénomène continuerait ensuite, avec une hausse de 2 à 6 mètres d’ici à 2300 en cas de réchauffement limité à 2 °C.

Le GIEC met en garde contre les risques de points de basculement, comme la déstabilisation de la calotte glaciaire antarctique, dont la probabilité, aujourd’hui faible, augmente à chaque fraction de réchauffement. Au final, « les choix et les actions que l’on prend au cours de cette décennie détermineront le futur des générations actuelles mais auront aussi des conséquences pendant des millénaires », prévient Valérie Masson-Delmotte, également autrice du résumé.

Les solutions sont à portée de main

La fenêtre pour éviter les pires effets de la crise climatique « se ferme rapidement », mais on peut encore s’y faufiler, assure le GIEC. Conserver une chance de limiter le réchauffement à 1,5 ou 2 °C « implique des réductions de gaz à effet de serre profondes, rapides et la plupart du temps immédiates dans tous les secteurs », un défi sans précédent. Dans le premier cas, les émissions de CO2 doivent être réduites de 48 % d’ici à 2030 par rapport à 2019, avant d’atteindre la neutralité carbone au début des années 2050. Dans le second, elles doivent baisser de 22 % avec un net zéro au début des années 2070. Et, quoi qu’il arrive, leur maximum (pic) doit être atteint « au plus tard » avant 2025.

Comment y parvenir ? Il s’agit d’abord de réduire de manière « substantielle » l’utilisation globale des combustibles fossiles, avec un « usage minimal » des charbon, pétrole et gaz lorsqu’ils ne sont pas assortis de technologies de captage et stockage du CO2 (CCS). « Les infrastructures fossiles déjà en place consomment tout le budget carbone restant [maximum d’émissions] pour 1,5 °C, relève Valérie Masson-Delmotte. Chaque nouvelle installation entraîne des degrés de réchauffement en plus et nous verrouille dans des trajectoires carbonées. » Il s’agit donc de fermer des centrales « plus tôt que prévu » et d’accélérer le déploiement des énergies bas carbone, notamment le solaire et l’éolien, très abordables.

Les techniques d’élimination du dioxyde de carbone dans l’atmosphère (CDR), notamment par la plantation d’arbres, sont présentées comme incontournables pour limiter le réchauffement à 1,5 °C et pour revenir à ce seuil après l’avoir dépassé, mais leur déploiement à grande échelle pose des « questions de faisabilité » et de « risques sociaux et environnementaux », notamment sur l’usage des terres.

Secteur par secteur, le rapport détaille les solutions : repenser les villes, gérer les cultures de manière durable, modifier les régimes alimentaires ou développer les voitures électriques (avec une électricité bas carbone). Dans tous les domaines, la réduction de la demande et la sobriété sont essentielles. Protéger de manière « efficace et équitable » entre 30 % et 50 % des terres, des eaux douces et des océans de la planète contribuera aussi à garantir une planète saine. Une mise en œuvre rapide de ces solutions réduira les impacts, les pertes et les dommages, et entraînera de « nombreux cobénéfices », notamment pour la santé et l’économie. Le rapport montre l’importance d’augmenter la finance climat, hautement insuffisante, notamment à destination des pays en développement, et de mener des politiques justes et équitables.

Tous les pays doivent « appuyer immédiatement sur l’accélérateur », résume Antonio Guterres, qui demande aux économies développées d’avancer l’atteinte de la neutralité carbone au plus vite avant 2040, et 2050 pour les émergentes. Le patron de l’ONU, qui accueillera un sommet sur le climat à New York en septembre, attend que les pays revoient à la hausse leurs engagements d’ici à la conférence mondiale sur le climat (COP28), qui aura lieu en novembre à Dubaï, aux Emirats arabes unis. Cette grand-messe s’annonce cruciale car elle sera le moment du premier bilan des efforts des pays depuis l’accord de Paris de 2015. Une évaluation qui s’appuiera sur le rapport de synthèse du GIEC. « Chaque pays doit faire partie de la solution, conclut Antonio Guterres. En exigeant que les autres agissent en premier, on s’assure que l’humanité arrive en dernier. »

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *