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Jeanne Burgart Goutal : « “La Femme et la Nature” » est un livre précurseur de l’écoféminisme

La philosophe, qui préface le livre culte de Susan Griffin paru en 1978 et traduit en français pour la première fois, explique, dans un entretien au « Monde », l’importance de ce texte fondateur du mouvement écoféministe.

Philosophe et autrice d’Etre écoféministe. Théories et pratiques (L’Echappée, 2020), Jeanne Burgart Goutal porte sur le très hétéroclite mouvement écoféministe un regard à la fois érudit et distancié. Elle décrit La Femme et la Nature comme un livre « virtuose », une « expérimentation radicale, d’une audace qui sent à plein nez les années 1970 ».

Pourquoi cet ouvrage, qui a connu un énorme succès à sa sortie, n’est-il traduit qu’aujourd’hui en France ?

C’est dû à la fois à une méconnaissance et à des résistances. Je suppose que les féministes françaises et les écologistes n’en ont simplement pas vraiment eu connaissance, comme elles n’ont pas vraiment eu connaissance d’autres livres et mobilisations écoféministes. En France, le terme « écoféminisme » est apparu, en 1974, dans Le Féminisme ou la mort (Horay), de Françoise d’Eaubonne (1920-2005). Mais le mouvement écoféministe n’a pas pris. Les passerelles qui auraient pu exister avec les Etats-Unis ne se sont pas faites.

Comment l’expliquez-vous ?

Un des efforts majeurs du féminisme français, dans la lignée de Simone de Beauvoir, a été de dénaturaliser la femme et la féminité, de briser l’association entre la femme et la nature, la maternité, la biologie, l’instinct, les hormones… On a en France l’idée qu’une vraie féministe doit forcément critiquer la maternité, se méfier de tout ce qui pourrait se rapprocher d’une forme d’essentialisme. Un titre comme La Femme et la Nature a de quoi heurter : il laisse à penser que c’est un texte essentialiste qui veut valider cette identification entre les femmes et la nature. Au contraire, il met en évidence la façon dont le patriarcat les a rapprochées pour exercer conjointement des mécanismes de domination et d’oppression assez analogues.

En quoi le concept de nature diffère-t-il pour le féminisme américain ?

En France, la notion de nature est héritée de la tradition philosophique des Lumières qui oppose nature et liberté, et dans laquelle on considère que l’humain devient vraiment un sujet en s’arrachant à la nature, à l’animalité. Aux Etats-Unis, les écoféministes s’apparentent plutôt à la tradition des philosophes transcendantalistes, Ralph Waldo Emerson (1803-1882) et Henry David Thoreau (1817-1862) principalement, qui, au contraire, exaltent la nature et en font une ressource politique privilégiée de progressisme, d’émancipation. La nature n’est pas pensée contre la culture et la rationalité, mais plutôt contre la civilisation industrielle qui détruit l’environnement, la vie, qui déshumanise. Dans un cas, il y a l’idée qu’être un vrai sujet, ce que revendiquent les féministes, suppose de se dissocier de la nature. Dans l’autre, la nature est, au contraire, une voie d’humanisation.

L’autre aspect qui fait tiquer dans le contexte français, c’est l’élément spirituel. Une partie des écoféministes considère que, pour une profonde transition écologique, il faut resacraliser la nature, le vivant, et donc créer une sorte de connexion spirituelle avec les rythmes naturels, célébrer les équinoxes, les solstices, etc. Aux Etats-Unis, cela a séduit assez largement, car c’est un contexte où la religiosité est la norme. En France, dans un pays qui se veut laïque, très méfiant envers tout ce qui se rapproche de la religion et de la spiritualité, cela a paru soit complètement stupide et irrationnel, soit carrément réactionnaire.

Comment l’ouvrage de Susan Griffin se situe-t-il dans l’histoire de la pensée écoféministe ?

C’est un livre vraiment précurseur, on pourrait même dire qu’il est proto-écoféministe. Il permet de faire la charnière entre un « féminisme de la nature » plutôt poétique et métaphysique, et la politisation de ce lien-là. Dans les années 1970, un certain nombre de féministes, comme Mary Daly (1928-2010), associent le féminin à la nature avec un grand « N », comme une sorte de principe métaphysique qui incarne le bien, l’origine, la pureté que l’on devrait retrouver, et dont les femmes seraient les gardiennes. Mais la nature n’est pas encore liée à « l’environnement ». Susan Griffin fait cette transition : elle commence à redéfinir la nature non pas comme une origine fantasmée mais comme notre environnement réel. Elle opère une sorte de politisation de la question du rapport à la nature.

Il n’a pourtant rien d’un essai politique.

Ce serait une erreur de faire une lecture philosophique de son œuvre, en y cherchant quelles thèses elle défend, et en cherchant à la réfuter sur ce plan. C’est un texte difficile d’accès, très expérimental, plutôt de l’ordre du poème en prose, qui montre une recherche formelle d’une grande complexité. Il s’agit plutôt de se laisser porter par le souffle de son écriture. Au début, la majorité du texte est écrite en romain : c’est la voix « normale », le récit dominant qui se présente comme objectif, universel. Puis il y a des incursions en italique, qui font entendre une autre voix, divergente, qui prend de plus en plus d’ampleur. La voix du patriarcat se trouve parasitée, fissurée par ces contre-chants de plus en plus insistants.

Cette pluralité porte tout de même un enjeu philosophique de justice et de vérité puisque c’est ce qui permet de voir la réalité sous différents angles. C’est pour ça que je parle de cubisme : si on ne voit qu’avec une seule perspective, on ne voit qu’une partie du réel. Ce qui l’intéresse n’est pas tant de tenir un discours rationnellement exact que de contribuer à la métamorphose radicale qui constitue la vraie quête du féminisme, au-delà des objectifs pratiques auxquels on le réduit souvent.

« La Femme et la Nature », un texte de référence

L’ouvrage est dédié à « celles et ceux d’entre nous dont la langue n’est pas entendue, dont les mots ont été volés ou effacés, celles et ceux qui ont été dérobés de leur parole, qu’on qualifie d’aphones ou de muets, jusqu’aux vers de terre, jusqu’aux crustacés et aux éponges ». Paru en 1978, La Femme et la Nature, texte de référence du mouvement écofeministe, n’a rien du tract politique. « La poésie, est, par nature, subversive », écrit l’autrice féministe américaine Susan Griffin. Alternant les sources, les voix, les registres ; mêlant poèmes, frises chronologiques, portraits, extraits de manuel de sylviculture, de notice biographique ou de textes scientifiques, elle entend défaire l’idée d’une connexion particulière entre les femmes et la nature. « Comment une idée aussi saugrenue a-t-elle pu naître et se répandre ?, commente encore la philosophe Jeanne Burgart Goutal. Comment se transmet-elle ? Et que peut-on en faire ? Faut-il la rejeter, la déjouer, la renverser, la réinventer ? » Ce sont ces questions qui irriguent la prose déroutante, polyphonique, parfois ironique de Susan Griffin.

« La Femme et la Nature » de Susan Griffin (Le Pommier, 470 pages, 25 euros).

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