« La surenchère verbale antimacroniste rend la gauche inaudible »
A en croire nombre de dirigeants politiques et d’intellectuels de gauche, la France serait devenue un régime autoritaire. Les comparaisons avec la situation hongroise ou russe sont devenues des lieux communs, à tel point que les médias utilisent cette terminologie sans en interroger la pertinence.
En science politique, l’autoritarisme renvoie à un régime qui limite et encadre le pluralisme politique, subordonne la justice, repose sur l’adhésion des masses à un exécutif chargé d’un projet de « régénération nationale » (contre un ennemi intérieur ou extérieur), interdit les manifestations antirégime et prend ses aises avec l’Etat de droit. Sommes-nous parvenus à ce point de négation de la démocratie en France ? Le prétendre, c’est faire preuve d’une arrogance et d’un mépris choquants à l’égard des peuples qui vivent sous un régime autoritaire.
Le passage en force de la loi sur les retraites par le biais d’artifices constitutionnels est, à bien des égards, critiquable. La gauche a raison de s’opposer à une réforme injuste qui va sanctionner les femmes, les classes ouvrières et moyennes. On peut aussi déplorer que le Conseil constitutionnel ait rendu un avis portant, non sur la constitutionnalité du texte de loi, mais sur l’opportunité ou pas de fragiliser politiquement le gouvernement.
Une république culturellement conservatrice
Emmanuel Macron, président exécré à gauche, serait, à en croire les mêmes dirigeants et intellectuels de gauche, un tyran, un dictateur, voire Caligula (selon Mathilde Panot, présidente du groupe parlementaire de La France insoumise, LFI). La détestation ou la démonisation d’opposants politiques participent de l’abaissement des débats politiques. En se concentrant sur les individus et en stimulant des affects négatifs, elles éloignent des raisonnements qui s’intéressent aux mécanismes structurels de la domination. Bref, honnir à longueur de colonnes ou de prises de parole médiatiques un président n’a rien d’émancipateur. C’est se laisser entraîner sur le terrain d’un populisme droitier et, surtout, lâcher la proie pour l’ombre.
Affirmer cela ne revient aucunement à valider la nature peu démocratique des institutions de la Ve République, les pouvoirs incongrus du président, les violences policières, la droitisation constante du gouvernement sur les questions économiques et les libertés publiques, la banalisation du racisme dans les débats publics ou la normalisation du RN. Mais si la France penche de plus en plus à droite, cela n’en fait pas, à l’heure actuelle, un régime similaire à ceux d’Orban ou de Poutine.
En réalité, la présidence Macron n’est pas radicalement différente des présidences conservatrices qui l’ont précédée. Le problème de la France n’est pas que ce soit un régime autoritaire, mais que sa république soit culturellement conservatrice et élitiste. Celle-ci est, en effet, allergique à la diversité qu’elle ne reconnaît pas ou aux minorités qu’elle invisibilise. Sans les nier, elle méprise les libertés publiques et tolère les violences policières depuis toujours. Tournant le dos au libéralisme politique qui inspira la révolution de 1789 et la loi de séparation de 1905, la France républicaine affronte les pages noires de son passé à reculons (Vichy, le colonialisme).
Image brouillée
Plutôt que de haïr en boucle Macron, la gauche serait avisée de commencer par balayer devant sa porte. Elle est aujourd’hui au plus bas, car son image est brouillée et sa compétence politique est mise en doute. Selon un sondage récent de l’IFOP, Jean-Luc Mélenchon, leader autocrate de LFI et fer de lance de la Nupes, est jugé moins compétent politiquement que Marine Le Pen. Les sondés considèrent également qu’elle est plus respectueuse de la démocratie que lui.
Walter Benjamin parlait de « mélancolie de gauche » pour désigner le conservatisme idéologique d’une gauche, rhétoriquement radicale, idéologiquement pure, mais incapable de saisir le zeitgeist, l’air du temps politique, et ce qu’il charrie. Cette mélancolie de gauche est une forme d’arrogance intellectuelle qui sous-estime ses opposants politiques (Macron, mais aussi la possibilité d’une victoire du Rassemblement national, RN), et martèle l’idée que davantage d’unité de façade ou un programme mieux huilé ramèneront la gauche au pouvoir.
Or, les causes du discrédit de la gauche sont autres : un déficit d’image de ses dirigeants principaux, la perception d’une faible compétence politique et l’absence d’idées fortes qui mobilisent. En 1981, la gauche proposait de réduire l’âge de la retraite de 65 à 60 ans ou la suppression de la peine de mort, et, en 1997, elle préconisait la semaine de trente-cinq heures. Quelle est la grande idée civilisationnelle de la gauche aujourd’hui ? Les happenings théâtraux de LFI à l’Assemblée nationale ne dupent personne, et la surenchère verbale antimacroniste rend la gauche inaudible. La colère ou la dérision publiquement orchestrées ne régleront rien. Cette gauche mélancolique prétend innover avec un ravalement d’étiquettes, mais elle est fondamentalement conservatrice dans ses mots d’ordre et la manière de s’opposer.
Le gouvernement table sur le pourrissement de la situation pour dénoncer la « violence » de la gauche. En embuscade, le RN prétend soutenir le mouvement social actuel. Il dénoncera bientôt la chienlit du gouvernement et de la gauche, et gagnera sur les deux tableaux : celui de la colère sociale et celui de l’ordre. Les Français sont majoritairement opposés à la loi sur les retraites, mais la Nupes est minoritaire dans les urnes. Amplifier cette mélancolie de gauche, c’est indirectement faciliter l’essor de l’extrême droite.
Philippe Marlière est professeur de sciences politiques à University College London.