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Nucléaire

« Les Merveilleux Nuages » : les illusions risquées du nouveau nucléaire

Dans un ouvrage précis et documenté, le physicien Harry Bernas étrille les ambitions atomiques d’Emmanuel Macron.

Nabil Wakim

Et si la relance du nucléaire annoncée par les pouvoirs publics n’était qu’un écran de fumée ? C’est la question provocante que pose le livre d’Harry Bernas Les Merveilleux Nuages. Que faire du nucléaire ? (Seuil, 160 pages, 15 euros). L’auteur y répond à la volonté d’Emmanuel Macron de lancer un nouveau programme de réacteurs EPR de troisième génération. Pour ses défenseurs, le nucléaire est la seule source d’énergie qui permet la réindustrialisation de la France, le retour d’une forme de souveraineté énergétique et la décarbonation de l’économie. L’ouvrage d’Harry Bernas vient apporter dans ce débat un regard précis et sans concession.

L’auteur, physicien spécialiste de matériaux irradiés, connaît bien l’histoire de l’atome et le chemin tortueux qui a permis de maîtriser une source d’énergie colossale et inégalée. Il réussit le tour de force de raconter de manière passionnante l’évolution de la recherche civile et militaire sur le sujet – avec des échos inattendus au film de Christopher Nolan Oppenheimer, qui raconte la mise en œuvre de la première bombe A dans le cadre du projet Manhattan. De cette aventure, Harry Bernas retient la filiation entre le nucléaire civil et la filière militaire – un lien rappelé par Emmanuel Macron lui-même dans son discours du Creusot (Saône-et-Loire), en décembre 2020. Mais il souligne aussi que le secteur n’a pas beaucoup innové sur le plan technologique depuis la seconde guerre mondiale.

Harry Bernas ne s’appesantit pas sur le débat pour ou contre l’énergie nucléaire – même si la lecture de l’ouvrage laisse peu de doutes sur ses réticences au développement de l’atome. Pourtant il rejoint parfois dans son récit les demandes de certains acteurs de la filière : il insiste ainsi sur la nécessité de continuer à investir dans les réacteurs actuels pour les faire fonctionner de manière sûre. Il défend également, comme les syndicats du secteur, un service public de l’énergie avec un investissement fort dans la recherche et développement.

Pour autant, l’auteur est sévère vis-à-vis de la stratégie du « nouveau nucléaire » défendue par la filière française et par les pouvoirs publics. D’abord parce que de nouveau nucléaire, il n’y a pas : « Ce n’est qu’un slogan faisant appel à d’anciennes techniques remises au goût du jour », explique-t-il, en rappelant que la « troisième génération » des réacteurs n’est en rien une rupture technologique par rapport aux réacteurs précédents : les EPR sont surtout plus gros, plus puissants et, insiste-t-il, plus chers et plus complexes à construire. Pour lui, ce réacteur a démontré « les limites du gigantisme ». « La difficulté de fabriquer et d’assembler ses constituants essentiels est évidente », souligne-t-il, rappelant la déroute du chantier de Flamanville (Manche), commencé en 2007 et toujours pas terminé.

« Comportement de Shadoks »

Il s’alarme également de la perte majeure de compétences industrielles, qui rend selon lui inatteignable l’objectif de construire six réacteurs d’ici à 2050 – la ministre de l’énergie, Agnès Pannier-Runacher, a même évoqué le chiffre de quatorze réacteurs. La proposition de développer des dizaines de petits réacteurs modulaires – appelés en anglais small modular reactors (SMR) – ne trouve pas davantage grâce aux yeux de l’auteur. « Les SMR ont réponse à tout. Comment diable n’y a-t-on pas pensé plus tôt ? », ricane Harry Bernas, qui rappelle que des entreprises travaillent sur ces projets sans avancée majeure depuis plus de vingt ans.

Il souligne que lorsque Emmanuel Macron vante la modernité des SMR, il se retrouve à parler « du réacteur du sous-marin 1957 d’Eisenhower, mis à jour et entretenu par les sous-mariniers français pour la force de frappe nucléaire ». Bref, là encore, Harry Bernas y voit surtout un pari confus, objet de communication sans vision industrielle.

Harry Bernas moque ce « comportement de Shadoks » en sortant des archives une note facétieuse écrite par l’amiral Hyman Rickover, chargé du développement du nucléaire civil dans les années 1950 aux Etats-Unis. Dans cette lettre aux décideurs, il raille les défenseurs des réacteurs « théoriques » en les opposants à ceux qui travaillent sur des réacteurs « réels ». « J’observe qu’un réacteur théorique a toujours les caractéristiques suivantes : il est simple, il est petit, il est bon marché, il est léger, (…) il requiert peu de développements nouveaux (…) [et] il est en phase d’étude, il n’est pas en construction, détaille l’amiral Rickover. En revanche, un réacteur réel possède les caractéristiques suivantes : il est effectivement en construction, il est en retard, il requiert une impressionnante quantité de développements, il coûte cher, il est long à construire, (…) il est compliqué. » Et l’amiral d’enfoncer le clou : « Les protagonistes de réacteurs théoriques ont le temps et l’innocence pour eux. Incapables de discerner les difficultés réelles, ils parlent avec facilité et confiance. Les praticiens, rendus modestes par expérience, parlent moins et se font du souci. »

C’est ici que l’ouvrage d’Harry Bernas prend tout son sens : que l’on soit favorable ou opposé au nucléaire, il souligne la nécessité d’un débat rationnel, basé sur la réalité industrielle du secteur, sans se bercer d’illusions ou de slogans.

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