Frédéric Encel : “Tous les tyrans souhaitent la victoire de Trump”
Franc-Tireur. 2024 est une année cruciale, où de nombreuses élections vont avoir lieu dans des démocraties clés, au moment où les États autoritaires n’ont jamais été si déterminés à les déstabiliser… Sommes-nous au bord du gouffre ?
Frédéric Encel. Si l’on considère que la propagande de régimes autoritaires et les âneries de rhéteurs populistes peuvent convaincre une majorité de citoyens, alors soyons logiques et interdisons les partis ! Le risque majeur serait de ressembler à ceux que nous combattons. En réalité, les démocrates n’ont pas d’alternative à l’incessant combat pédagogique, à la confiance dans nos institutions et aux rapports de force légaux avec les dictatures et leurs affidés. Pour en revenir aux scrutins de 2024, je ne parlerais pas de « bord du gouffre ». Aux européennes, par exemple, l’extrême droite, donnée en hausse, ne pourra pas l’emporter au point de devenir majoritaire. Dans d’autres pays, comme Israël, on assistera même très probablement à une bonne nouvelle en cas de tenue de scrutin.
L’abus de realpolitik nuit-il à la santé des démocraties ? Ou bien faut-il discuter avec tout le monde, de Poutine à Mohammed ben Salmane ? Le prix à payer du calcul d’intérêt n’est-il pas la perte de repères ?
À la question de savoir si l’on peut rire de tout, Pierre Desproges répondait : « Oui, mais pas avec n’importe qui. » En géopolitique, c’est le contraire : il faut accepter de discuter avec n’importe qui, mais pas de n’importe quoi. Ne jamais discuter avec des despotes nous condamne à renoncer à toute pression sur eux. Ce que je reproche aux tenants de la realpolitik dans nos démocraties, ce n’est pas leur volonté de discuter avec eux, mais leur complaisance à leur égard, et de ricaner des réalités les plus noires au nom de l’intérêt « bien compris ». Il faut constater cela, sans s’en satisfaire ; c’est une chose de serrer la main d’un tyran, c’en est une autre que d’éviter avec lui les sujets qui fâchent. Le cynisme est une posture paresseuse, qui se contente du pire. Or, non seulement les réalités fluctuent, mais encore jouer la politique du pire expose à de violents retours de bâton. Les démocraties doivent assumer les rapports de force et les jouer pour la défense de leurs valeurs. Pour une démocratie, renoncer à ses principes, c’est finalement sacrifier ses intérêts.
“L’ONU est très contestable, mais sa chute mènerait à pire.”
« Vous (Européens) n’avez pas payé votre dû à l’Otan. Si vous êtes attaqués par la Russie, je ne vous protégerai pas et même je l’encouragerai à le faire », a-t-il déclaré lors d’un meeting en Caroline du Sud. Est-il juste de penser que l’objectif de Trump est tout simplement de détruire l’Otan ?
La réponse est clairement oui. Voilà de longues années que Trump annonce vouloir casser l’Otan, au double motif que les États-Unis ne doivent pas intervenir hors de leurs frontières, d’une part, et que, d’autre part, les Européens n’ont pas assumé financièrement leur part du contrat. Le premier traduit un isolationnisme très répandu chez les républicains, le second, une mentalité de boutiquier sans la moindre vista géopolitique ; cela dit, il y a là au moins une part de vérité, dans la mesure où Berlin consentait à peine à plus de la moitié (avant l’attaque russe en Ukraine) de ce que Washington demandait en dépenses de défense… Mais il y a pire : en bouffonnant qu’il encouragera la Russie à attaquer les Européens, Trump fait montre d’une inconséquence extrêmement dangereuse à laquelle il nous avait déjà accoutumés ; à Moscou, Pékin et ailleurs, on le reçoit comme un encouragement aux aventures impériales. À la limite, le seul avantage de ces âneries, ce serait une prise de conscience prompte et déterminée des Européens à avancer enfin vers l’Europe-puissance…
Comment voyez-vous l’année qui vient en Ukraine ?
Je suis plutôt optimiste. Entre la Russie et l’Ukraine, on a affaire à un combat de sumos fatigués dans la boue. On n’affiche plus, de part et d’autre, de force pénétrante décisive, c’est-à-dire des escadrilles de chasseurs-bombardiers et des divisions de blindés lourds. D’un côté, les Russes ne souhaitent pas risquer leurs avions Soukhoï à 100 millions de dollars pièce face au barrage de modestes missiles ukrainiens, et leurs chars sont ridicules. En face, l’accord au Conseil européen sur une aide supplémentaire de 50 milliards d’euros (une excellente chose) masque mal le fait qu’on ne donnera jamais à Kiev les ressources militaires nécessaires pour récupérer l’intégralité de son territoire. Ne nous racontons pas d’histoires : nous craignons une guerre avec la Russie.
Une peur justifiée ?
On continue de prêter à l’armée russe la capacité de déclencher une contre-offensive qui menacerait des États de l’Otan. Ce qui est aberrant. La Russie en est aujourd’hui à recruter des mercenaires népalais, à lâcher des barbares et des repris de justice sur le théâtre d’opérations, et à acheter pour quelques dizaines de milliers de dollars pièce des drones suicide fabriqués par l’Iran ! Au plan tactique, depuis 2022, l’armée russe s’est réfugiée derrière un fleuve de 1,2 km de large, le Dniepr. Plus à l’est, Poutine a créé un marais en faisant sauter une digue. Et encore plus à l’est, il a construit un triple réseau de tranchées façon 1915, avec 300 000 soldats retranchés et peu aguerris. Tout cela n’est guère glorieux ; la Russie n’est plus ce qu’on appelle une superpuissance militaire, sauf en termes nucléaires.
Dans cette logique Maginot, on s’adosse à un enlisement du conflit ?
D’un point de vue militaire, il n’y a pas, sur ce terrain, de capacité à mener une offensive décisive. À tous égards, on risque de verser soit dans un conflit à basse intensité (ce qu’il était déjà depuis 2014), soit dans un conflit littéralement gelé (comme il en existe une dizaine sur Terre), faute de combattants, d’armes offensives, de munitions… En tout état de cause, je ne vois pas comment l’Ukraine pourrait récupérer les 20 % de territoires qu’elle a perdus.
Est-il dans l’intérêt de l’Europe de faire entrer l’Ukraine en Europe ?
À mon avis, nous avons échangé avec Zelensky la non-récupération des territoires perdus contre son entrée dans l’UE. L’intégration de l’Ukraine dans l’Europe serait un camouflet pour Poutine, qui pensait « récupérer » d’une pichenette l’intégralité de l’Ukraine, et placer à sa tête un pouvoir inféodé. Sans parler du renforcement de l’Otan avec l’adhésion d’États nouveaux, comme la Finlande et la Suède. La deuxième victoire, à terme, importante pour l’Ukraine, serait une montée en puissance économique qui lui permettrait, dans quelques années, de tenir la dragée haute à une Russie restée impérialiste. Une meilleure économie, davantage de richesses, c’est plus de capacités de se réarmer.
Si je vous suis, on s’achemine d’abord vers un gel du conflit au profit de l’entrée de l’Ukraine dans l’Europe ?
Oui. Mais de cette façon on risque de créer une « ligne bleue des Vosges » au mauvais sens du terme (la « ligne bleue des Vosges » symbolise la frontière naturelle au-delà de laquelle se trouvaient l’Alsace et une partie de la Lorraine, conquises par les Allemands, ndlr). Les nationalistes ukrainiens vont prospérer aux dépens des modérés, comme le remarquable et courageux Zelensky, qui pourrait perdre le pouvoir sur l’accusation d’avoir abandonné une parcelle du territoire national. De son côté, la Russie, pétrie d’un discours slavophile, considérera toujours l’Ukraine comme une province perdue. Dès lors, on aura face à face des Ukrainiens revanchistes après avoir perdu la Crimée et des Russes convaincus d’avoir perdu l’Ukraine, et persuadés que Kiev, malgré ses églises vides, est le berceau de l’orthodoxie, la « troisième Rome » s’incarnant à Moscou. Bref, on s’achemine vers un conflit de basse intensité militaire, mais pérenne sur le plan idéologique.
Il reste une élection majeure et à haut risque, qui peut changer le rapport de force entre démocraties et tyrannies… Celle de Trump, qui annonce vouloir couper tout soutien à l’Ukraine, mais sera sans doute plus hostile à l’Iran. Quelles seraient les conséquences de sa victoire en novembre 2024 ?
Non seulement l’Ukraine n’intéresse pas Trump (ni, du reste, aucune question éthique dans les relations internationales), mais il considère que sa défense – et celle de l’Europe et d’autres alliés – coûte bien trop cher au contribuable américain. Revenant aux affaires, il tentera fatalement de stopper toute aide à l’Ukraine. Avec Israël, pays qui l’indiffère et dans lequel il n’a jamais investi jadis, le schéma serait différent pour une raison politique et électorale simple : les évangéliques ! Il en a et en aura cruellement besoin pour être élu puis tenir ; or, parmi les 97 millions d’évangéliques américains, beaucoup soutiennent farouchement Israël pour de puissants motifs théologiques. Mais plus que tout cela, Trump est imprévisible et incompétent. Il est inculte et paresseux en matière d’affaires internationales. Et il s’est toujours mal entouré. Quand il a quitté le pouvoir, plus de 70 % des postes diplomatiques n’avaient pas été pourvus. À combien de guerres a-t-on échappé in extremis avec cet homme-là ?… En cas de victoire, son mandat serait certainement une prime aux régimes autoritaires. Tous les tyrans espèrent la victoire de Trump, soit parce qu’il se désintéresserait de leurs turpitudes, soit parce qu’il les encouragerait, tant il se moque des droits de l’homme !
Dans le cas de Taïwan, n’est-on pas, à l’inverse de l’Ukraine, en présence d’un conflit qui menace de se réchauffer ?
Au risque de paraître optimiste, je ne crois pas à une guerre à Taïwan. D’abord, cela fait 2 500 ans, depuis Sun Tzu et son Art de la guerre (où se trouve l’idée que la guerre doit, autant que possible, être remportée sans combat, ndlr), que la Chine ne fait jamais prioritairement la guerre par les armes, mais emploie d’autres moyens d’exercice de sa puissance. Ensuite, depuis l’expédition ratée des Chinois au Vietnam en 1979, Pékin ne fait plus monstration de la violence et de la simple force militaire. Car « l’empire du Milieu » doit d’abord se protéger du reste du monde. La crainte de la contamination par les États démocratiques comme par d’autres cultures constitue une variable importante de prise de position géopolitique en Chine, et une raison suffisante de ne pas risquer la guerre. Quant à s’emparer de Taïwan, qui, géologiquement, est une sorte de grande Corse avec peu d’accès propices à un débarquement, c’est une utopie. Il faudrait non seulement conquérir l’île (qui ne manquerait pas de se défendre, et serait aidée par ses alliés), mais la tenir, ce qui serait une autre histoire ! Comment envahir Taïwan et profiter de ses richesses, à commencer par les semi-conducteurs, sans les avoir préalablement bombardées ? Croit-on sérieusement que 24 millions de Taïwanais vont accepter, des années durant, la tutelle chinoise sans se défendre « sur les plages, sur les terrains d’atterrissage, dans les champs, dans les rues et dans les montagnes », comme le proclama Churchill ? Croit-on que la population chinoise acceptera de voir revenir des dizaines de milliers de cercueils de soldats pendant des mois ou des années ? Impensable. Comme en témoignent les émeutes durant le second confinement, les Chinois ne sont pas aussi dociles qu’on ne le pense ! Ce n’est pas un hasard si Xi Jinping n’a jamais parlé de guerre…
Si l’on en vient à la bande de Gaza, on est en présence, pour le coup, d’un conflit doté de toutes les caractéristiques qui font défaut aux autres : c’est un conflit violent, ouvert, et qui ne court pas le risque de s’enliser…
Certes, mais c’est un faux conflit universel.
Que voulez-vous dire ?
Je suis frappé par l’écart phénoménal entre le caractère picrocholin des espace convoités au Proche-Orient et l’ampleur internationale qu’y prend chaque événement. Et pourtant… En la circonstance, le Hamas a bien perpétré un pogrom, Israël combat bien le Hamas, mais aucun des 193 États membres de l’ONU ne se joint sérieusement à l’un des belligérants ! Mieux : aucun des sept États arabes en paix avec Israël n’a dénoncé cet état de fait. Quant au commerce, il n’est que très marginalement affecté, en mer Rouge. C’est donc bien un conflit localisé. Même si le Hezbollah entre en scène ? Le Hezbollah ? S’engager dans la guerre pour des sunnites qui ont « salopé » le travail dans une orgie de sang, sans suivre les recommandations de Nasrallah préconisant de ne tuer que des soldats ? Je n’y crois guère. Le Hezbollah est dirigé par des fanatiques, pas par des imbéciles. Ils pensent finement les rapports de force et n’ont jamais perpétré de pogrom en Israël. Non par vertu, mais par pragmatisme. Ils savent ce qu’il en coûterait. Alors qu’avec le Hamas on a affaire à la fable populaire du scorpion qui ne peut pas s’empêcher de piquer la grenouille au milieu du ruisseau, quitte à en mourir lui-même. J’insiste, il s’agit au fond d’un conflit localisé. Même les opinions publiques arabes ne sont pas, contrairement à la formule paresseuse en vogue, en « ébullition ».
Au fond, vous trouvez la « rue arabe » plutôt calme ?
Il y a 400 millions d’Arabes répartis sur les 22 États de la Ligue créée en mars 1945, soit plus de 200 millions d’adultes en âge de manifester. Or on évalue entre 5 et 6 millions le nombre de gens dans la rue après une douzaine de semaines de bombardements sur Gaza. Et le rapport est plus faible encore si l’on prend l’ensemble du monde musulman. De qui se moque-t-on ? L’Autorité palestinienne elle-même est-elle en guerre contre Israël au moment où Israël fait massivement la guerre à Gaza ? Non.
Entre les scandales de l’Unrwa et la partialité spectaculaire d’António Guterres, le secrétaire général de l’ONU, ce « conflit localisé » n’est-il pas en train de disqualifier durablement les instances internationales ?
Je ne crois pas. Sur l’Unrwa, deux problèmes se posent. D’abord, pourquoi les Palestiniens n’ayant pas connu l’exode de 1948 sont-ils tout de même admis par l’ONU via l’Unrwa comme des réfugiés, privilège dont ne bénéficient pas les autres descendants de réfugiés ailleurs dans le monde ? Ensuite et surtout, pourquoi l’ONU n’a-t-elle jamais enquêté sur les dérives antisémites de milliers de ses agents à Gaza, y compris pendant les accords d’Oslo et avant la seconde Intifada, notamment en matière d’éducation à la haine ? Mais en ce qui concerne l’ONU, nous sommes nous-mêmes dans l’irénisme en nous demandant si elle est disqualifiée ; elle fait ce pour quoi elle est faite, et fonctionne de la manière dont elle doit fonctionner, c’est-à-dire conformément à sa charte fondatrice de 1945.
Nous attribuons à l’ONU la mission quasi divine, transcendante, de résoudre les conflits, alors qu’elle n’est au fond qu’un instrument de régulation des sempiternels rapports de force et leur forum principal, avec cinq acteurs prépondérants (membres permanents du Conseil de sécurité : Chine, États-Unis, Russie, France et Royaume-Uni), dont on peut penser ce qu’on veut mais qui n’a jamais été remplacé, faute d’accord entre eux et surtout entre les États prétendant à intégrer le saint des saints ! Et voilà. C’est ce fonctionnement qui explique que les Rohingyas massacrés en Birmanie, comme les Tigréens qui souffrent de la répression éthiopienne, comme les Palestiniens de Yarmouk massacrés par Bachar el-Assad, n’ont pas bénéficié du soutien de l’ONU. Ici, la Chine a mis son veto, là, c’est la Russie, comme la France elle-même le fit pendant la guerre d’Algérie. L’ONU ne peut pas faire plus que ce pour quoi elle a été créée. Elle est très contestable, mais sa chute mènerait à pire.
Bio express de Frédéric Encel
Docteur en géopolitique habilité à diriger des recherches, maître de conférences à Sciences- Po Paris, lauréat de l’Académie des sciences morales et politiques pour Les Voies de la puissance : Penser la géopolitique au XXIe siècle (Odile Jacob, 2022).
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