Dans le Vercors, Emmanuel Macron dénonce les crimes de la Milice*
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Le président de la République a rendu, mardi, un hommage inédit au maquis du Vercors, dans le cadre du 80ᵉ anniversaire de la Libération. L’occasion de souligner une nouvelle fois l’opposition entre les Français qui résistaient et ceux qui collaboraient.
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*La Milice. Le chef officiel de la Milice était Pierre Laval, chef du gouvernement, mais le véritable responsable de ses opérations était son secrétaire général, Joseph Darnand, officier Waffen-SS ayant fondé en 1941 le Service d’ordre légionnaire (SOL), précurseur de la Milice française. Organisation de type fasciste, la Milice se voulait un mouvement à la fois antirépublicain, antisémite, anticommuniste, pour le corporatisme, nationaliste et autoritaire. Elle sembla avoir ambitionné de devenir l’équivalent d’un parti unique de l’État français. Sa montée en puissance marqua en tout cas, selon Robert Paxton et Stanley Hoffmann, la fascisation finale du régime de Vichy. Comme les nazis, les miliciens se livraient régulièrement à des arrestations arbitraires, des rafles, des exécutions sommaires, voire des massacres, et utilisaient la torture. Leur pratique systématique de la violence et leurs nombreuses exactions, tout comme leur collaborationnisme jusqu’au-boutiste même lorsque les Alliés étaient aux portes de Paris, contribuèrent à en faire, en dépit de la délation, une minorité marginale suscitant la défiance de la majorité de la population. À son apogée entre le printemps et l’été 1944, la Milice participa au climat de quasi-guerre civile caractérisant la France des dernières heures de l’occupation, mais elle n’eut jamais plus de 35 000 membres (29 000 adhérents en automne 1943 selon Francis Bout de l’An, sur lesquels, d’après le chef du service des effectifs, l’enseigne de vaisseau Carus, seulement 10 000 étaient actifs). La Milice ne dépassa jamais les 15 000 militants actifs au total. Supplétifs de la Gestapo et des autres forces allemandes, les miliciens participèrent à la traque des Juifs, des réfractaires au STO et de tous les autres « déviants » dénoncés par le régime de Vichy et les collaborateurs fascistes. La Milice était ainsi à la fois une police politique et une force de maintien de l’ordre. A la Libération, les membres de la Milice française sont activement recherché. Exemple : En fuite, Michel Taleu est condamné à mort par contumace le 12 juillet 1945. Ernest Tichoux, quant à lui, en fuite également, est condamné le 8 juin 1945 à vingt ans de travaux forcés et d’interdiction de séjour. MCD

Emmanuel Macron au cimetière de la Résistance, à Vassieux-en-Vercors (Drôme), le 16 avril 2024.
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Emmanuel Macron s’est accordé, mardi 16 avril, le statut de premier chef de l’Etat à présider une cérémonie commémorative à Vassieux-en-Vercors, dans la Drôme, théâtre, en juillet 1944, du massacre de 73 villageois par la Wehrmacht, l’armée du IIIᵉ Reich. Dans ce haut lieu de la Résistance que fut le maquis du Vercors, il a poursuivi les commémorations du 80e anniversaire de « la victoire du monde libre contre le nazisme ».
Le général de Gaulle y avait fait une « halte rapide » en 1963 ; François Mitterrand avait dû y renoncer, en 1994, en raison de sa maladie ; Nicolas Sarkozy s’était rendu à La Chapelle-en-Vercors en 2009 ; François Hollande avait, en 2014, envoyé à Vassieux-en-Vercors son premier ministre, Manuel Valls.
Pourtant, au regard de la tragédie vécue par ce village martyr, où chaque famille cultive la mémoire d’un parent éprouvé par la guerre et dont chaque rue (des Fusillés, du Mémorial, Jean-Moulin…) rappelle la guerre, la venue d’un président de la République à Vassieux-en-Vercors, « c’est la moindre des choses », estime Daniel Huillier, 95 ans, président de l’Association nationale des pionniers et combattants volontaires du maquis du Vercors.
Les 73 victimes « avaient de 18 mois à 91 ans », rappelle le maire, Thomas Ottenheimer, dans son discours d’accueil. Leur « crime » était d’avoir « combattu contre l’occupant ou aidé de valeureux combattants ». Des jeunes collégiens ont égrainé leurs noms, « gravés à jamais dans la pierre » du martyrologe, au cœur du village.
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« Un choix moral : résister ou collaborer »
Dès 1942, les écrivains Pierre Dalloz et Jean Prévost forment le projet d’installer un maquis dans la forteresse naturelle du Vercors, « deux cantons de prairie protégés de tous côtés par une muraille de Chine », décrit Emmanuel Macron dans son discours. Le général de Gaulle donne son approbation. « Montèrent alors vers le plateau ceux qui refusaient l’armistice signé par Pétain ou fuyaient les persécutions de son régime, poursuit le président. Ils accomplissaient un choix moral : résister ou collaborer. »
Ces premiers résistants trouvaient dans cette plaine isolée la « fraternité silencieuse du Vercors », où le laitier « devenait ravitailleur en faisant sa tournée », le braconnier « dépliait une carte pour indiquer les lieux sûrs ». Les habitants de Vassieux-en-Vercors « étaient pris dans cette dynamique, ils ne se rendaient pas forcément compte des risques qu’ils prenaient », confirme au Monde M. Ottenheimer.
Le 16 avril 1944, la Milice, sous le commandement de Raoul Dagostini, lance la répression contre la Résistance du Vercors. « Pendant huit jours, les fermes seront pillées, incendiées, des habitants torturés, d’autres, plus tard, déportés, et trois d’entre eux fusillés pour avoir été dénoncés par des Français », relate le chef de l’Etat, sur la place du village balayée par un vent glacial, devant quelques centaines de personnes. « Serviteurs du régime de Pétain et de Laval, soldats sous le commandement de Joseph Darnand, ces Français trahissent la France par volonté de vengeance, par pulsion de pénitence », condamne-t-il.
En juin 1944, le plateau du Vercors rassemble près de 4 000 combattants, parmi lesquels des tirailleurs sénégalais et des lycéens polonais. Le 3 juillet, la République est proclamée, les lois de Vichy sont jetées à terre. Le Vercors est alors « une petite France libre », dit M. Macron.
A partir du 21 juillet, les troupes allemandes s’abattent sur le plateau : « Du ciel tombent les parachutistes, des crêtes affluent plus de 10 000 soldats du Reich. Les maquisards se retrouvent assiégés à un contre dix. » Le village est entièrement détruit, 840 résistants et civils sont tués dans le Vercors, 41 sont déportés.
Si, comme le 7 avril aux Glières (Haute-Savoie), Emmanuel Macron exalte à Vassieux-en-Vercors les Français qui résistent et condamne ceux qui, « rongés par l’esprit de défaite, inséparable de la haine de la République », ont choisi de pactiser avec l’ennemi étranger, il a franchi, mardi, un nouveau degré dans la mise en cause de la collaboration. La seconde guerre mondiale, dit-il, « ce n’était pas seulement un temps où les Français ne s’aimaient pas. C’était aussi un temps où des Français n’aimaient pas la France (…), la France des Lumières ou celle de 1789 et de l’An II. Ils n’aimaient pas Voltaire, Rousseau, Hugo, Zola. Ils n’aimaient pas de Gaulle et l’esprit de résistance ».
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L’histoire pas aussi simple qu’une « route de montagne »
Dans le Vercors de 2024 cependant, le ressentiment des Vassivains « s’exprime surtout à l’égard de l’armée allemande, témoigne Thomas Ottenheimer. Très peu évoquent la “semaine de la Milice” ».
Alphonse Taravello, qui avait 15 ans en 1940, est malgré tout heureux de voir, il était temps à son âge, un président honorer la mémoire des « héros et des martyrs » de Vassieux-en-Vercors. Son père, sellier-bourrelier à Romans-sur-Isère, s’est engagé dans le maquis du Vercors et l’y a entraîné. Salué par Emmanuel Macron à son arrivée à la nécropole de la Résistance, le nonagénaire fait partie des quelques maquisards survivants. S’il décrit une France divisée pendant l’Occupation, il ne s’en offusque pas. « La France est comme cela de tout temps : il y a une partie à gauche ou à l’extrême gauche et une partie à droite ou à l’extrême droite, dit-il. La moitié de Romans-sur-Isère était pour la milice, l’autre moitié pour la Résistance. »
Et le vieil homme à la mémoire vive de pointer en revanche le jeu des Alliés, qui ont utilisé le maquis du Vercors pour fixer les troupes allemandes et dégarnir les fronts de Normandie et de Provence. « Le plan montagnard n’intéressait pas du tout notre ami Churchill, regrette-t-il. Il s’en est servi pour jeter de la poudre aux yeux des Allemands. » Preuve que l’histoire n’est peut-être pas aussi simple qu’une « route de montagne », telle qu’elle est décrite par le chef de l’Etat, avec « le côté au soleil et le côté de l’ombre ».
Nathalie Segaunes
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Emmanuel Macron rend hommage au maquis du Vercors et rappelle ce « temps où des Français n’aimaient pas la France »
Le président de la République s’est déjà rendu au début du mois sur le plateau des Glières, autre maquis décimé, et au Musée-mémorial d’Izieu, où des enfants juifs furent raflés par la Gestapo*.
.* La Gestapo, acronyme tiré de l’allemand Geheime Staatspolizei signifiant « Police secrète d’État », était la police politique du Troisième Reich. Fondée en Prusse par Hermann Göring, son pouvoir s’étendit ensuite, sous l’impulsion de Heinrich Himmler, à l’ensemble du Reich et des territoires envahis par ce dernier au cours de la Seconde Guerre mondiale. Intégrée à partir de 1939 au Reichssicherheitshauptamt (ou RSHA en abrégé, « Direction générale de la sécurité du Reich ») de Reinhard Heydrich, elle fut successivement dirigée par : Rudolf Diels (en tant qu’organisation prussienne) de 1933 à 1934 ; Reinhard Heydrich de 1934 à 1936 ; puis de 1936 à 1939 (en tant que directeur de la Sipo, englobant la Gestapo) ; Heinrich Müller de 1939 à 1945. Chargée de lutter contre les opposants internes ou externes, réels ou supposés, puis contre les adversaires du régime nazi ou les résistants dans les pays occupés, elle fut, par ses exactions, synonyme de terreur et d’arbitraire. Elle joua un rôle essentiel dans l’extermination des Juifs d’Europe, notamment via l’Amt B4 (bureau B4), dirigé par Adolf Eichmann. Active jusqu’aux derniers jours du régime nazi, elle fut condamnée en tant qu’organisation criminelle lors du procès de Nuremberg. MCD
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Emmanuel Macron, à Vassieux-en-Vercors, le 16 avril 2024.
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« Ici, il y a quatre-vingts ans, des Français ont tué d’autres Français. » Emmanuel Macron a rendu, mardi 16 avril, un hommage inédit au maquis du Vercors pour rappeler aussi, lors de cette étape des commémorations de la Libération, ce « temps où des Français n’aimaient pas la France ».
C’est la première fois qu’un président de la République participe à une cérémonie d’hommage à Vassieux-en-Vercors, dans la Drôme, théâtre en juillet 1944 du massacre de soixante-treize villageois par la Wehrmacht, l’armée du IIIᵉ Reich.
« Ils avaient de 18 mois à 91 ans », a déclaré le maire, Thomas Ottenheimer, devant le martyrologe, un bas-relief sur la place principale recensant les victimes, dont des jeunes ont ensuite scandé les noms. Il a prôné l’« apaisement » et le « rassemblement » en mémoire de ces victimes, dont les « noms gravés à jamais dans la pierre » rappellent « où mène la haine ».
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« Ils n’aimaient pas de Gaulle et l’esprit de résistance »
Charles de Gaulle n’avait fait qu’une halte rapide en 1963, et Nicolas Sarkozy s’était rendu, en 2009, dans le village voisin de La Chapelle-en-Vercors. La venue d’un chef de l’Etat à Vassieux, « c’est la moindre des choses », estime Daniel Huillier, président national des Pionniers du Vercors.
Il relève que cette cérémonie tranche avec la tradition, qui veut que l’on commémore à Vassieux le 21 juillet, date de l’assaut final et particulièrement cruel des troupes allemandes, qui tuèrent alors dans le Vercors huit cent quarante résistants et civils. La date du 16 avril, choisie cette année, correspond à la première attaque de la milice française.
« Souvenons-nous aussi de ces Français, de leur choix et de leurs fautes », a déclaré Emmanuel Macron, après avoir salué la mémoire de cette « République du Vercors » qui avait tenu tête à l’occupant. « Français prêts à tuer d’autres Français et, avec eux, cette certaine idée de la France. Français rongés par l’esprit de défaite, inséparable de la haine de la République. »
« Car ce n’était pas seulement un temps où les Français ne s’aimaient pas. C’était aussi un temps où des Français n’aimaient pas la France. Oui, ceux-là n’aimaient pas la France des Lumières ou celle de 1789 et de l’an II. Ils n’aimaient pas Voltaire, Rousseau, Hugo, Zola. Ils n’aimaient pas de Gaulle et l’esprit de résistance », a-t-il ajouté.
Pour le président, « le chemin du Vercors doit être remémoré, vertige de l’abaissement ou sursaut vers la cime ». Son entourage assume de « prendre l’histoire en bloc ». « Faire mémoire, c’est montrer aussi toutes les zones grises », explique un proche à l’Agence France-Presse.
Dans ce petit village de la montagne drômoise, reconstruit après avoir été entièrement détruit à la fin de la seconde guerre mondiale, le chef de l’Etat s’était auparavant rendu à la nécropole de la Résistance. Une nouvelle étape de son cycle mémoriel pour marquer le 80e anniversaire de la Libération.
APPIS