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Ismail Kadaré, le grand écrivain albanais, est mort à 88 ans

Il était l’un des rares auteurs d’Albanie connu et traduit dans le monde entier. Il est mort lundi 1er juillet, à Tirana.

  Florence Noiville

Ismaïl Kadaré, à Paris le 20 janvier 2010.

Ismaïl Kadaré, à Paris le 20 janvier 2010.

C’est son premier roman, Le Général de l’armée morte – paru en 1963, en Albanie, et sept ans plus tard en France, chez Albin Michel –, qui lui avait apporté la renommée, faisant de lui, instantanément, l’un des rares écrivains albanais connus internationalement. Traduit dans plus de quarante-cinq langues et lauréat des plus grands prix littéraires (Man Booker Prize, prix Prince des Asturies, Jerusalem Prize), l’écrivain Ismail Kadaré est mort à Tirana, lundi 1er juillet, à l’âge de 88 ans.

Il est né le 28 janvier 1936, à Gjirokastër, une ville située à 200 kilomètres de Tirana, dans le sud montagneux de l’Albanie. Inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco – elle était connue sous l’Empire byzantin sous le nom d’Argyropolis, la « ville d’argent » –, cette cité historique joue un rôle important dans son œuvre. Kadaré la décrit notamment dans Chronique de la ville de pierre (Hachette, 1973) ou encore dans son magnifique récit autobiographique, La Poupée (Fayard, 2015). Dans sa vie comme dans ses récits, Ismail Kadaré revenait toujours à Gjirokastër, la « ville la plus penchée d’Europe », la seule où l’on pouvait « accrocher son chapeau à la pointe d’un minaret ».

Eternels soupçons d’ambiguïté

Mais Gjirokastër est aussi le lieu de naissance du dictateur albanais Enver Hodja (1908-1985). Ce qui était bien sûr le hasard, mais Kadaré trouvait qu’on l’y ramenait un peu trop souvent – à Hodja, à la dictature, à l’histoire politique de son pays. Qu’on le sommait de s’expliquer sur la façon dont il avait pu ruser ou composer avec le régime – un communisme dont il avait connu à peu près toutes les versions, russe, chinoise, puis complètement autarcique.

Rencontré en 2001, il ne cachait pas sa lassitude d’avoir à repousser toujours les éternels soupçons d’ambiguïté le concernant, lorsqu’on lui parlait de l’Albanie. « Ça me dégoûte d’employer tant d’énergie à parler de cela. Au fond, ce qu’on me demande, c’est pourquoi je suis sorti vivant du système ? Mais on pouvait être fusillé pour des choses minuscules, pourquoi aurait-il fallu que je me sacrifie ? Les donneurs de leçons me disent : “Vous n’avez pas été sincère avec les dictateurs.” Mais faut-il être sincère avec des bandits, des fauves ? »

Sa sincérité, disait-il, c’est à l’égard de son art qu’elle s’exerçait. La littérature, en effet, l’accompagnait depuis un âge précoce. A 9 ans, alors que le communisme s’installait dans son pays, il était déjà « obsédé par l’idée de percer le sens des mots ». A 12 ans, il écrivit ses premiers vers. Après des études à l’université de lettres de Tirana, il fut envoyé à Moscou, à l’institut Maxime-Gorki – qu’il évoque dans Le Crépuscule des dieux de la steppe (Fayard, 1981) –, une institution spécialisée dans la création littéraire où l’on envoie, à l’époque, tous les jeunes de sa trempe, ceux qui font partie des « troupes d’élite du réalisme socialiste ».

Mais, en 1960, l’Albanie rompit avec l’Union soviétique pour se rapprocher de la Chine. Cette rupture, qu’il raconte dans L’Hiver de la grande solitude (Fayard, 1999), obligea Kadaré à quitter l’URSS pour regagner sa terre natale. « C’était surréaliste de voir un pays communiste quitter la “famille” pour rester officiellement stalinien, nous confiait-il, en 2015. C’était le communisme contre le communisme ! »

A Tirana, Kadaré commença une carrière de journaliste, tout en continuant à écrire. De la poésie d’abord, avec Inspiration juvénile (1954) ou Rêveries (1957). Il n’avait que 27 ans lorsque parut son premier roman, Le Général de l’armée morte, l’histoire d’un général italien envoyé en Albanie pour récupérer et rapatrier les ossements de ses compatriotes tombés pendant la seconde guerre mondiale.

Le livre lui valut de nombreuses attaques. Par ses pairs, il fut accusé d’introduire la décadence occidentale dans la littérature nationale. Quant à la police secrète albanaise, elle se méfiait de cet auteur qui prenait pour héros un « agent de l’impérialisme ». Mais le succès mondial du roman le sauva. Vingt ans plus tard, il fut adapté au cinéma par le réalisateur italien Luciano Tovoli, avec Marcello Mastroianni, Anouk Aimée et Michel Piccoli (1983).

Ecrire une littérature « normale »

Suivirent environ cinquante autres titres, une œuvre considérable composée de romans – Les Tambours de la pluie (Hachette, 1972), Avril brisé (Fayard, 1981), Le Dossier H (Fayard, 1988), La Discorde (Fayard, 2013)… –, de nouvelles – Invitation à un concert officiel et autres récits (Fayard, 1985)… – , de recueils de poèmes, d’essais, de pièces de théâtre – Mauvaise saison sur l’Olympe (Fayard, 1998)… – et presque entièrement publiée chez Fayard, l’éditeur de ses œuvres complètes en littérature. Œuvre engagée et résistante pour les uns. Ayant donné des gages au régime totalitaire pour les autres – tel Le Concert (Fayard, 1989), pour lequel Kadaré fut accusé de tendre un miroir flatteur à Enver Hodja, présenté en protecteur des arts : dans une rencontre avec l’éditeur François Maspero (Le Monde du 8 novembre 1996), l’écrivain expliquait qu’il n’avait jamais rien voulu faire d’autre qu’écrire, « dans des conditions horriblement difficiles », une littérature « normale ».

En 1990, se sentant menacé par les derniers sursauts de la dictature albanaise, Ismail Kadaré obtint l’asile politique en France. Ses grands thèmes d’inspiration n’en restent pas moins liés à l’histoire de l’Albanie et des Balkans, puisant dans Homère, Eschyle et les classiques grecs, ainsi que dans les mythes et les rites de son pays. Comme dans Le Dîner de trop (Fayard, 2009), où il est longuement question de la bessa, un mot signifiant « tenir sa promesse » et renvoyant tant à un code d’honneur qu’à une forme d’hospitalité albanaise.

Très érudite, nourrie, à côté des Anciens, de Shakespeare, de Cervantès ou de Goethe, son œuvre l’a conduit à dénoncer toutes les formes de totalitarisme – qu’il s’exerce dans l’Empire ottoman, sous les régimes fascistes ou sous la férule d’Hodja – mais presque toujours de façon décalée ou métaphorique. Avec une profondeur de champ, un mordant et une ironie sans pareils. Tel un Gulliver égaré chez les communistes.

A la chute de la dictature albanaise – les premières élections libres ont eu lieu en 1991 –, certains avaient voulu voir en lui un futur dirigeant de son pays. Un Vaclav Havel de l’Albanie. Mais Kadaré n’a jamais montré de goût pour l’action politique. Il se voulait écrivain avant tout, c’était sa seule revendication. Ce qui ne l’empêcha pas de faire fortement entendre sa voix lors des conflits des Balkans (1991-1995 et 1999-2001), dénonçant le « triomphe du crime » au cœur de l’Europe, insistant sur la dangereuse « schématisation du tableau éminemment complexe des rapports albano-serbes », et plaidant vigoureusement pour les Albanais du Kosovo (« Le peuple albanais du Kosovo n’est pas de trop dans ce monde »).

« Sur les quatre péninsules de l’Europe, les trois méridionales – l’ibérique, l’italique et la balkanique – ont joué un rôle primordial dans la destinée de ce continent », écrivait Ismail Kadaré dans Le Monde, en 1999. Or, l’Europe avait, selon lui, trop longtemps « négligé ou méprisé les Balkans, où sont enterrées les ruines de trois grands empires, romain, byzantin et ottoman ». Par sa littérature, il n’a cessé de nous inviter à redécouvrir ce qui a façonné et pétri cette région depuis toujours. Pour mieux comprendre de l’intérieur le « casse-tête balkanique ». Mais aussi, insistait-il à juste titre, « parce qu’on sait bien que les ruines, à certaines époques, peuvent jouer un rôle important dans la vie des peuples ».

Ismaïl Kadaré en quelques dates

28 janvier 1936 Naissance à Gjirokastër (Albanie)

1963 Son premier roman, Le Général de l’armée morte, paraît (Albin Michel, 1970)

1978 Le Crépuscule des dieux de la steppe (Fayard, 1981)

1990 Il s’exile en France

1999 L’Hiver de la grande solitude (Fayard), écrit entre 1969 et 1971 puis réécrit et publié plusieurs fois, en albanais comme en français avant 1999

2005 Il reçoit le premier Man Booker International Prize

2009 Le Dîner de trop (Fayard)

2015 La Poupée (Fayard)

1er juillet 2024 Mort à Tirana

Ismaïl Kadaré : « Dès mon jeune âge, je m’étais fait une seconde patrie : la littérature »

« Que c’est la littérature qui m’a conduit vers la liberté et non l’inverse, voilà qui n’a jamais fait le moindre doute à mes yeux. J’ai connu la littérature avant, bien avant de connaître la liberté. Ce qui a été pour moi matière à réflexion, ce n’est pas tant cette antériorité que la question de savoir s’il en avait été mieux ainsi. Valait-il mieux pour moi d’avoir été envoûté par l’art au moment où j’étais encore aveugle, ou aurais-je eu avantage à être poussé à l’écriture par la liberté ? Autrement dit, à franchir la porte du temple, la vue claire et l’esprit lucide ?

Je n’ai jamais pu fournir de réponse à cette question. Bien que j’aie parfois regretté cet état de torpeur, j’ai plus souvent pensé que, les yeux ainsi voilés de sommeil, mon entrée dans l’enfer-paradis de la littérature n’en a été que plus naturelle. Qu’à l’instar d’un somnambule capable de marcher sur le bord des toits où un individu éveillé n’oserait s’aventurer, j’ai peut-être été, de ce fait même, protégé un temps du danger.

Lorsque la dictature (la seule dans l’histoire millénaire des Albanais) fut instaurée dans le pays, je n’étais encore qu’un gamin de 8 ans. J’ignorais l’existence d’un autre monde. Par la suite, quand j’ai commencé à prendre conscience que le nôtre n’était ni le seul ni le meilleur, je n’ai toujours éprouvé aucun trouble. D’abord parce que cette prise de conscience ne s’accomplit que graduellement ; ensuite, parce qu’elle s’accompagna d’un sentiment de fatalité : que cela nous plut ou non, c’était là l’univers dans lequel nous vivrions. Il occupait près de la moitié du globe et, au lieu de donner des signes de rétrécissement, il s’élargissait de jour en jour davantage : après la Chine, le Vietnam, puis Cuba, ensuite une partie de l’Afrique… Une troisième raison, peut-être la principale de mon équilibre spirituel, tenait a ce que, dès mon jeune âge, je m’étais fait en quelque sorte une seconde patrie dans laquelle je pouvais me réfugier chaque fois que je me trouvais mal à l’aise : la littérature (…). Pour longtemps, comme le sont souvent les rêves, ma seconde patrie fut bien plus puissante, colorée et fascinante que ma patrie proprement dite. Elle m’envoûtait à tel point que, pendant des années, je restai indifférent à tout ce qui se produisait à sa périphérie.

Toutefois, pas plus que les rêves, cet état ne pouvait durer indéfiniment. Vint un jour triste et gris, le matin du réveil. Et, avec ce réveil, l’envie de refermer les yeux, de m’en retourner au sommeil, à la mort. Mais impossible. (…) Etourdi comme après un choc, je me disais alors : je vis dans un pays de dictature. Une région du monde où règnent d’autres lois, une autre force de gravité, d’autres champs magnétiques (…). Ce pays vit sous la coupe d’un dictateur qui, entre autres traits, a la particularité d’être jaloux. Et comme si cela ne suffisait pas, ledit potentat se mêle également d’écrire (…).

On imagine bien qu’après ça, tous les accès me semblaient barrés, le ciel et le marbre se confondaient pour dresser devant moi une muraille, et avancer m’était tout aussi impossible qu’à un emmuré de trouver la faille entre les blocs d’une pyramide.

Je m’approchais alors de ma table de travail et me remettais à la tâche qui m’avait déjà occupé à de si fréquentes reprises : mettre de l’ordre dans mes manuscrits (…) Puis obéissant à un rituel familier, en quête de sérénité, mon esprit se portait vers les deux revolvers que je conservais dans ma chambre à coucher.

Extrait du Poids de la croix, d’Ismaïl Kadaré, traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni (Fayard, 1991, pp. 282-283).

Florence Noiville

Ah Die donc, on découvre l’Albanie. Le Festival Est-Ouest de Die accueille les défricheurs du nouvel art albanais.

 Jean-Pierre THIBAUDAT pour Libé

publié le 22 septembre 1995 à 8h07

Festival Est-Ouest de Die, place de l’Evêché, 26150 Die, jusqu’au 24

septembre. Tél.: 75.22.12.52.

Les Victimes du devoir de Ionesco, mise en scène de Arben Kumbaro, en langue albanaise, les 21, 22 et 23 septembre, 21 heures, TILF, pavillon du Charolais, parc de La Villette à Paris. Tél.: 40.03.93.95 Die, envoyé spécial.

Au pied du Vercors, Die pourrait mener une vie de retraités en sirotant de la clairette et attendre comme chaque été la transhumance des Néerlandais. Il n’en est rien. Die fait de la résistance. Grâce à quelques délurés dont le premier, Ton Vink, un… Néerlandais, organise depuis sept ans dans cette bourgade de 5.000 habitants de la Drôme un Festival Est-Ouest. Chaque automne, à l’heure des vendanges («il faut confronter l’art au boulot» plutôt qu’au farniente estival, explique Vink), Die foule un pays de l’Est et, chaque fois, c’est le pied.

Après la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie et la Bulgarie et avant la Moldavie, une centaine d’artistes venus d’Albanie ont pris le chemin de Die. Autour de Ton Vink, une centaine de bénévoles assurent l’intendance, l’accueil et la réussite de ce Festival sur lequel se sont greffés un Salon du livre d’Europe centrale et orientale, organisé par l’association Traverses que préside la veuve de l’écrivain Georges Navel, et des Rencontres européennes réunissant, actuellement et pendant cinq jours, des «jeunes intellectuels» et leurs aînés venus de toute l’Europe (et surtout celle de l’Est) autour d’un thème d’actualité: «Des démocraties populaires aux démocraties libérales».

La genèse de ce Festival mérite le détour. Professeur d’éducation physique, Ton Vink quitte les Pays-Bas avec femme, enfants et vélos à la fin des années 70 parce que la famille est asthmatique. Direction Die: «Le climat y est plutôt sec» et la ville, «à la limite de la Provence et des Alpes, un paradis». Un sportif qui organisait une course à pied en côte entre Die et le col de Rousset songe à la retraite; Vink prend le relais, organise bientôt une Coupe du monde de cette spécialité très athlétique. Et, soucieux d’associer l’harmonie du corps, les joies de l’art et les exploits de l’esprit, programme des concerts, des expos… dans la foulée de la course à pied.

Cherchant du côté de la Tchécoslovaquie des coureurs venus de l’Est, il tombe sur des intellectuels tchèques émigrés comme Antonin Liehm (la Lettre internationale) et Karel Bartosek (la Nouvelle Alternative), les invite ainsi que le quatuor Kocian, les films de Menzel. Les salles sont pleines, Bartosek exulte, Die et le Diois en redemandent.

Nous sommes en 1989, le pli est pris, le Festival ne fera que grandir. Et, comme un fait exprès, l’Europe de l’Est connaît un sérieux charivari. En 1990, c’est la Pologne avec, parmi d’autres, le cinéaste Krysztof Kieslowski qui n’est pas encore la coqueluche occidentale. C’est aussi l’année des premières Rencontres européennes intitulées «Où en est la gauche en Europe centrale et orientale?». Au fil des ans, le Festival a tissé un réseau de relations exceptionnel avec l’est de l’Europe. De plus, pendant l’année, Die est un point de ralliement d’artistes venus de l’Est qui ont plaisir à y revenir pour exposer, jouer, bavarder.

En cette année 1995, Ton Vink n’a toujours pas quitté son métier de professeur d’éducation physique (il s’occupe de formation, mais est aussi prof de judo pour enfants et handicapés mentaux), il a également mis sur pied une entreprise de plantes aromatiques pour améliorer l’ordinaire des paysans de la Drôme, mais veut garder le maximum de temps pour le Festival Est-Ouest.

Du temps, il lui en a fallu pour mener à bien son expédition albanaise. Vink est allé quatre fois dans ce pays, «en cherchant prioritairement dans la marge des gens intéressants», mais le ministère de la Culture albanais voulait être son seul interlocuteur. Avant d’avoir fait sa révolution, l’Albanie a souffert du plus grand des isolements et de la plus redoutable des dictatures, si bien que la bureaucratie, le culte de la personnalité, la notion d’art officiel tirent encore plus d’une ficelle.

Au début, on a dit non à tout ce que proposait Vink (tel chanteur de rock parce qu’il s’exprimait en anglais, tel chorégraphe parce qu’il était trop contemporain et pas assez folklorique, etc.): le Néerlandais de Die n’a pas cédé. Et n’a fait, diplomatiquement, qu’une ou deux concessions mineures. Son programme est remarquable: de l’Albanie d’autrefois photographiée par les extraordinaires frères Marubi (une collection de la photothèque de Shkodar sauvée du désastre par Patrimoine sans frontières que l’on a pu voir seulement à Beaubourg) aux Albanais d’aujourd’hui saisis par Jutta Benzenberg, en passant par l’éternité un peu trop belle de Girokaster (photos Etienne Revault), la ville natale d’Ismaïl Kadaré. L’auteur d’Avril brisé, figure (un peu trop) tutélaire de la littérature albanaise, est venu à Die tout comme Besnik Mustafaj (devenu ambassadeur d’Albanie à Paris) et d’autres écrivains et poètes de langue albanaise moins connus ou plus jeunes; la revue la Main de singe en a profité pour leur consacrer son dernier numéro (1) et l’Esprit des péninsules pour traduire Terre sans continent, des poèmes de Preç Zogaj (2).

Die a mis en évidence les lignes de force d’un nouvel art albanais. Nous avons déjà parlé (Libération du 15 décembre 1993) d’Arben Kumbaro, jeune professeur à l’Académie des arts et metteur en scène, dont le Godot constitua le signe fort d’un renouveau et d’un appel d’air. Il était à Die avec un nouveau spectacle, les Victimes du devoir, de Ionesco, que Gabriel Garran a la bonne idée d’accueillir à Paris. Jouée par des élèves metteurs en scène de l’école de Tirana, le spectacle albanisé par Kumbaro a défrayé la chronique dans son pays. Parce qu’un des personnages y apparaît pudiquement nu (signifiant par là même au spectateur albanais qu’il vaut mieux ne pas se voiler la face devant la dure réalité), le spectacle, après quelques représentations, a été, de fait, interdit (on a prétexté que la salle était «prise»). Presse divisée, pétition de soutien, etc. Le président albanais Berisha s’en est mêlé, donnant raison à Kumbaro.

Mettant en scène un policier, un poète et un couple, la pièce de Ionesco offre un bon miroir (biseauté par la mise en scène qui dédouble le personne de Choubert, ajoute un Arlequin tragique et une dame à la beauté éternelle) à une Albanie ex-pays totalitaire de la pire espèce, féru en aliénation et en interrogatoires musclés. Le spectacle oscille entre la dérision, la confession et l’exorcisme. Du bon travail.

Edi Rama (né en 1964) est aux arts plastiques albanais ce que Kumbaro est au théâtre. Il exposait sur l’une des places de Die une demi-sphère couverte de nippes au look Tati comme en portent bien des Albanais; au centre de la demi-sphère, dans l’obscurité, un écran vidéo présentait des vues de ces innombrables (700.000, dit-on) bunkers circulaires en béton dont la paranoïa d’Enver Hodja a couvert le pays, vues accompagnées par les sons langoureux de chansons d’amour. Une oeuvre manifeste toute en tendresse et impertinence. Et on pouvait mesurer l’étendue du talent de Rama (séjournant actuellement et pour un an à la Cité internationale des arts de Paris) en grimpant dans la tour de Purgon dominant Die où étaient exposées plusieurs de ses oeuvres. Le soir, après le spectacle de Kumbaro, un élève de ce dernier, Saïmir Braho, donnait un concert de rock avec son groupe Ritfolk, le premier du genre en Albanie. Braho écrit ses textes en anglais et en albanais, joue de la guitare et chante. Un vrai talent qui, lui aussi, ouvre une brèche dans le paysage, longtemps assoupi à force d’être bâillonné, de l’art albanais.

Il y avait bien d’autres manifestations, des films au joli et très actif cinéma Pestel, de nombreux débats (3) avec des Albanais (mais aussi des Tchèques, des Slovaques, des Moldaves, etc.), à Die mais aussi à Crest et dans tout le Diois. Adi Rama était venu il y a trois ans aux Rencontres européennes. Il avait été étonné par la ferveur des discussions, l’ambiance qui régnait à Die, la façon dont les bénévoles se dépensaient sans compter. Rama était reparti gonflé à bloc. Il est là cette année avec ses oeuvres. Die est ce lieu de croisement et de tressage sans doute unique en Europe né de la volonté opiniâtre d’un homme des polders qui a, depuis longtemps, le regard tourné vers l’Est.

 Jean-Pierre THIBAUDAT

(1) Editions Comp’Act, 75 F.

(2) 66 pp., 75 F.

(3) France Culture consacre plusieurs émissions à ce festival, dont le Pays d’ici, jusqu’au 22 septembre, en direct de 17h30 à 18h30.

Nota  : Septembre 1995: après l’interpellation musclée de Ton Vink  par la gendarmerie, une procédure au tribunal était enclenchée et se créait une section Dioise de la Ligue de Droits de l’homme animé par Philippe Serpaud ( journaliste à Peuple Libre) et Claude Veyret ( Syndicaliste paysans-travailleurs ), puis Martine Malaterre ( Institutrice )  et Jean-Victor Malaterre ( architecte ), présidé par André Lelièvre ( pasteur) , puis Martine Malaterre, puis Claude Veyret. MCD

 

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