À l’été 2023, un étrange documentaire Netflix circule sur la messagerie instantanée Telegram. Intitulé La Chute des Jeux olympiques (Olympics Has Fallen), il imite à merveille l’esthétique du film d’action La Chute de la Maison-Blanche. On y voit Tom Cruise expliquer face caméra qu’il est révolté par l’organisation des Jeux olympiques de Paris 2024, notamment par les « fonctionnaires corrompus » qui « détournent l’argent ». Tom Cruise, ou plus exactement sa voix générée par l’intelligence artificielle, puisque cette vidéo a été conçue de toutes pièces par Storm-1679 : l’un des réseaux de désinformation pro-russes qui s’emploient à dénigrer la France et le Comité national olympique sur la scène mondiale.

En effet, les JO de Paris se dérouleront dans le contexte de la guerre d’agression russe en Ukraine, et elle se double d’une guerre de l’information contre tous les pays qui soutiennent les Ukrainiens. En 1984 et en 2018, aussi, le Kremlin s’était employé par vengeance à dénigrer des Jeux olympiques auxquels ses athlètes ne participaient pas, mais jamais une campagne d’influence n’avait atteint une telle ampleur. Depuis près d’un an, les hashtags hostiles aux Jeux olympiques de 2024 se multiplient sur X, amplifiés par de faux comptes, des sites inauthentiques diffusant de fausses informations, et de faux reportages usurpant la charte graphique d’authentiques médias français. Une méthode russe. Depuis avril 2024, les canaux de désinformation du Kremlin ont même intensifié la diffusion de faux reportages en français, mettant en doute la capacité de la France à organiser les Jeux olympiques, tentant de dissuader les spectateurs d’y assister. Un faux reportage imitant Le Figaro affirme par exemple que les autorités françaises chercheraient à dissimuler à la population la pollution de la Seine… par des produits anti-punaises de lit. Même si le risque existe vraiment, de faux communiqués de presse vidéo se faisant passer pour la CIA ou la DGSI alertent sur la possibilité d’actes terroristes pendant les Jeux pour amplifier l’angoisse et dissuader d’y assister. En juin, Viginum, le service de l’État chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères, a publié une série de mises en garde inédites sur la menace informationnelle pesant sur les JO : « Suivi par près de 4 milliards de téléspectateurs, écrit-il, cet événement planétaire offrira une surface d’exposition informationnelle inédite aux acteurs étrangers malveillants. »

.

 Laura Acquaviva

Et l’opération de déstabilisation va bien au-delà. Selon des documents internes du Kremlin obtenus par le Washington Post, Sergei Kiriyenko, ancien Premier ministre et directeur adjoint de l’administration présidentielle russe, a confié à des stratèges politiques du Kremlin la mission d’encourager par tous les moyens des troubles politiques en France. Il s’agit de saper le soutien à l’Ukraine par des messages susceptibles de propager la crainte d’une Troisième Guerre mondiale, d’augmenter le nombre de Français réticents à l’idée de « payer pour la guerre d’un autre pays », et celui de ceux qui souhaitent un « dialogue avec la Russie ». Un exemple. Parmi les documents révélés par le Washington Post figure une note demandant à un employé d’une ferme à trolls de créer un « commentaire de 200 caractères d’un Français d’âge moyen » qui considère le soutien de l’Europe à l’Ukraine comme « une aventure stupide » risquant de se transformer en « inflation… et en baisse du niveau de vie ». Des messages qui se multiplient sur les réseaux. Mais le Kremlin dispose aussi de nouveaux canaux de désinformation en ligne. À l’image du réseau Doppelgänger, articulé autour du média de propagande russe Reliable Recent News (RRN), apparu en mars 2022 pour créer de faux sites d’actualité, usurper l’identité d’authentiques médias occidentaux et de sites gouvernementaux, et recourir à des réseaux de comptes inauthentiques (bots) pour diffuser des contenus pro-russes et anti-occidentaux. L’opération a publiquement été dénoncée par la France en juin 2023, à la suite de l’usurpation de l’identité du site web du ministère des Affaires étrangères et de la publication d’un faux document officiel annonçant la mise en place en France d’une « taxe de sécurité » en faveur de l’Ukraine.

.

Guerre cognitive

On soupçonnait cette guerre hybride. On en est maintenant certain. Grâce à une fuite de documents secrets révélés par The Insider et Der Spiegel, on sait que le renseignement extérieur russe (SVR) a mis en œuvre, depuis mars 2023, une campagne de guerre de l’information dans la droite ligne de ce que le KGB appelait pendant la guerre froide des « mesures actives ». Appelée « Projet Kylo », elle a été conçue par Mikhail Kolesov, un officier du SVR appartenant à l’unité 33949, chargée d’entretenir des réseaux d’agents illégaux en Occident, avec pour objectif d’attiser les sentiments antigouvernementaux dans les pays soutenant l’Ukraine, à travers une campagne de guerre cognitive dont le leitmotiv est d’« instiller l’émotion la plus forte dans le psychisme humain : la peur ». Le projet détaille et parle de souffler sur « la peur de l’avenir, de l’incertitude du lendemain, de l’incapacité à faire des projets à long terme, du sort incertain des enfants et des générations futures ». Autant de « déclencheurs » qui inondent « le subconscient d’un individu de panique et de terreur ».

Sur son CV privé, Kolesov indique qu’il a pour spécialité « l’élaboration et la promotion de campagnes d’agitation et de propagande visant à soutenir la politique étrangère de la Russie sur la scène internationale (plus de 1 500 événements réalisés) ». La campagne, décrite dans les documents russes comme « systématique, ciblée et active, de nature offensive », repose sur de fausses publicités visant des « publics cibles en Occident », de manière à « façonner l’opinion publique ». La révélation de ces documents secrets a porté un coup très dur au Kremlin, comme en atteste la cyberattaque intense subie par le site Internet The Insider, quelques heures après avoir sorti l’info en Russie.