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Voir loin, agir proche

Christian SAUTTER et Catherine CADOU vendredi 12 juillet 2024


Lettre à nos amis 1068

LA REVANCHE DE LA SOCIÉTÉ CIVILE

Aux récentes élections législatives, nous avons échappé à un grand péril : l’arrivée de l’extrême-droite aux portes du pouvoir, après une dissolution capricieuse décidée solitairement par un président de la République en auto-admiration perpétuelle. Pourquoi ce quasi-miracle ? Pour deux raisons.-

 

D’un côté, les partis politiques du Nouveau Front Populaire et de la nébuleuse conservatrice ont eu le courage de retirer leur candidat arrivé en troisième position, lorsque le Rassemblement National (RN) risquait de bénéficier d’une élection triangulaire. De l’autre, et cela est moins reconnu, la « société civile » s’est mobilisée pour que les électeurs ne s’abstiennent pas et votent contre le RN
même s’il fallait pour cela soutenir un candidat d’un bord opposé. Les jeunes, en particulier, se sont fortement impliqués. La « société civile » dont on parle de plus en plus est l’ensemble des corps intermédiaires qui agissent collectivement dans les entreprises (syndicats) et sur les territoires (associations). S’y rattache l’Économie sociale et solidaire : entreprises associatives, coopératives, mutuelles et fondations.
En sont proches les élus locaux issus des bassins de vie et d’emploi, principalement les élus municipaux et de communautés de communes.

 

 

 

Depuis le dimanche électoral qui a fait naître une Assemblée sans majorité absolue, les responsables politiques ont repris la main, dans une confusion complète. Le chef de l’État y a fortement contribué en maintenant le gouvernement sortant, non pour assurer la « gestion des affaires courantes » comme il est de tradition, mais pour être un « gouvernement de plein exercice », capable de promulguer des décrets et de procéder à des nominations sans aucune légitimité démocratique. Sortant de son rôle de garant des institutions défini par la Constitution, Emmanuel MACRON continue à intriguer pour qu’un miracle dégage une majorité centriste, ce qui supposerait un éclatement de l’union de la gauche, réunie au sein du Nouveau Front Populaire.
Au sein de cette alliance de gauche, arrivée en tête et donc supposée être la base du futur gouvernement, la confusion est préoccupante pour désigner celui ou celle qui pourrait être le futur Premier ministre. Personnellement, Catherine et moi avons une inclination pour Marine TONDELIER, qui conjugue trois qualités. Elle n’est ni socialiste ni gauche radicale (LFI) et peut donc faire travailler ensemble les deux partis les plus importants du Nouveau Front Populaire. Elle parle fort et clair, ayant notamment traité l’actuel Ministre des Finances, Bruno LE MAIRE, de « lâche » (parce qu’il a refusé d’être candidat aux récentes élections) et de « privilégié » (puisqu’il a toujours épargné les plus riches en sept ans à Bercy).

Enfin, elle pourrait depuis Matignon, faire de la « transition écologique juste » l’axe central de la politique du gouvernement pour les trois ans qui viennent (jusqu’à l’élection présidentielle de 2027). Mais le choix du futur Premier ministre n’est pas le plus important. Deux vraies questions : avec qui et pour quoi faire ?
Avec qui ? Comme chez nos voisins et amis britanniques, il serait positif de proposer dans les jours qui viennent, non seulement un candidat au poste exposé de Premier ministre mais un « cabinet fantôme » réunissant des personnalités à la compétence convaincante. On peut imaginer que les deux ministères dits régaliens des Affaires Étrangères et de la Défense soient Macron-compatibles, puisque ces deux portefeuilles correspondent à ce que l’on appelle traditionnellement le « domaine réservé » du président de la République. Mais ce ne serait pas la grande novation. Je suggère que des hommes et des femmes de la « société civile » deviennent ministres dans les domaines où les Français ont récemment manifestés leurs plus fortes attentes : Alimentation, Éducation, Logement, Santé, Solidarité.
Un tiers de ministres issu(e)s de la société civile renouvellerait le personnel politique et troublerait les jeux byzantins du Parlement en rappelant, à chaque fois, les espoirs et les revendications des populations les plus fragiles.
Pour faire quoi ? Le verdict des urnes est clair : la pauvreté a crû de façon insupportable. En conséquence, deux priorités absolues doivent être affrontées dans les toutes proches semaines : la lutte contre la pauvreté et le rétablissement budgétaire. Et, sur ces deux fronts, la mobilisation de la société civile (syndicats et associations) sera cruciale, parce que les partis politiques s’intéressent moins aux pauvres qui votent peu et parce qu’ils préfèrent les mesures coûteuses et uniformes aux actions sobres tenant compte de la diversité des besoins.

Durant la campagne électorale, le Nouveau Front Populaire a réclamé une hausse forte et générale du salaire minimum (SMIC) et des rémunérations des fonctionnaires. Notons que les deux secrétaires générales de la CFDT et de la CGT, connaissant la fragilité des petites entreprises, n’en font pas une priorité. La réalité est que l’inflation récente – 30% de hausse des prix alimentaires, forte hausse des prix de l’énergie – a particulièrement blessé les familles et les personnes seules les plus démunies, les travailleurs pauvres, que les associations côtoient et aident quotidiennement. Les Smicards n’ont pas été les plus touchés puisque leur salaire est indexé sur les prix. Pour rassurer celles et ceux qui ont des fins de mois difficiles, il faut d’abord consulter les associations et prendre des mesures immédiates dont voici quelques exemples : doubler dès ce mois d’août l’allocation de rentrée scolaire (actuellement autour de 450 €), toujours sous condition de ressources ; rehausser l’aide personnalisée au logement (APL), toujours sous condition de ressources ; augmenter fortement les bourses des étudiants (idem) ; relever le minimum vieillesse (idem).
Pourquoi se préoccuper du déficit budgétaire ? Parce que, comme en 1981 et en 1997, la gauche arrive plus facilement au pouvoir quand la situation des finances publiques est mauvaise à la suite d’une gestion laxiste de gouvernements conservateurs qui ont pour double coutume de calmer les revendications sociales en dispersant des milliards d’euros (voir les « gilets jaunes » dont aucune revendication de fond n’a été satisfaite) et en espérant que des allègements inconditionnels de charges convaincront les entreprises d’investir dans la recherche, la production et la formation, les trois moteurs de la croissance potentielle.
Après sept années de gestion budgétaire Macron-Le Maire, la France se distingue en Europe par son « déficit excessif », surveillé par Bruxelles et par la Banque Centrale Européenne. Il est clair qu’à la suite des élections législatives, l’on ne peut dépenser plus sans compenser par des hausses d’impôts et même sans surcompenser puisqu’il y a une lourde ardoise à payer. L’enjeu, c’est le budget de 2025 qui doit être examiné par le Parlement cet automne. Il n’y a que trois solutions dont une seule est bonne. La première solution est de faire des économies : 60 Milliards de réduction des dépenses en 2025 ? C’est tout simplement impossible.
Deuxième solution, conservatrice, viable mais périlleuse, la hausse de la TVA, de deux à trois points. C’est ce qu’a fait Angela MERKEL en Allemagne, mais la poussée de hausse des prix qui en résulterait s’ajouterait scandaleusement au préjudice déjà subi par les familles au cours des années récentes.

La troisième solution est celle proposée par le Nouveau Front Populaire et soutenue par la société civile (par exemple le Pacte du Pouvoir de Vivre) : la hausse des impôts sur les familles les plus aisées et les entreprises les plus profitables. Un impôt sur le revenu taxant également le travail et le capital, avec quelques tranches de plus en haut du barême, un « impôt de solidarité sur la fortune à vocation climatique », une taxation décourageant les stock options et les rachats d’actions sont quelques exemples de contributions possibles des rentiers à l’effort de réduction des inégalités, de sobriété climatique, de retour à une certaine sagesse budgétaire.
Distinguons bien la rente, revenu financier, de la valeur ajoutée des entreprises, la richesse créée. La France doit retrouver un certain dynamisme de croissance et encourager les seules entreprises qui y contribuent en investissant dans des labos ou des usines en France, en formant leur personnel aux nouvelles technologies (notamment numériques). Les aides aux entreprises devraient
désormais faire une claire distinction entre les profits investis dans la croissance de l’appareil de production français et les profits distribués aux actionnaires et cadres dirigeants. Une sorte de retour aux sources de la croissance vertueuse des années 1950 et 1960 où les entreprises, dirigées par des ingénieurs relativement peu payés, investissaient à qui mieux mieux. Mais avec une dimension écologique en sus, encourageant des investissements élevés dans les économies d’énergie et les énergies renouvelables !

Un gouvernement ancré à gauche, avec tous les partis du Nouveau Front Populaire, incluant un tiers de personnalités de la société civile et quelques républicains de bonne volonté, négociant et agissant promptement pour la justice sociale, le dynamisme économique et la sobriété écologique pourrait rassurer les Français et ne pas être si facile à renverser par une motion de censure.

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Chriscath

Christian SAUTTER et Catherine CADOU

Image MCD sans lien…

Lettres à nos amis : voir loin, agir proche (préface Claude Alphandéry) : À partir de 2001 Christian Sautter, accompagné par la suite par son épouse Catherine Cadou, a adressé à ses amis (environ 500) une lettre hebdomadaire liée souvent à l’actualité et aussi à leurs activités et rencontres. L’ensemble de ces lettres constitue un témoignage précieux sur l’état de la France, de l’Europe et du monde (en particulier du Japon dont Christian et Catherine sont des spécialistes ) au début du 21e siècle. S’appuyant sur leurs compétences et leurs activités professionnelles les auteurs nous proposent des analyses pénétrantes, originales et nuancées des événements économiques, politiques et culturels. Ce témoignage, présenté avec rigueur et modestie, complété par un index, peut servir de précieuse base de données pour les historiens du futur.

Pourquoi publier mille Lettres écrites chaque semaine ? Pour montrer qu’il est possible de décrypter la complexité du monde, de s’émerveiller du foisonnement des initiatives, d’agir pour rendre la société plus juste, plus solidaire, plus écologique. Voir loin, agir proche ! En observant la France, l’Europe et le monde sous un « grand angle », Fauteur met en lumière l’unité de l’humanité formée de peuples différents et également respectables. Un citoyen qui reste engagé parle aux citoyens qui veulent litre. Les jeunes lecteurs y trouveront un antidote aux prétentions de l’économie néo-libérale qui entend régenter nos vies, nos démocraties, notre environnement naturel. Les lecteurs actifs au siècle précédent découvriront que la nostalgie et la résignation ne sont pas de mise car la société civile fait surgir des entreprenante qui deviennent entrepreneurs du bien commun. Partout, sous les feuilles mortes du passé, jaillissent des jeunes pousses qui veulent résister et orner et c’est aux aines de les encourager. Voir loin, agir proche (Lettre 1). Mort d’un parti socialiste (125). Fin ou faim de démocratie (358). Hammace aux entreprenants (814). Monsieur Kimono et Madame Obi (853). Bal des vampires ä Davos (812). L’mfl de Pékin (819). La France tourne en rond (822). Debout, génération Erasmus (982). J’aime l’humanité (Lettre 1000).

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